L’Invention de la guerre totale

L'Invention de la guerre totale

XVIIIe - XXe siècle
Paru le 16 septembre 2004
ISBN : 2-86645-566-5
Livre en librairie au prix de 20 €
334 pages
Collection : Les marches du temps
Thèmes : Philosophie & Histoire
Chapitre premier


UNE GUERRE INTERMINABLE





Les guerres d’Ancien Régime ne mettaient jamais en cause les fondements de l’ordre européen. Il ne s’agissait pas de renverser le roi adverse, encore moins de changer le régime politique et social d’un pays ennemi1. D’une tout autre nature est la guerre déclarée par la France révolutionnaire le 20 avril 17922.
Un gain territorial ne pouvait être un but, l’Assemblée constituante ayant proclamé en mai 1790 que la France renonçait à toute conquête. Cette Assemblée, saisie dès 1790 du problème d’Avignon et du Comtat Venaissin, possessions papales où une forte partie de la population se prononçait pour le rattachement à la France, n’avait cessé de reculer cette issue jusqu’à la veille de sa séparation en septembre 1791: certes, en votant la réunion, elle avait pris soin de fonder juridiquement sa décision sur le vœu de la majorité des sujets du pape, mais surtout elle avait fondé son argumentation sur ce que ces territoires auraient été illégitimement détachés de la France au XIVe siècle : il s’agissait donc d’un simple retour à la situation originelle. Ce rappel insistant montre que les constituants étaient conscients de la fragilité d’un «droit des peuples» pour le moins ambigu, rapidement exposé par Merlin de Douai dans son fameux rapport du 28 octobre 1790 à propos de l’Alsace3. En fait, la réunion d’Avignon et du Comtat s’appuya beaucoup moins sur le droit des peuples que sur une argumentation de type historique et faisant appel à la conformité de mœurs, de langue et d’intérêts entre les Français et les nouveaux citoyens4. Il y a là toute une rhétorique qui resservira souvent, puisqu’elle permet d’éluder le problème brûlant de la conquête.
La guerre est arrivée au premier plan en plusieurs étapes. Il y eut d’abord, d’octobre à décembre 1791, une violente offensive verbale à l’Assemblée législative, menée par les Brissotins et les Feuillants bellicistes contre les concentrations d’émigrés, environ 160 000 au total, dont beaucoup de l’Est et notamment d’Alsace, dans les principautés ecclésiastiques de la rive gauche du Rhin ainsi qu’aux Pays-Bas autrichiens, dans la principauté de Liège et à Turin. Mais c’est surtout la rive gauche du Rhin qui était visée, et le nom de Coblence devint rapidement le symbole de ces rassemblements vus par les Brissotins comme une menace militaire et une grave atteinte au «rang» et à l’«honneur» de la France5. Ces griefs et ces appels à la guerre sont inlassablement répétés par Brissot et des journalistes de son bord, tel Carra, directeur des Annales patriotiques et littéraires, journal qui connaît alors un grand succès.
Pour la menace militaire, elle est dérisoire: théoriquement, il y a environ 30 000 émigrés en armes, dont 20 000 forment l’armée de Condé, le père du duc d’Enghien, mais bien peu sont de véritables combattants et les années suivantes montrent que si quelques corps d’émigrés prennent activement et courageusement part aux opérations militaires, ils ne sont rien en dehors de l’armée autrichienne dans laquelle ils sont, bien à contrecœur, intégrés en mars 17936. Et quant au «rang» et à l’«honneur» de la France, Robespierre aux Jacobins et dans son journal7 n’est pas le seul à juger ridicules ces références. Le futur extrémiste Chaumette est lui aussi hostile à la guerre. Le journal Les Révolutions de Paris est également contre ce faux patriotisme. Marat, de son côté, ne cesse dans L’Ami du peuple de moquer cet étalage d’arrogance et d’agressivité des bellicistes, en proie à une «jactance gallique» dont il dénonce le danger. Le fait d’ailleurs que la campagne pour la guerre commencée en octobre 1791 n’aboutisse qu’en avril 1792 montre bien que la représentation nationale et le pays sont très partagés: la guerre n’est pas le fruit d’un emballement. Mais à un moment où la Révolution est «en panne» et où la Constitution se révèle impraticable, la pression passionnelle ne cesse de pencher vers la guerre. Peu à peu, au-delà des princes rhénans, un adversaire plus consistant est mis en avant: l’empereur germanique, le Habsbourg dans lequel on veut voir le dirigeant occulte du «comité autrichien» qui, à la cour et à l’Assemblée, cherche à étrangler l’élan révolutionnaire.
À partir de la fin décembre 1791, une seconde phase commence: celle de la préparation effective du conflit. Le ministre de la Guerre, le feuillant Narbonne – belliciste qui, comme Marie-Antoinette, songe à une réduction brutale de la Révolution par les armes8 – entreprend une tournée des places fortes de l’Est et à son retour fait un rapport qui, sans être alarmiste, souligne le mauvais état du système défensif français (places fortes mal entretenues et mal approvisionnées) et surtout avertit qu’il manque 50 000 hommes pour que l’armée soit en état de combattre. Il prévoit trois armées aux frontières, entre Dunkerque et le Rhin, auxquelles n’est alors assigné qu’un rôle défensif. Les commandants en seront Rochambeau, peu convaincu du bien-fondé d’une guerre, La Fayette, qui n’est pas un vrai militaire de métier, et le maréchal Lückner, Autrichien âgé passé au service de la France, qui en parle très mal la langue et ne comprend rien à la Révolution9. Les volontaires recrutés à partir de la tentative de fuite du roi en juin 1791 ont été formés et peu à peu acheminés aux frontières, mais il faut en hâte en recruter d’autres. La suite montre que si les volontaires de 1791 ont eu le temps de s’instruire, ceux de 1792 seront des plus médiocres, confondant esprit révolutionnaire et indiscipline. Point particulièrement inquiétant: autour de Narbonne, il y a certes des officiers (tel le général Grimoard, qui collabore à la mise au point du plan d’attaque en avril 1792), mais rien qui ressemble à un état-major capable d’envisager les mouvements dans leur ensemble et de coordonner les opérations militaires entre les armées et en liaison avec le pouvoir. Or dans l’été, plus le temps passe, plus l’ennemi grossit, plus les théâtres de guerre s’étendent (une attaque a été lancée du côté de Bâle, dans le Porrentruy, contre une pénétration possible des Autrichiens), plus il faut envisager un affrontement de grande ampleur, et donc une forte coordination de l’instrument militaire et des dirigeants politiques.
Comme le montrera clairement en juillet-août 1792 le général Mathieu Dumas, alors député feuillant à la Législative, puisque le motif premier de la guerre était la dispersion des émigrés, il fallait attaquer en direction de l’est, à partir d’une ligne allant de Sedan au Rhin. La faiblesse militaire des princes-évêques rhénans et leur peu d’enthousiasme guerrier (malgré la vive hostilité de certains contre la France révolutionnaire) auraient vite apporté la victoire. Encore aurait-il fallu que les attaquants sachent ce qu’ils voulaient en faire: disperser les émigrés? «punir» leurs hôtes, et comment? Questions jamais traitées par l’Assemblée et les dirigeants. En revanche, les critiques de Dumas furent très mal reçues par la gauche de la Législative, qui l’attaqua en termes politiques alors qu’il avait porté le problème sur le terrain militaire où on ne lui oppose rien de valable. Dumas se montre aussi, à juste titre, très critique sur l’incohérence de la chaîne du commandement. Début septembre, lorsque l’ennemi envahit la France, il est toujours très présent et s’efforce de faire une critique constructive pour organiser la défense, mais il ne désarme pas ses opposants. Il n’est pas élu à la Convention et doit quitter le pays, sans véritablement émigrer10.
Un autre point fait office de mèche lente: certains princes de l’Empire germanique, notamment l’archevêque de Mayence, ne veulent à aucun prix d’un règlement à l’amiable pour la perte des droits seigneuriaux en Alsace. Vivement soutenus et excités par les princes émigrés, à leur tête le comte d’Artois, frère de Louis XVI, ils visent à obtenir de la diète de Ratisbonne la condamnation de tout accord et le rétablissement intégral des droits selon les règles anciennes. Or, quoique bien décidés à ne pas entrer en guerre contre la France, l’empereur Joseph puis son frère Léopold11, et surtout le vieux chancelier autrichien Kaunitz ne prirent pas assez garde au danger de ces attitudes intransigeantes, qui entraînèrent peu à peu une escalade diplomatique. Kaunitz était un roué d’Ancien Régime, il ne saisissait pas l’esprit nouveau de la France depuis 1789, sous-estimait le poids politique des bellicistes et se croyait encore dans la diplomatie à l’ancienne, où chacun savait lire entre les lignes, où des arrangements secrets annulaient souvent les déclarations officielles, alors que les révolutionnaires français répudiaient toute diplomatie secrète et prenaient tout au pied de la lettre12. Ayant été ambassadeur à Paris, Kaunitz était conscient qu’une invasion de la France était une entreprise périlleuse et exigeait des forces que l’Autriche était bien incapable de mettre sur pied et de financer. Mais il était surtout, depuis la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748) déclenchée par l’attaque de Frédéric II en Silésie, un ennemi ardent de la Prusse, et c’est à partir de cet antagonisme qu’il faisait tous ses calculs. Pourtant, les «conclusums» de la diète, la correspondance entre le ministère français (feuillant, avec un mélange de bellicistes, tel Narbonne, et de non-bellicistes, tel Lessart aux Affaires étrangères) voient le ton monter entre décembre 1791 et mars 1792, mais sans que rien d’irréparable n’eût été dit. Kaunitz est de plus en plus écarté par le jeune empereur François, qui le remplace par Cobenzl puis par le baron Thugut, un belliciste, en mars 1793.
Au fond, il est un peu surprenant que la guerre ait fini par l’emporter, alors qu’au départ la France et l’Autriche avaient à leur tête des souverains d’esprit peu belliqueux, de surcroît en principe toujours liés par la fameuse alliance de 1756. Mais pour saisir tous les éléments de la question, il faudrait reprendre la politique extérieure de la France depuis Louis XV jusqu’au dernier ministre des Affaires étrangères issu de l’Ancien Régime, Montmorin. On verrait que depuis le milieu du siècle la politique extérieure française était flottante, voire incohérente, divisée entre partisans et ennemis de l’alliance avec l’Autriche.
Christophe-Guillaume Koch, dont les histoires de la Révolution s’occupent peu alors qu’en tant que président du comité diplomatique de la Législative il occupe un poste important dans cette phase délicate, est un excellent connaisseur des affaires germaniques. Professeur à l’université de Strasbourg, successeur de Schoepflin qui avait créé dans les années 1730 une école d’histoire diplomatique et de droit des gens13, élu député de Strasbourg à la Législative, il ne cesse de multiplier les rapports démontrant que la France ne court aucun danger militaire et que les courriers de Kaunitz ne doivent pas faire illusion quant à l’état
d’esprit réel qui règne à Vienne14. Il montre qu’aucune puissance européenne n’a le désir ou l’intérêt de faire la guerre à la France, son impuissance sur le plan international leur suffisant amplement.
Mais Koch est un universitaire et un érudit, et surtout il continue de raisonner dans le cadre des traités de 164815 qui règlent notamment la domination de la France sur un espace germanique quasiment neutralisé. Il est un bon représentant de l’esprit du droit des gens, de l’idée que des relations harmonieuses peuvent être instaurées entre les puissances européennes qui, par échanges pacifiques, arriveront peu à peu à un équilibre géopolitique satisfaisant pour tous, où les affinités et les intérêts dessineront des territoires conformes à la nature et à la géographie. C’est une grande idée du XVIIIe siècle, dont il existe maintes expressions16. Koch est un honnête homme, qui lui non plus ne mesure pas que 1789 et surtout la tentative de fuite du roi, qu’il continue de croire de bonne foi, ont mis en branle des forces soumises à de fortes pressions, tel le comité de correspondance des Jacobins, alors tenu par les Brissotins, qui inonde le pays d’appels guerriers malgré le désaccord de nombreux membres. Il ne mesure pas non plus quelles ambitions, désintéressées ou non, la vacance du pouvoir a déchaînées, et à quel point la raison est faible face à des forces guidées par la passion.
Cette pression incessante finit par porter ses fruits et en février-mars 1792 la question que posent les révolutionnaires – ainsi que la cour, ralliée à l’idée de la guerre –, c’est: l’Autriche est-elle toujours l’alliée de la France? L’insistance de plus en plus brutale avec laquelle cette question est posée et l’évidence implicite de la réponse que lui donnent les bellicistes français ne peuvent que conduire au conflit, car les révolutionnaires sont imbus d’une idée lancée dès 1756, notamment par Favier, commis aux Affaires étrangères, petit personnage mais dont les écrits jouent un rôle important jusqu’à la Révolution17 : l’alliance autrichienne était une lourde faute, contraire à la politique traditionnelle de la France qui devait s’allier à la Prusse. Favier cependant n’avait pas totalement tort: du côté autrichien, cette alliance était purement opportuniste, antiprussienne, et dès lors n’apportait rien à la France. L’alliance était donc mal vue à Paris. En fait, c’est toute la politique extérieure de Louis XV qui avait été mal reçue en France, en particulier sa décision de rendre toutes ses conquêtes (dont les Pays-Bas autrichiens) au traité d’Aix-la-Chapelle en 1748, comme fut aussi mal reçu le mariage entre le dauphin et Marie-Josèphe de Saxe, dont le fils aîné (le futur Louis XVI) épouse Marie-Antoinette, fille de Marie-Thérèse d’Autriche. Comme le montre Jean-Pierre Bois18, il y avait chez Louis XV un dessein prometteur, dont l’essentiel était que le temps des conquêtes militaires était fini. Encore eût-il fallu que les Français fussent éclairés par un roi qui n’aimait que les sentiers tortueux de la diplomatie secrète, et que tous les souverains fussent d’accord avec cette vision. Mais la Prusse était gourmande, l’Autriche et la Russie de même, comme la Pologne le constata à ses dépens dès le premier partage de 1772.
Si la France des Lumières détestait l’Autriche catholique, elle n’avait d’yeux que pour la Prusse réformée et son célèbre roi Frédéric II, tenu pour le créateur de l’État selon la raison, ce qui n’était pas tout à fait faux. Un bon observateur tel que Mirabeau, qui séjourne en Prusse de 1785 à 1787 et en rend compte dans divers ouvrages19, a vu que la Prusse présenterait un danger si elle prenait la tête d’un mouvement d’unification de l’espace germanique (selon lui, l’unité est mauvaise pour l’Allemagne alors qu’elle est bonne pour l’Espagne et la France), mais qu’il fallait néanmoins que le royaume de Brandebourg-Prusse – comme on dit aujourd’hui à juste titre – soit assez fort pour rester dans l’Empire le «palladium des libertés germaniques» contre les empereurs Habsbourg (nous verrons au chapitre III ce que sont ces fameuses «libertés germaniques»). Il fallait donc appuyer la Prusse. Ne soyons pas obnubilés par la suite de l’histoire: en cette fin de XVIIIe siècle, nul en Europe ne pressent le destin de ce petit royaume de sables et de lacs perdu à l’Est de l’Europe, que les Français, à l’instar de Voltaire, flattent avec une condescendance où affleure le dédain pour une puissance qui ne peut aspirer davantage qu’à un rôle régional. Du reste, après la mort du «Vieux Fritz» en 1786, le royaume de Prusse, qui n’a pas les moyens financiers lui permettant d’agir loin de ses bases, tombe très bas puis se replie dans une médiocrité dont il ne sortira qu’à partir du milieu du XIXe siècle.
C’est ainsi qu’une admiration totalement illusoire pour la Prusse (comme pour la Russie de Catherine II) et une haine obsessionnelle pour l’Autriche conduisent les révolutionnaires bellicistes à un plan guerrier où l’ennemi principal, à la place des petits princes-évêques du Rhin, devient début 1792 le Habsbourg, d’où l’idée d’une attaque préventive au Nord contre les Pays-Bas autrichiens. Déjà en décembre 1791 Carra proposait aussi une intervention en direction de la principauté de Liège. Mais là encore, en dehors de l’idée de punir les tyrans et de délivrer les peuples qu’ils oppriment, aucun but de guerre n’est clairement défini. Que fera-t-on des territoires débarrassés de leurs souverains d’Ancien Régime? Quels rapports aura-t-on avec les populations? Qui dirigera les pays délivrés? Nul ne le dit et la réponse se fera attendre, ce qui mettra les militaires en porte à faux. Comme nous le verrons, les instructions réglant leur conduite dans les territoires conquis ne viendront qu’au bout de plusieurs mois de guerre.
Nous n’avons pas à raconter la guerre déclarée par la France le 20 avril 1792 au «roi de Bohême et de Hongrie» – puisque l’archiduc François d’Autriche n’a pas encore été couronné empereur et qu’il s’agit de bien montrer que c’est au Habsbourg seul qu’on en veut. Ce qui nous intéresse, c’est le fait que le ministère de la Guerre se voit soudain amené à préparer une offensive beaucoup plus ample que prévu jusque-là et que rien à cet égard, ni dans les plans, ni dans les armements, ni dans les troupes n’est prêt pour une telle opération. En particulier les trois commandants des armées du Nord, Rochambeau, La Fayette et Lückner, n’ont aucune liaison organique, ni entre eux ni par le ministère. Ce qui pèse lourdement dès les premiers mois de la guerre et s’accentue jusqu’en mars 1793, c’est la faiblesse du lien entre guerre et direction politique: en dehors d’une rhétorique sonore, la guerre n’est absolument pas dirigée, et apparemment nul ne s’en soucie.
Mais qui, alors, dirige officiellement le pays et donc la guerre? La soudaineté du déclenchement du conflit, après quatre mois de débats, a une cause précise: dans le gouvernement ayant déclaré la guerre, formé le 15 mars 1792, le ministre des Affaires étrangères est le général Dumouriez. Il se considère comme le vrai chef d’un gouvernement où trois Brissotins de second plan sont entrés (Dumouriez, Clavière et Roland – Brissot et Vergniaud n’en sont pas car il est interdit à un député d’être ministre), le reste est composé des Feuillants du gouvernement précédent, de Grave remplaçant Narbonne à la Guerre. Mais Dumouriez entend aussi être le patron des opérations militaires, car il a un plan et est pressé de le mettre en application. Les premières semaines de la guerre semblent donc contredire l’idée qu’elle n’est pas dirigée.

De petite noblesse, né à Cambrai en 1739 et ayant reçu une instruction soignée, Charles-François Dumouriez a suivi son père à la guerre de Sept Ans, faisant dès 19 ans preuve de courage et de qualités militaires20. Il guerroie ensuite en Corse et en Pologne – où il est embarqué dans les manœuvres du Secret du roi –, puis se rend en Espagne. Il se révèle un bon officier, avec du coup d’œil et le sens des opérations, il sait aussi se faire aimer de ses soldats. Dans les années 1770, il est en poste dans diverses garnisons mais surtout fréquente la haute société parisienne et versaillaise, où il se montre brillant. L’un de ses proches amis est Favier, dont il partage l’hostilité à l’alliance autrichienne. Ambitieux, voire aventureux, il cherche à se faire remarquer par de multiples mémoires qu’il envoie aux bureaux de Versailles. Ses efforts sont couronnés lorsque Louis XVI, suite notamment à l’un de ses rapports, décide de faire de Cherbourg un grand port de guerre face à Portsmouth et charge Dumouriez lui-même, alors colonel, de diriger l’opération. De 1778 à 1789, il s’acquitte fort bien de sa tâche. La visite du roi à Cherbourg (la seule qu’il fit en province durant son règne) est une consécration pour Dumouriez. Ce n’est cependant qu’en 1791 qu’il sera nommé général.
Sans être un personnage de premier plan, il a été remarqué et s’est frotté à la haute société européenne, aux intrigues internationales. Il a voyagé, sait plusieurs langues, a de la facilité dans le monde, il a montré ses talents guerriers. La Révolution le trouve prêt à valoriser ces dispositions. Dès la formation d’une garde nationale à Cherbourg, il en prend le commandement.
En 1790, il est en relation avec La Fayette qui, à la tête de la garde nationale parisienne, est alors une sorte de «roi de la Révolution». Or, point essentiel pour la suite, La Fayette suit de près la situation dans les Pays-Bas autrichiens qui, comme la principauté de Liège, se sont révoltés en 1789, après une agitation de plusieurs années21. La révolution des Pays-Bas autrichiens, connue sous le nom de Révolution brabançonne, a commencé en juillet 1789 et, malgré le peu de troupes dont elle dispose, elle a vite amené les Autrichiens à se retirer au Luxembourg, mais sans avoir vraiment combattu. Il en est résulté une situation complexe: les Pays-Bas ont créé des «États-Belgiques unis», mais une vive lutte met aux prises les Belges quant à la direction de cette esquisse de nouvel État: d’un côté Van der Noot et le chanoine Van Eupen, violemment antiautrichiens, sortes de nationalistes belges avant la lettre, très conservateurs en matière politique, sociale et religieuse, de l’autre les libéraux menés par l’avocat François Vonck, partisans d’une évolution graduelle vers un système représentatif moderne du type français22. En 1790, les conservateurs l’ont emporté et Vonck s’est retiré à Lille. Cette Révolution brabançonne est complexe, nous n’en retiendrons ici que le fait qu’elle fut mal interprétée en France: on ne comprit pas qu’elle visait essentiellement à rétablir les «libertés» anciennes, civiles et surtout religieuses, mises à mal par Joseph II. D’où l’idée malencontreuse que les révolutionnaires français trouveraient aisément un appui chez les révolutionnaires brabançons, alors que les révolutions française et brabançonne ne parlent pas du tout le même langage.
La situation est plus compliquée dans la principauté de Liège: le 18 août 1789, un mouvement dirigé par des modérés a arraché au prince-évêque le retour aux institutions anciennes23, mais après avoir paru capituler l’évêque s’est retiré à Aix-la-Chapelle d’où il en a appelé à la diète d’Empire pour recouvrer la plénitude de ses pouvoirs. La diète lui a donné raison et a ordonné que des troupes soient levées pour exécuter cette restauration. Les patriotes liégeois sont des modérés qui n’osent pas déchoir leur souverain et se contentent de le remplacer en septembre 1790 par un régent en la personne de l’archevêque de Cambrai, un Rohan futile et ambitieux qui ne tient pas longtemps24. Ils hésitent également beaucoup à réformer la constitution politique de la principauté, rechignant à donner une représentation aux paysans du plat pays. C’est pourquoi, à Liège même, ils voient apparaître rive droite, dans le quartier d’Outre-Meuse, une opposition de gauche qui se mue en sans-culotterie et, avec le marquisat de Franchimont, devient le fer de lance de la révolution liégeoise.
Les Liégeois se sentent très différents des Belges unis, dont le cléricalisme les rebute, l’entente entre les deux révolutions est donc très difficile. Malgré plusieurs efforts en ce sens, les deux principaux territoires de la future Belgique restent séparés. Les deux mouvements étant trop faibles pour faire face aux pressions internationales (anglaise, hollandaise, prussienne et autrichienne), on conçoit tout le parti que les Français croient pouvoir tirer de la situation. C’est un espace qui intéresse la France depuis longtemps, espace auquel elle est d’ailleurs liée sur plus d’un plan25. En 1789-1790, le gouvernement français et le roi tiennent à marquer clairement leur désintérêt pour les révolutions belge et liégeoise, mais les représentants de celles-ci, dont beaucoup se réfugient en France après le retour des autorités anciennes, poussent activement à une intervention française.
C’est dans cette situation complexe que Dumouriez s’est rendu aux Pays-Bas en juin 1790, afin d’examiner pour le compte de La Fayette le parti que la France pourrait tirer de la révolution entamée dans la future Belgique26. Il voit les chefs des États-Belgiques unis et propose tout simplement de prendre le commandement de leurs troupes dirigées par un Prussien, car la Prusse se pique alors de protéger les Belges et les Liégeois face à l’Autriche et aux troupes envoyées par la diète d’Empire27. L’offre de Dumouriez est repoussée et il rentre à Paris, déclarant que les révolutions belge et liégeoise ne sont rien et que l’Autriche en viendra facilement à bout. Ce qui se produit effectivement en décembre 1790, la Prusse s’étant en juillet rapprochée de l’Autriche à Reichenbach28 (Silésie). L’état ancien est rétabli aux Pays-Bas et à Liège. L’empereur Léopold, sur le libéralisme duquel les patriotes avaient à tort compté, se charge de maintenir l’ordre tant aux Pays-Bas qu’à Liège. La Prusse continue de faire illusion aux yeux des patriotes liégeois, mais elle ne cesse de les décevoir jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’elle n’est en rien la puissance émancipatrice qu’ils imaginaient. L’espace de la future Belgique reste bien encadré par l’Autriche, la Hollande, l’Angleterre et la Prusse: aucun ne veut voir surgir là un État qui serait proche de la France en révolution. L’Angleterre en particulier est soucieuse de protéger la Hollande riche en capitaux, son principal relais financier sur le continent.
De tout cela naît une situation dont on ne saurait exagérer l’importance pour la suite. Bien que divisés, les patriotes liégeois et les plus avancés des Belges, les vonckistes, mettent sur pied en janvier 1792 avec l’aide des Français un Comité des Belges et Liégeois unis, dont l’une des chevilles ouvrières est Lebrun, originaire de Noyon en Picardie, qui dirigeait près de Liège depuis 1785 le Journal général de l’Europe, organe militant pour une Belgique indépendante et alliée de la France29. Ce comité est le centre d’un réseau, formé à partir du début de 1791, où Dumouriez, qui s’intéresse beaucoup à cette région proche de sa ville natale, joue un rôle sans cesse croissant. Il est notamment lié à Lebrun qui, réfugié en France, y continue la publication de son journal et se range aux côtés des Brissotins, et au financier Édouard de Walckiers, gendre de la veuve Nettine qui dirige une banque bruxelloise tenant depuis plusieurs décennies le rôle de banquier de la cour de Vienne aux Pays-Bas30. Walckiers est également très lié à la haute finance française: l’étude des relations financières entre la France et les Pays-Bas autrichiens depuis 1748 demanderait à être approfondie, car elle nous fournirait plus d’une donnée sur la constitution de réseaux d’intérêts et d’influences qui jouent un rôle important à l’époque qui nous occupe ici. De nombreux autres réfugiés belges et liégeois passés en France œuvrent dans le sens d’un intérêt croissant pour la région de la part des révolutionnaires français.
Une autre liaison achève de compléter le réseau qui se met lentement en place: lorsqu’il est nommé général, Dumouriez est envoyé en Vendée, où les questions religieuses causent déjà des troubles, et il y fait la connaissance d’Alexandre Gensonné, bientôt député brissotin à la Législative, puis à la Convention, envoyé pour enquêter sur l’agitation dans la région. Or Gensonné devient avec Brissot et Vergniaud l’un des dirigeants du courant belliciste. Par lui, Dumouriez entre en liaison avec les chefs de ce courant, qui ont besoin d’un militaire de valeur pour les conseiller et monter avec lui le plan qui, à leurs yeux, donnera à la guerre à venir le sens qui lui fait défaut depuis octobre 179131. Et dans ce sens, l’espace belge tient une place importante.
Les révolutions belge et liégeoise n’ont obtenu que de maigres résultats quant à la transformation de l’Ancien Régime. Elles sont bloquées sur le plan international, les puissances mentionnées plus haut ne voulant absolument pas voir la guerre y surgir. Or c’est précisément l’objectif que se donne le groupe brissotin qui, après avoir mené une dure bataille contre le ministère feuillant accusé de collusion avec l’Autriche, trouve avec le «gouvernement Dumouriez» du 15 mars 1792 un agent actif et décidé, qui fait entrer au ministère des Affaires étrangères Lebrun32, dont le journal se met entièrement au service de la cause guerrière jusqu’au renversement de la monarchie, le 10 août, où il cesse de paraître. Lebrun connaît alors une ascension inouïe: il devient lui-même ministre des Affaires étrangères au sein du Conseil exécutif provisoire, et le restera jusqu’en juin 1793.
Dumouriez a donc su occuper le terrain politique, de sorte que la liaison entre le pouvoir à Paris et la guerre sur le terrain prend un sens. À condition toutefois que les forces qui soutiennent Dumouriez, les futurs Girondins, sachent faire preuve à la fois de cohérence et de capacités à prendre la direction de la Révolution tout entière. Dès sa prise de fonction, Dumouriez envoie un agent secret, Maret (futur duc de Bassano), prendre contact avec les chefs des trois armées du Nord, en passant par-dessus la tête du ministre de la Guerre (attitude que le général Dumas lui reprochera véhémentement dans l’été), afin de mettre en route le processus tendant à transformer le dispositif défensif en appareil offensif. Toute l’attention de Dumouriez est portée sur le côté politique de l’offensive, en liaison avec les patriotes belges et liégeois (sauf Vonck lui-même, méfiant), qui annoncent un soulèvement général des populations dès l’apparition des Français. En mars, le «plan belge» de Dumouriez est au point et les hommes chargés de le mettre en œuvre sont en place33.
On sait ce qu’il en advient: fin avril, les armées françaises pénètrent en Belgique, sans aucune coordination. Tout de suite c’est le désastre, qui entraîne un repli désordonné. Une autre tentative en juin n’a pas plus de succès. Les Autrichiens n’ont eu aucun mal à repousser les attaques françaises, et les populations ne se sont nullement soulevées: en dehors d’une petite minorité, la perspective de changer une nouvelle fois de maîtres les a laissées de marbre. Sceptique à cet égard dès le début, hostile aussi au plan offensif, Rochambeau donne sa démission en mai. Il n’a pas apprécié que de Paris Dumouriez veuille diriger les opérations en ignorant la chaîne du commandement. Les offensives ayant révélé un total manque de coordination entre les armées et des désaccords profonds entre les généraux, et entre eux et Paris, le ministre de la Guerre de Grave est remplacé le 1er mai par Servan, militaire de métier mais qui ne fait pas mieux. Il n’est cependant pas la créature docile que Dumouriez attendait. Pendant ce temps, ce dernier continue de déployer des efforts diplomatiques en direction de l’Angleterre et de la Prusse, mais là aussi l’échec est total: l’Angleterre se tient rigoureusement en position d’observatrice, n’escomptant nullement avoir à entrer en guerre, et la conférence de Reichenbach a débouché sur une alliance formelle de la Prusse avec l’Autriche, l’ensemble des troupes étant placé sous le commandement du duc de Brunswick, général prussien. Ce dernier est peu enthousiaste, c’est le moins qu’on puisse dire, à l’idée de faire la guerre aux Français (qui lui avaient eux-mêmes proposé de se mettre à la tête de leurs troupes!) alors qu’il exècre les Autrichiens, lesquels n’ont pas plus de sympathie pour leurs alliés.
Après les revers de mai-juin, l’armée se cantonne en France. Le pays est alarmé et la tension monte, qui mène à la manifestation du 20 juin puis à la révolution du 10 août. Après le 20 juin, le pouvoir est totalement désorganisé: de la chute de Narbonne en mars à la chute de la monarchie en août, il y a sept ministres de la Guerre! Le gouvernement est divisé quant à la suite à donner à la guerre, les généraux le sont tout autant et se concertent contre Dumouriez. Début juin, Louis XVI renvoie son ministère et reprend des feuillants, mais il garde Dumouriez qu’il met à la Guerre. Celui-ci ne tient que deux jours, car son étoile a fortement pâli devant l’Assemblée, à laquelle il a particulièrement déplu en faisant un rapport contre Servan, accusé d’être responsable de l’impréparation des troupes. Voyant qu’il n’a plus aucun crédit ni auprès du roi ni auprès des députés ni influence sur l’opinion, Dumouriez démissionne et demande à l’Assemblée un commandement qu’elle lui accorde. On l’envoie diriger le camp de Maulde (au nord de Valenciennes) sous les ordres de Lückner qui l’accueille fort mal. Ce n’est pas une brillante promotion et il ne peut que ronger son frein, tout en continuant de se considérer comme le seul homme propre à mener une offensive victorieuse en tenant dans ses mains les leviers de la politique intérieure, de la guerre et de la diplomatie. La désorganisation et la dramatisation sont à leur comble lorsqu’en août La Fayette se dresse contre l’Assemblée, est destitué de son commandement et passe aux Autrichiens, qui l’arrêtent et l’internent dans une forteresse dont il ne sortira qu’en 1797. C’est Dumouriez qui prend le commandement de son armée, et il compte bien cette fois devenir l’unique général en chef de la nouvelle offensive contre les Pays-Bas, préparée avec l’aide active des patriotes belges et liégeois qui ont levé des légions de combattants.
De son côté, la coalition se hâte lentement de rassembler ses troupes. Fin juin, cinq colonnes prussiennes démarrent de Coblence et remontent le cours de la Moselle, avec un effectif total inférieur à celui annoncé: moins de 50 000 hommes, plus les Autrichiens du Luxembourg et des Pays-Bas, qui attaquent sur Orchies et Bavai. Frédéric-Guillaume II de Prusse rencontre François II, couronné empereur à Francfort le 14 juillet 1792. L’un et l’autre sont pleins d’une ardeur romantique34, et c’est le moment où un émigré français écrit le célèbre manifeste, auquel Brunswick donne bien à contrecœur sa signature et son nom – faute qu’il ne se pardonnera jamais –, menaçant de détruire Paris s’il est touché à la famille royale. Cette menace précipite la chute de la monarchie le 10 août, alors que l’invasion du pays se précise.
Fin juillet, les coalisés étaient déjà en Lorraine. La suite est connue: la chute de Longwy, puis de Verdun le 2 septembre, la route de Paris ouverte. En juin, il y avait eu l’arrivée des bataillons de fédérés levés en hâte pour constituer un camp défensif devant Paris, le 9 juillet Brissot compare emphatiquement Paris à Sagonte – plutôt s’ensevelir sous les ruines de la ville que de céder35 – et le 11 c’est la proclamation de la patrie en danger. Le geste est important, car c’est un acte de l’Assemblée et non du pouvoir exécutif, définitivement débordé: bellicistes, Cordeliers, Jacobins et fédérés sonnent l’hallali contre la monarchie. De fait, l’Assemblée s’est saisie de la plénitude du pouvoir, première manifestation de cette concentration qui ne cessera dès lors de se développer sous l’effet de la guerre qui tourne mal. À la suite de la chute de la monarchie est formé le 11 août un Conseil exécutif provisoire dominé par Danton, ministre de la Justice. Servan y reprend le portefeuille de la Guerre. Danton est l’homme fort du Conseil, mais la Constitution interdisant à un député d’être ministre, il devra démissionner après son élection à la Convention qui se réunit le 20 septembre. Il continuera alors à diriger en sous-main. La panique créée par l’avance des coalisés déclenche les massacres de Septembre dans les prisons, principalement à Paris, orgie sanguinaire que Danton couvre de son autorité. Bien des révolutionnaires, même aussi radicaux que Saint-Just, sont horrifiés par ce déchaînement paroxystique, alors que jusque-là la Révolution avait dans l’ensemble été non sanglante, malgré les exécutions sommaires qui avaient suivi la prise de la Bastille et les troubles en province suite aux attaques des paysans contre les châteaux en vue notamment de brûler les titres des droits seigneuriaux. C’est le début d’une dramatisation croissante, avec des mouvements soudains de tous côtés, tant à l’Assemblée que dans les clubs, les sections36 et la rue, mouvements qui échappent aux dirigeants. Désormais, la situation est toujours en avance sur la possibilité de la penser et de la maîtriser. Ce sont les émotions qui mènent le jeu37, et cela ira crescendo jusque fin juillet 1794.
Moins que jamais, dans les semaines qui suivent la chute de la monarchie, la guerre n’est dirigée. Servan doit insister à plusieurs reprises pour obliger Dumouriez, qui n’a d’yeux que pour les Pays-Bas, à quitter le Nord pour rejoindre Kellermann, commandant en Argonne les troupes chargées d’aller à la rencontre des coalisés. Dumouriez n’arrive que début septembre. Grâce à cette concentration opérée in extremis et aux qualités tactiques de Dumouriez, l’ennemi est arrêtée le 20 à Valmy. C’est un «non-événement» militaire, une forte canonnade réciproque qui n’a fait «que» 300 morts de part et d’autre38. Au soir de la bataille, Brunswick décide que «nous ne combattrons pas ici». Au lieu de monter à l’assaut de la colline de Valmy, il entame dans la nuit le retrait des coalisés. Au petit matin, les Français constatent que l’ennemi a disparu. La victoire est connue le 22 à la Convention (qui la veille a proclamé la République), mais n’y déchaîne aucun enthousiasme: nul ne peut savoir que c’est un tournant majeur, le début de la retraite des coalisés jusqu’à leur retour en Allemagne le 22 octobre. Prussiens et Autrichiens sont en proie à la dysenterie et se maudissent mutuellement, songeant que leurs armées seraient bien plus utiles en Pologne où les Russes s’avancent. C’est sur le plan politique que l’importance de Valmy apparaît: les volontaires ont fait preuve de sang-froid, bien encadrés par la ligne39. Quant à la célèbre phrase de Goethe, inlassablement répétée par les historiens français: «De ce lieu et de ce jour date une nouvelle époque dans l’histoire du monde», il faudra attendre son propre et seul témoignage dans sa Campagne de France, que Goethe rédige en 1821, pour en trouver trace40. Au cours de leur lente et piteuse retraite, les coalisés constatent à quel point les émigrés – eux aussi! – les ont trompés en leur prédisant un accueil enthousiaste des populations, et sont aimablement raccompagnés un moment par Dumouriez. Non seulement il ne cherche nullement à détruire les forces ennemies mais, de son propre chef, il entame des négociations directes avec les Prussiens: il croit toujours imminente une alliance avec eux, tandis que Frédéric-Guillaume II se borne à de bonnes paroles, désavouées sitôt la frontière franchie. Cette attitude jouera plus tard contre le général. Marat, qui depuis le début a pour lui une solide antipathie, l’accuse déjà de trahir.

Si Valmy et ses suites immédiates ne retiennent pas outre mesure l’attention des conventionnels, c’est que deux autres opérations leur paraissent alors beaucoup plus intéressantes.
La première concerne la Savoie, possession du roi de Piémont-Sardaigne41. Depuis mars-avril 1792, il y a des tensions entre la France et Victor-Amédée II, qui a envoyé des troupes dans sa province du versant occidental des Alpes. Le 22 mars, le gouvernement français a créé une quatrième armée, celle du Sud, purement défensive, couvrant le Midi au sens large. Un aristocrate, Montesquiou, en a pris le commandement. En mai, les relations diplomatiques ont été rompues entre la France et le royaume de Piémont-Sardaigne. En août, le Conseil exécutif et le ministre Servan tergiversent, tout en concentrant au sud de la Savoie une force armée, tandis que le général Anselme fait de même face au comté de Nice, appartenant au même royaume42. Montesquiou demande depuis des semaines à Paris l’autorisation d’attaquer. Le 18 août, Servan lui donne le feu vert. Immédiatement, Victor-Amédée retire ses troupes de l’autre côté des Alpes, la Savoie étant jugée indéfendable face aux Français43. Mais le 1er septembre Servan ordonne de surseoir à l’offensive, car il faut en savoir plus sur la position piémontaise: neutralité ou participation à la coalition? Le 4 septembre, Montesquiou a envoyé une lettre au ministre. Celui-ci répond le 8: on ne croyait pas à Paris une attaque possible, «mais puisque, malgré cela, vous persistez à croire que vous pouvez entrer en Savoie avec de grandes espérances, le Conseil vous y autorise». Quel jour révèle cette lettre sur la confusion ambiante: au lieu d’ordonner, le pouvoir «autorise», et ce en prenant uniquement pour base les dires du général… Quant aux raisons précises d’une telle attaque et à ce qu’on fera au juste en Savoie, bien entendu il n’en est pas question. Servan ordonne simplement au général de faire un manifeste proclamant la liberté du peuple, mais ne donne aucune instruction quant à la conduite de l’armée française et de son général dans les territoires conquis.
Le 21 septembre, sans déclaration de guerre, les Français entrent en Savoie par le sud. Le 24, Montesquiou est à Chambéry (Anselme est à Nice le 28). Pourtant, le 23, la Convention a voté la destitution de Montesquiou, car ce général semble peu convaincu de la vertu des principes révolutionnaires. Nous sommes au début de la chasse aux officiers nobles qui n’ont pas émigré. Mais en recevant la nouvelle du succès de Montesquiou, la Convention suspend sa destitution et envoie des commissaires, dont Dubois-Crancé, examiner la situation. Montesquiou ignore toujours ce qu’il doit faire de la Savoie. Il écrit à la Convention qu’il a entendu parler de la réunion du duché à la France. Le 29, Servan lui répond qu’il doit inviter les Savoisiens à se prononcer sur la forme de gouvernement qu’ils désirent.
Il faut ici faire intervenir le rôle des patriotes piémontais, sur place et à Paris. Au début de 1792 avait été créé à Paris un club des Alpes, devenu club des patriotes étrangers puis en juin le célèbre club des Allobroges. J’ai interrogé les meilleurs spécialistes de l’histoire de la Savoie: nul ne sait au juste comment cette référence aux Allobroges, peuple de la Gaule antique, a été introduite. Il se peut qu’elle vienne d’Anacharsis Cloots44, autoproclamé «orateur du genre humain», élu député à la Convention par l’Aisne, ou d’Amédée Doppet, éminent patriote savoisien. Le 31 juillet, Doppet a demandé à la Convention la levée d’une légion des Allobroges, elle combat aux Tuileries lors de la chute de la monarchie et entre en Savoie avec Montesquiou. Mais il se peut aussi que cette création soit en rapport avec un club helvétique créé à Paris en 179045.
C’est le club des Allobroges qui prend en main dès l’arrivée des Français en Savoie le processus qui commence par la réunion de l’Assemblée des Allobroges à Chambéry. Le 6 octobre, les communes de Savoie se prononcent à la quasi-unanimité pour la réunion à la France. Mais celle-ci n’est votée par la Convention que le 27 novembre, suite à un fameux rapport de l’abbé Grégoire. Après avoir évoqué les frontières naturelles, notion devenue très à la mode à Paris depuis septembre, et constaté que les Savoisiens avaient exprimé leur souhait de devenir français, il explique que ce sont les intérêts de la France qui doivent guider le choix des représentants, et détaille longuement quels sont ces intérêts. Tout en paraissant satisfaire les grands appétits libérateurs des Français, Grégoire amorce en fait un processus visant à les limiter, car ils suscitaient quelques inquiétudes. Ainsi Carra avait-il dit le 23 septembre que la Convention devait reconnaître la souveraineté de toutes les nations du globe et apprendre aux autres peuples qu’ils devaient renverser leurs tyrans46. Danton surtout, bien plus influent que Carra, avait dit à la Convention le 28 septembre: «Je déclare que nous avons le droit de dire aux peuples: vous n’aurez plus de rois» et que «la Convention doit être un comité d’insurrection générale contre tous les rois de l’univers» (cette déclaration suscite des murmures dans l’Assemblée). Le 27 novembre, toujours très hostile aux entreprises guerrières, Marat est, avec le député savoisien Pénières, le seul à voter contre la réunion du duché. Plus tard, il dira qu’il était d’accord sur le fond mais qu’il jugeait le moment mal choisi. Quant au comté de Nice, il sera réuni le 31 janvier 1793.
La «conquête-libération» de la Savoie déchaîne l’optimisme révolutionnaire. Mais c’est oublier que la région n’avait pas été défendue par l’armée piémontaise et que le duché, noyau originel du royaume de Piémont-Sardaigne, dont le berceau était Chambéry 47, avait depuis le XVIe siècle déplacé son centre de gravité vers Turin, devenant ainsi de plus en plus italien. La population savoisienne aimait peu ses maîtres lointains et indifférents, et la conformité de langue avec la France et les relations constantes avec ce pays rendaient donc «naturel» ce détachement de la Savoie au profit de la France révolutionnaire. On ne prit donc pas garde au fait que cette victoire avait été obtenue sans combats et que ce gain de territoire et de population découlait d’une situation locale qu’il était imprudent de généraliser. L’idée s’imposa alors à Paris que l’essor de la France révolutionnaire était irrésistible.
Le second événement qui ravit les conventionnels ne peut que les conforter en ce sens. Le 29 septembre, le général Custine – aristocrate lui aussi, et très ambitieux –, à qui le Conseil exécutif a donné son accord après de multiples hésitations, quitte Landau (place forte importante appartenant alors à la France) et fonce avec un corps de troupes sur Spire qu’il atteint le lendemain. Bien entendu, il n’y a rien de précis quant au motif de cette opération. Après un temps d’arrêt, Custine reprend sa marche le long du Rhin, prend Worms et le 21 octobre entre à Mayence où, sous la conduite de Georg Forster, un petit groupe de patriotes allemands milite pour le rattachement de l’électorat épiscopal à la France. Le lendemain, mais cette fois sans instructions de Paris, Custine entre à Francfort où il lève immédiatement une forte contribution financière. À cette date, les coalisés n’ont pas fini de quitter le territoire français et refluent vers Trèves et Coblence, mais l’expédition de Custine, menée à toute allure et pratiquement sans combats, décuple les enthousiasmes et les illusions. Marat, en revanche, écrit alors: «Je frémis d’apprendre que Custine s’enfonce témérairement dans l’Allemagne48.»
Marat a raison de s’élever avec véhémence contre ces pseudo-succès militaires: cette offensive sur Mayence et le Main est un non-sens, qui montre à quel point la guerre n’est pas dirigée, à quel point aussi les conventionnels se laissent facilement aveugler par des victoires qui ne signifient rien. Personne ne s’interroge sur le problème crucial de la liaison entre les opérations au Nord, en Belgique, et cette aventure à l’Est, en Allemagne, avec entre les deux la masse austro-prussienne en repli. À juste titre, car c’est un bon militaire, Dumouriez est furieux et blâme cette façon de «courir les hasards en terre étrangère49 », critique d’autant plus vive que sa rivalité avec Custine a déjà commencé en août. Car Custine lui aussi a les dents longues et n’entend pas être le subordonné de Dumouriez.
Le 1er octobre, juste avant de quitter le ministère50, Servan fait passer le nombre d’armées de quatre à neuf: celle du Nord, des Ardennes, de la Moselle, du Rhin, des Vosges, des Alpes, du Var, des Pyrénées (celle-ci n’existe encore que sur le papier), plus une armée de l’intérieur, préposée notamment à la surveillance des côtes51. Voilà qui fait grande impression, mais ces dénominations sont trompeuses, puisque par définition des armées en guerre ne restent pas cantonnées. Leurs appellations, au Nord et à l’Est, perdent rapidement toute signification et entretiennent la confusion. Mais le plus grave est que chaque général commandant d’armée se considère comme un général en chef, ignorant les autres ou cherchant à les dominer. Ce qui devrait être un atout – la possibilité de faire manœuvrer plusieurs masses coordonnées en vue d’un objectif clair –, se traduit en fait par la discorde. Elle s’installe entre Dumouriez et Custine, entre Dumouriez et Kellermann, puis entre Kellermann et Custine, de même qu’entre Custine et Biron52. Ce dernier, en tant que commandant de l’armée du Rhin, était au départ de l’expédition de Custine son supérieur théorique. Or il se voit délicatement prié par Pache, successeur de Servan à la Guerre, de se mettre à son service53. Visiblement Pache, entouré d’extrémistes au ministère, est très favorable à Custine. Celui-ci est parti sans ordres de Biron, défavorable au mouvement, il l’a informé par une lettre disant qu’il agissait sur «instructions particulières», sans plus de précisions54. Dans un premier temps, Biron fait mine d’accepter d’être l’auxiliaire de son subordonné, puis il demande un autre commandement. Le 16 décembre, il est nommé à la tête de l’armée du Var (armée d’Italie), à la place d’Anselme. Ce n’est que le début de la valse des généraux.

Du 12 au 17 octobre Dumouriez, rentré à Paris, fait applaudir un plan à la Convention, pour «marcher au secours du département du Nord et des malheureux et estimables Belges et Liégeois». Danton et Lebrun l’approuvent entièrement, croyant toujours à une marche triomphale en Belgique liée à une paix séparée avec la Prusse. Dumouriez est alors au sommet de son prestige: il coiffe le bonnet rouge aux Jacobins et y embrasse Robespierre, lequel ne peut se dérober à cette manifestation d’unité55. Le 17, le général annonce qu’il sera le 20-25 à Valenciennes et entrera en campagne. Il est plein de mépris pour Servan, tempête contre Custine car, dit-il, «on ne savait où il voulait aller», et dicte lui-même le plan de campagne. Ce plan consiste à jeter plusieurs armées sur les Pays-Bas, tandis que Kellermann descendra la Moselle à la poursuite des Prussiens et des Autrichiens, prendra pied dans le triangle Trèves-Bingen-Coblence, avec l’objectif de s’emparer de l’importante place forte d’Ehrenbreitstein sur la rive droite du Rhin, en face de Coblence. Il s’agit d’en chasser les Prussiens et d’obliger les Autrichiens, sous peine d’être isolés, à quitter le Luxembourg, dont le territoire est alors beaucoup plus vaste que l’actuel grand-duché, et sa citadelle56.
Voici donc quelque chose qui ressemble à une direction de la guerre, en tout cas sur le strict plan militaire. Mais il y a une grave équivoque, que Dumouriez est impuissant à lever: l’offensive centrale de Kellermann doit-elle servir à conforter la position de Custine à Mayence, ou est-elle la partie orientale de l’offensive de Dumouriez? Le front principal est-il au Nord ou à l’Est? Et en vue de quels objectifs? Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, nul, ni au Conseil exécutif ni à la Convention ne semble s’être penché sur ces questions, que les historiens eux non plus n’ont pas vraiment analysées57. Pourtant, Dumouriez voit clairement que la position de Custine menace gravement la cohérence opérationnelle du plan belge. Il suffit de regarder une carte: la topographie montre que la pénétration au nord, vers le Brabant, peut s’infléchir aisément vers Liège, puis vers Cologne par Aix-la-Chapelle, sans nul obstacle physique; elle montre aussi que de Landau on parvient facilement à Mayence. Mais entre la voie du Nord et celle de l’Est, il y a une série de massifs peu élevés mais difficilement pénétrables alors: le nord des Vosges, le Hunsrück, l’Eifel, et la zone est tenue par l’ennemi. Le Rhin coule en plaine au sud de Mayence et au nord de Cologne, mais entre ces deux villes il traverse les célèbres gorges qui font le bonheur des visiteurs et le désespoir des militaires. Il y a là un problème essentiel. Cette situation, non analysée, est capitale puisqu’elle empêche l’ensemble des forces d’agir avec une véritable liaison stratégique. À cause de cette grave discontinuité, la présence militaire française des Pays-Bas au Main est une pure illusion. Le problème ne sera pas résolu avant 1795, lorsque les Prussiens se seront retirés de la coalition, obligeant alors les Autrichiens à passer en position défensive.
L’espace Meuse-Rhin – auquel il faut lier celui de la Lys et de l’Escaut – est tout au long des siècles un espace passionnant et complexe, une sorte de zone de frictions entre les «plaques politiques» (au sens de «plaques tectoniques») française, anglo-hollandaise et germanique. C’est un espace non unifié mais organisé autour de belles et fortes villes, espace puissamment créateur de richesses matérielles, intellectuelles et artistiques, donc objet permanent de rivalités, difficile à dominer par qui que ce soit de façon complète. Depuis le Moyen Âge, c’est une zone clef dans les relations entre la France, l’Angleterre et l’Empire germanique. Il y a là un magnifique sujet d’étude58.
Donnons l’essentiel des opérations militaires de fin octobre à fin décembre. Conscient qu’il existe un problème de hiérarchie entre les généraux, le Conseil exécutif donne le 29 octobre à Dumouriez le titre ronflant de «lieutenant général des armées de la République commandant en chef l’expédition de Belgique». À l’évidence, il aurait dû – comme il l’escomptait vivement – être nommé commandant en chef de l’ensemble des théâtres d’opérations, mais il n’en est pas question: la méfiance des républicains à l’égard des militaires devient de plus en plus aiguë. L’offensive de Dumouriez est fulgurante: parti fin octobre, le 6 novembre il écrase les Autrichiens à Jemmapes, près de Charleroi, tandis que le général de La Bourdonnaye se lance sur Tournai. Mais La Bourdonnaye ne s’entend pas avec Dumouriez, qui le remplace par Miranda. Anvers est atteint le 28 novembre. Le 14 novembre, Dumouriez est à Bruxelles, le 28 il entre à Liège puis les Français franchissent la Meuse et s’emparent d’Aix-la-Chapelle. La bataille de Jemmapes a été très meurtrière des deux côtés, mais les Autrichiens, placés le 7 décembre sous le commandement du prince de Saxe-Cobourg, ont pu se retirer avec l’essentiel de leurs forces derrière l’Erft, entre la Roer (parfois orthographiée Rur, cette rivière passe à Juliers et se jette dans la Meuse à Roermonde) et le Rhin. Faut-il préciser que la Convention a reçu avec ivresse la nouvelle de Jemmapes? Seul Marat exprime son dégoût devant cette «affreuse victoire». Le lendemain de l’entrée de Dumouriez à Liège, il prédit qu’avant trois mois le général aura passé à l’ennemi. À la Convention, personne alors ne le croit.
L’essentiel est que ni les Prussiens ni les Autrichiens n’ont été écrasés, et que, sauf dans la région de Mons et la principauté de Liège et surtout le Franchimont, l’arrivée des Français et des légions belge et liégeoise n’a soulevé aucun enthousiasme. Au moment où la campagne s’arrête pour les quartiers d’hiver, les Prussiens sont solidement installés autour de Coblence, et ils tiennent toute la rive gauche du Rhin jusqu’à la frontière hollandaise; les Autrichiens, eux, tiennent le Luxembourg, dont la citadelle ne tombera qu’en 1795. Quant à l’expédition française chargée de descendre la Moselle, elle a échoué par le refus de Kellermann de l’exécuter. Convoqué à Paris, il est envoyé commander en Savoie à la place de Montesquiou en fuite59. Son successeur, le général Beurnonville, nommé le 5 novembre à la tête de l’armée de Moselle, se fait fort de réussir (il porte le surnom d’«Ajax») mais il échoue à quelques lieues de Trèves et doit retraiter. Ces échecs vérifient à quel point est difficile l’offensive à travers les massifs dont la Sarre et la Moselle sont les axes principaux. Or la cohérence de l’offensive française reposait sur un succès en ce point. Le résultat est que Custine à Mayence est isolé et que sa position, sans objectif stratégique défini, fait de plus en plus problème. Dumouriez dit à juste titre que c’est Custine qui aurait dû faire mouvement vers Coblence, de manière à établir une jonction organique entre l’armée de Belgique et les forces du Rhin. Mais nul à Paris ne veut tirer les conclusions qui s’imposent et ordonner à Custine de revenir en deçà du Rhin: la fière République semblerait faire machine arrière, et ce au moment où le ministère de la Guerre est en train de devenir un bastion de l’extrême gauche (nous allons en parler). Tout au plus, le 2 décembre, Custine doit-il quitter Francfort pour se concentrer sur Mayence. Mais Paris décide que la contribution forcée qu’il avait levée sans instructions sur les habitants de Francfort ne sera pas rendue.
Dumouriez voit clair mais sa position se complique car, depuis le 4 octobre, il a un nouvel adversaire en la personne du ministre de la Guerre Pache, que les Brissotins espéraient manœuvrer mais qui s’est immédiatement entouré d’une équipe d’esprit cordelier, celui des sections les plus révolutionnaires de Paris. Pache veut que Dumouriez pousse son offensive jusqu’au Rhin, car il pense que l’offensive de Custine est «digne du peuple français60 ». De plus en plus infatué de sa personne, Custine s’intitule alors lui-même rien de moins que «citoyen français, général commandant en chef les armées de la République sur le Haut et Bas-Rhin, au centre de l’empire et en Allemagne61 ». Il se dit aussi chef de l’armée de la Moselle. Paré de ce titre, il envisage des opérations sur la Souabe et la Franconie (entre le Main et la Suisse, et au nord de la Bavière) et réclame de l’armée de la Moselle des troupes, notamment de la cavalerie, que cette armée est bien incapable de lui fournir et qu’elle lui refuse.
Dumouriez est un assez bon militaire pour voir que la position de Custine est instable, inutile et dangereuse, et que ses projets d’expédition au centre de l’Empire sont insensés car il ne peut s’agir que de mouvements isolés. Il mesure clairement le danger de voir les troupes du Nord constamment séparées de celles de l’Est par un solide barrage d’Autrichiens et de Prussiens. Le Luxembourg, écrit-il à Pache le 18 décembre, «devient un point qui sépare entièrement notre guerre du Haut Rhin avec celle du Bas Rhin et qui, par conséquent, prend en flanc l’armée de la Belgique et l’armée de la Moselle». Le plan qui consiste à donner la priorité à Custine est un mauvais plan, qu’on réparera par des fautes de plus en plus lourdes jusqu’à l’«issue la plus funeste». Voilà qui atteste sa lucidité mais montre aussi à quel point son plan de départ, lorsqu’il était au gouvernement, aurait exigé une direction militaire unifiée et un accord entre les militaires et les politiques. Ce plan n’avait de sens que soutenu de bout en bout par l’équipe au pouvoir en mars. Or cette équipe, dont lui-même était le chef, ne disposait d’aucun appui véritable, ni à l’Assemblée, ni dans l’entourage du roi, ni aux Jacobins. Politiquement Dumouriez n’était rien, et les conséquences se voient maintenant.
L’expédition de Custine à partir de Landau aurait peut-être eu un sens eu égard aux objectifs premiers d’aller «punir» les électeurs ecclésiastiques du Rhin et de chasser les émigrés, elle n’en a plus dès lors que la Belgique (et au-delà la Hollande) est devenue l’objectif prioritaire. Le seul à Paris qui s’élève contre ces graves incohérences est le général Mathieu Dumas, qui depuis le printemps dénonce les errances du pouvoir. Le 30 juin 1792, il déclare à l’Assemblée, qui l’interrompt constamment: «Vous avez voulu la guerre, vous jouez le jeu terrible de la guerre […] n’oubliez pas que la première arme collective, c’est la liberté de la direction des opérations par le pouvoir exécutif 62.» Le 3 juillet, il revient à la charge: «On n’a cessé, dit-il, de représenter notre entrée dans la Belgique comme une conquête facile», ce qui s’est révélé faux, alors que l’idée primitive d’aller bousculer les émigrés sur le Rhin était un projet sensé et exécutable. Dumas revient aussi sur les conditions du débat entre octobre 1791 et avril 1792 et relève la manipulation de l’opinion pour la faire basculer du côté de la guerre. Mais il se heurte à l’hostilité constante des Brissotins. De novembre 1792 à mars 1793, la Convention ne sera pas plus lucide que la Législative.
Il est stupéfiant de constater que chez les dirigeants et dans la grande masse des députés, de fin septembre à décembre, la présence des Français d’Anvers à Aix-la-Chapelle, à Mayence et Francfort, ainsi qu’en Savoie, est un sujet de griserie qui annihile toute réflexion associant stratégie et buts politiques de la guerre. En novembre pourtant, Dumouriez se déclare «très opposé à toute guerre offensive et extérieure, et surtout à toute guerre qui nous porte au-delà de nos limites extérieures», et notamment à la prise de Francfort et aux projets de Custine d’aller encore plus loin: «Nous ne savons plus où nous irons, ni comment nous en reviendrons.» Entre l’offensive française au Nord – Pays-Bas et Liège – la grande affaire presque personnelle de Dumouriez depuis le début de la guerre, et l’aventure de Custine, ni pensée ni préparée, il y a une grave contradiction. Elle s’exprime sur le terrain par la position des coalisés et la totale mésentente entre Dumouriez et Custine, ainsi qu’entre ce dernier et Kellermann, qu’il va jusqu’à accuser publiquement de ne pas faire son devoir dans une lettre lue à la Convention le 30 octobre, puis de nouveau le 4 novembre où il demande son remplacement. Mais Dumouriez lui-même n’est pas clair quant à sa propre position: il est contre une guerre «extérieure», ce qui en principe veut dire une guerre hors du territoire français, mais il est obligé de se référer aux «limites naturelles», notion pour le moins obscure, ni politique ni stratégique, qui prend son essor à Paris à ce moment-là, pour faire croire que sa présence en Belgique et à Aix ne relève pas d’une guerre extérieure et que la suite logique est la poussée des Français jusqu’au Rhin; il fait donc comme si ces territoires étaient «naturellement» français63. En réalité, malgré cette rhétorique que partagent bien des conventionnels, il s’est placé de lui-même dans une position inextricable en attaquant en Belgique. Mais c’est la France révolutionnnaire tout e
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Le concept de « guerre totale » a été créé par la Révolution française et utilisé à partir de 1792, même s’il a souvent été remis en cause, voire déformé En effet, cette expression forte renvoie aussi bien au livre publié sous ce titre en 1936 par le général Ludendorff, et plus encore au célèbre appel lancé par Goebbels en 1943 à Berlin, lorsqu’il demande à la foule si elle veut « une guerre plus totale que la guerre totale », qu’à l’interprétation qu’en firent les historiens pour parler du conflit de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale. Selon eux, ce concept définit un conflit dont les conséquences et les implications ne se limitent pas aux champs de batailles mais touchent l’ensemble des sociétés des pays mobilisés Inventé par l’esprit révolutionnaire à des fins de libération de l’humanité, il a été transformé au fil du temps en son contraire : un instrument de domination. Ce livre d’histoire raconte l’évolution de cette notion au cours du XIXe et du XXe siècle, à travers notamment les relations franco-allemandes. Il s’adresse à ceux qui veulent comprendre comment l’idée du patriote de la Convention (le soldat de l’an II) a pu à ce point transformer l’histoire de la guerre.

Né à Brest en 1940, Jean-Yves Guiomar a travaillé dans l’édition. Il a été remarqué en 1974 par la communauté historienne et le grand public, pour son second livre L’Idéologie nationale. Ses recherches l’amènent à soutenir et à publier une thèse sur le bretonisme au XIXe siècle, puis un livre capital aux éditions La Découverte en 1990 : La Nation entre l’histoire et la raison. Outre de nombreux articles, il a participé aux célèbres Lieux de mémoire de Pierre Nora, chez Gallimard, et au Dictionnaire de philosophie politique aux PUF.

"Même cruelles, les guerres d’autrefois avaient leurs saisons, leurs théâtres d’opérations limitées, leurs intermittents du carnage. Souvent mercenaires, les chefs qui les menaient ne prétendaient pas changer la face de l’Europe. Il fallut la révolution Française pour inventer la « guerre totale » et viser la destruction complète de l’ennemei, par la mobilisation quasi permanente de masses humaines aspirées dans une spirale sans fin. Car « une guerre totale est une guerre qui ne peut pas être arrêtée par ceux qui l’ont déclenchée ». Avec la levée en masse, la guerre nationale, « recherche systématique de l’excès », conflit « déchaîné », est « capable de susciter dans les masses des énergies inconnues jusqu’alors ». C’est ainsi que pendant plus d’un siècle, depuis Hoche et Bonaparte (dont l’auteur souligne au passage quelques lacunes militaires), le peuple français eut la guerre dans le sang, incarnant une exception belliciste qui fascina la Prusse puis le Reich de Guillaume II. Historien franc-tireur, Jean-Yves Guiomar expose avec une clarté saisissante la naissance par étapes de cette « guerre totale », clef de la modernité. Ce concept agit comme un puissant révélateur, donnant leur sens et leur figure tragique aux événements épars, notamment à cette relation franco-allemande longtemps nourrie d’une haine inouïe. Un livre passionnant, où sur les clichés ça tombe comme à Gravelotte !"

Le Canard Enchaîné, 29 septembre 2004