Muddy Waters

Muddy Waters

Biographie
Paru le 9 septembre 2010
ISBN : 978-2-86645-734-1
Livre en librairie au prix de 10.90 €
144 pages
Collection : Le Félin Poche
Premières années




Muddy Waters naît McKinley Morganfield le 4 avril 1915 dans une des cabanes en bois qui, à mi-chemin entre Vicksburg et Greenville, abritent les membres de la petite communauté noire de Rolling Fork. Le Mississippi est proche et derrière la maison passe la Deer Creek ou rivière du Cerf. Sur sa rive boueuse, le petit McKinley gagnera son surnom, donné par ses sœurs55* et repris, avec tendresse, par sa grand-mère: «Mon petit bébé boueux49.»
Son père, Ollie Morganfield, est un métayer qui fait pousser légumes et pastèques et élève poules et cochons26 tout en travaillant comme partout dans le Delta à la culture intensive du maïs et du coton. Il est aussi guitariste et joue pour les réunions et soirées du voisinage, mais de lui, dont il serait le second garçon55 sur dix ou douze enfants, Muddy n’apprendra rien car, quand sa mère, née Bertha Jones, meurt, il a trois ans, et sa grand-mère, Della Jones, l’emmène à Clarksdale, à une centaine de miles au nord de Rolling Fork par la Highway 61. Là, au nord-ouest de la petite ville, où ses copains ajouteront Waters au Muddy grand-maternel57, elle l’élèvera, sur la plantation qui porte le nom de son propriétaire, William Howard Stovall50.
Souvent, plus tard, il regrettera46 sa scolarité sommaire, mais, très vite, il est aux champs55, cueillant le coton, traînant le maïs, trayant les vaches, poussant la charrue, conduisant les tracteurs… «Oui, j’étais un paysan. Il ne se passait pas grand-chose dans les années trente à la campagne, mais c’est comme ça que je vivais. Comment, je ne sais pas. Je travaillais pour cinquante, soixante-quinze cents par jour… S’il ne pleuvait pas, on faisait trois dollars par semaine… s’il ne pleuvait pas62…» Une vie dure, peu gratifiante et sans avenir qui explique le constant flot migratoire des noirs du Sud vers les cités industrielles du Nord, espaces de liberté et de réussite où, disait-on, l’argent poussait aux arbres, mais aussi lieux de danger et de perdition où rôde le diable, rumeurs et légendes qui, commente Muddy Waters, étaient comme des lavages de cerveau. Elles disent bien, dans leur excès même, la réalité des villes inhospitalières où attendent d’autres problèmes et d’autres servitudes, mais renforcent au lieu de l’entamer la croyance en ce mythe fondateur américain selon lequel chacun peut accéder à la fortune et à la gloire.
Cependant, pour un noir de sa condition, et Muddy Waters ne l’ignore pas, il n’y a que trois portes de sortie: le sport, l’église ou la musique50. Comme il est mauvais au base-ball où il se blesse et ne sait pas prêcher, reste la troisième voie, sans autre choix.
De même que bien d’autres enfants, il tapera sur boîtes, bidons et casseroles en chantant et hurlant. Il ne se débrouillera pas, à cinq ans, du vieil accordéon d’une voisine, s’essaie bientôt à la guimbarde (ou harpe juive), passe à l’harmonica (ou harpe française) dont, à treize ans, il joue vraiment très très bien, seul d’abord puis avec le guitariste Scott Bohanner (ou Bowhandle)50, un peu plus âgé et qui lui donne ses premières leçons de guitare.
À Paul Oliver55, il racontera que, comme tous les gosses, il s’en était fabriqué une avec une boîte en guise de caisse et un bâton en guise de manche, mais c’est en 1932 qu’il achète pour deux dollars cinquante une Stella d’occasion, avant de commander les suivantes chez Sears et Roebuck, la grande entreprise américaine de vente par correspondance. Il a dix-sept ans, il est ou va se marier, noces où jouera le guitariste Robert Nighthawk quand lui, Muddy Waters, en est encore incapable, et mènera pendant dix ans la vie bien remplie d’un ouvrier agricole musicien qui, aux champs le jour et à la musique le samedi soir et le dimanche, ne manque pas de débrouillardise.
Il confirme ainsi son surnom, d’abord détesté57, avant qu’il ne s’y accoutume et le rende immortel, en pêchant du poisson pour le vendre aux soirées fritures du samedi, comme se le rappelle le pianiste Sunnyland Slim26 : «He used to muddy on saturdays and sell fish on saturday night fish fries.» Et il tient un juke joint, où il débite du whiskey de contrebande, joue aux dés et fait auberge, mais vit le tout, travaux agricoles compris, qui occupent l’essentiel de son temps, comme provisoire48, 50, 52, tant il porte la certitude intime que l’attend autre chose, cette carrière de musicien réussie dont il a depuis l’enfance le désir en lui.
Dans les champs, les ouvriers s’appellent, s’interpellent, en modulant le cri. Héler l’autre, l’homme et la femme, devient chant. Appel et réponse. Psalmodie. Chant de travail qui rythme le labeur et la journée. «Chacun hélait, mais personne n’y prêtait aucune attention. Bien sûr, je hélais aussi. On peut appeler ça blues mais ce n’était que des trucs improvisés. Quand un copain par exemple, ou une fille surtout, travaillait près de vous et que vous vouliez lui dire quelque chose, vous le héliez, le chantiez. De même votre mule. Ou autre chose. Je ne me rappelle pas grand-chose de ce que je chantais alors, sauf ceci: “Toujours insatisfait, je ne cesse de me tourmenter” (I can’t be satisfied, I be all troubled in mind). Il me semble que je chantais toujours ça, parce que je chantais exactement ce que je ressentais et probablement je ne le savais pas vraiment, mais je n’aimais pas du tout comment étaient les choses là, en bas, dans le Mississippi55.»
Le blues est dans l’air, informel, bribes de souffrance et de joie, antienne ou lieu commun, âme d’un peuple d’abord voué au silence, dont les paroles et les chants deviennent la saga, musiciens qui courent le pays, sillonnent cette région qu’on appelle le Delta à cause de sa forme, et dont la route croisera celle de Muddy Waters.
En attendant il joue, partout où c’est possible, juke joints, auberges, pique-niques, fêtes dominicales, rassemblements de toute sorte, soupers, soirées ouvertes où chacun amène à manger, à boire, à fumer, et soirées privées, pour les noirs surtout et pour les blancs, son patron inclus: «On jouait jusqu’à l’aube pour cinquante cents et un sandwich55… jusqu’à ce qu’on n’en puisse plus (from can to can’t)50. Sans limite. En continuant parfois tout le dimanche.» Avec ou sans interruption pour l’office religieux.
Il a été élevé dans l’église baptiste, où il allait un temps chaque samedi62, où l’a traversé l’idée d’une carrière de pasteur, et où il a appris lamento (moaning) et vibrato (trembling). Evidemment, quand il se met au blues, sa grand-mère le tance: «Fils, tu es en train de pécher. Tu joues pour le diable62.» Une opinion qui se comprend quand on lit la description qu’Oliver donne des juke joints de Clarksdale en 196054, «bondés, bruyants, puants et strictement interdits aux blancs», lieux de jeu et d’alcool, de danse et de drague, antres de débauche et de stupre, qui n’attirent pas que des saints ou des amateurs de blues59.
Il joue donc. À deux guitares, avec Scott Bohanner, puis avec son «orchestre à cordes50 », Henry Son Simms, un compagnon de Charlie Patton, un «vétéran26 », au violon ou à la guitare, Louis Ford à la mandoline, Pittypat à la contrebasse et, plus tard, Percy Thomas, laboureur et guitariste55. La formation varie selon l’employeur, la paye et la disponibilité de chacun.
Il joue et il apprend. Le blues du Delta qui, lorsqu’il a vingt ans (1935), a pris toute sa dimension sous les doigts et la voix de douzaines de musiciens inconnus et connus comme Charlie Patton, Tommy Johnson, Willie Brown… et Son House, son premier maître: «Quand je l’ai entendu, j’ai pensé qu’il était le plus grand guitariste du monde, parce qu’il utilisait le style bottleneck et que j’adorais ce son50.» Il ne manque dès lors aucune occasion d’aller voir et écouter son aîné, né en 1902 et heureusement plus itinérant que son jeune admirateur qui s’imprègne littéralement de son jeu pur et puissant: «J’étais collé à Son House, complètement.»
Et il a aimé la musique d’un autre disciple de Son House, Robert Johnson que, selon toute vraisemblance, il n’a jamais rencontré : «Je ne l’ai jamais connu personnellement. Je l’ai vu seulement* une fois… et il y avait tellement de monde autour que je ne l’ai vraiment pas bien vu… C’est marrant non, je connaissais presque tout le monde mais lui, non. Pourtant il était à vingt miles, à Friar’s Point.» Et, plus loin50, parlant de Robert Nighthawk: «Lui, incontestablement* connaissait Robert Johnson.»
«Non, je ne l’ai jamais vu jouer», dira-t-il enfin26 pour revenir sur Son House et conclure en se considérant comme un mélange de trois éléments: «Une partie m’appartient en propre, une partie vient de Son House et une petite partie de Robert Johnson26.» C’est en disque qu’il entendra et écoutera celui dont les enregistrements extraordinaires et le passage météorique sur notre planète feront une légende, au point d’amener Son House, lors de sa redécouverte en 1964, à regretter et la mort de ce rival posthume et de n’être pas mort à sa place…



«Quand j’étais un tout petit garçon, la dame qui habitait de l’autre côté du champ avait un phonographe. Elle nous laissait aller chez elle comme on voulait et je le faisais marcher nuit et jour57.» Plus tard, il y en aura un chez sa grand-mère mais comme elle n’achète que des chants d’église, il lui faut emprunter ceux qui l’intéressent ou passer par un juke-box, un Seeburg, dont il installera le dernier modèle dans sa propre juke house en 1933, après son premier mariage.
Dans ces années, les race records connaissent leur seconde et dernière embellie et on les trouve à la quincaillerie de Clarksdale, qu’on imagine volontiers comme un de ces magasins généralistes qu’ont popularisés les westerns.
Outre la musique du Delta, ce blues originaire et profond, langue vernaculaire dans laquelle il est né, Muddy Waters a la possibilité d’écouter en disque «très très attentivement… des gens comme Blind Blake, Blind Boy Fuller, Blind Lemon Jefferson48 » et d’autres encore, qui passent dans sa machine à musique, comme Memphis Minnie, Leroy Carr, dont on a tendance à mésestimer l’influence, ou Lonnie Johnson, alors si célèbre que Robert se fait passer pour son frère.
Et il y a la radio. Là entre autres, car la ville d’Helena n’est pas loin, il entendra bientôt l’harmoniciste Sonny Boy Williamson animer chez KFFA, une station locale, le King Biscuit Time. L’émission, qui prend une forme régulière le 19 novembre 1941 et que concurrencera un temps celle de Robert Nighthawk pour la farine Bright Star, passe chaque jour à 12 heures 45 pendant quinze minutes, a un énorme succès auprès des noirs et des effets remarquables sur les ventes de la farine de Max Moore. Muddy Waters rencontrera toute l’équipe, Robert Jr Lockwood, Robert Dudlow Taylor, James Peck Curtis, Willie Love, Houston Stackhouse, Joe Willie, Pinetop Perkins, qui sera son pianiste, et bien sûr Sonny Boy qui viendra donner une soirée chez Muddy Waters, drainant le ban et l’arrière-ban des champs de coton50.
Il s’est mis à circuler, jouant autour de Clarksdale et gagnant un peu d’argent avec sa musique. Il essaie Memphis plusieurs fois, mais la ville est dure et, surtout, il ne fait pas le poids face aux guitaristes du lieu50. Il monte en 1940 jusqu’à Saint Louis du Missouri humer l’air de la grande ville, la plus grande où il a jamais été. Il y joue un peu, sans faire plus d’argent que dans son coin, traîne avec lui l’idée d’enregistrer mais ne connaît personne et n’obtient que des réponses négatives à ses questions. Alors il rentre à la maison, enrichi par l’expérience.
Dans le même temps, il fait un petit tour avec Big Joe Williams, va voir et écouter plusieurs fois le groupe très populaire des Mississippi Sheiks, rencontre Ike Turner, Junior Parker et Jackie Brenston, tous trois de Clarksdale, et joue un soir ou deux à Farrell, à l’harmonica, avec son orchestre à cordes, dans le Minstrel Show de Silas Green. Courant 1941.
C’est l’année charnière, celle où la Bibliothèque du Congrès, dans sa section archives du chant folklorique américain, associée à la Fisk University de Nashville, subventionnait des recherches dont les buts, selon les notes d’Alan Lomax15, étaient «d’explorer de façon objective et exhaustive les habitudes musicales d’une communauté noire particulière du Delta [en l’occurrence Coahoma County], de découvrir et de décrire la fonction de la musique dans la communauté, de s’informer de l’histoire de la musique dans la communauté et de fournir des documents adéquats sur l’environnement culturel et social de la musique dans la communauté», et dont l’un des résultats fut le premier enregistrement de Muddy Waters.
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Muddy Waters naît dans le Mississippi en 1915, au cœur du blues. Métayer bientôt guitariste et chanteur, dont l’influence est d’abord Son House, il part chercher fortune à Chicago en 1943, où sa rencontre avec d’autres musiciens, notamment Little Walter et Willie Dixon, et avec Chess, une jeune compagnie de disques, va donner à sa musique une couleur décisive. Il est ainsi à la charnière entre le blues du Sud et le blues de Chicago dont il est la représentation même. Cette musique électrique, populaire, vivante, mais quittée dans les années soixante par sa communauté d’origine, trouvera une résonance nouvelle en Europe, où la reprendront, entre autres, Eric Clapton et les Rolling Stones. C’est cette aventure que retrace ce livre à travers la figure emblématique de Muddy Waters.

Francis Hofstein est psychanalyste et il a publié de nombreux ouvrages dans le domaine de la psychanalyse mais aussi du jazz, livres personnels, recueils collectifs, œuvres en compagnies de peintres, de musiciens et d’écrivains, revues, dont, aux Éditions du Félin, L’Art du jazz.

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