Le temps des mousquetaires

Le temps des mousquetaires

Paru le 20 janvier 2005
ISBN : 2-86645-578-9
Livre en librairie au prix de 15.90 €
112 pages
I


VIEUX AMIS ET AMIS VIEUX





1. Les jeunes corps

Vingt ans après et, dans une moindre mesure, Le Vicomte de Bragelonne s’ouvrent sur une interrogation curieuse et inquiète. Que sont devenus les mousquetaires après de si longues années? Comment ont-ils vieilli?
La réponse est donnée dès les premières pages du roman. D’Artagnan, toujours en service, est chargé par Mazarin d’une mission pour laquelle il aura besoin de l’aide de ses trois compagnons. Il les a perdus de vue et se charge méthodiquement d’aller à leur rencontre. Chaque retrouvaille du lecteur et du mousquetaire avec leurs vieux amis n’est l’objet d’aucun étonnement. Aucun? Ce n’est pas tout à fait exact. D’Artagnan se rendait chez Athos avec anxiété, s’attendant à trouver un vieillard ivrogne et lamentable. Or, il a la surprise de voir un homme rajeuni, embelli, régénéré par la paternité. Athos est devenu sobre et heureux en éduquant son fils Raoul qu’il a conçu quinze ans auparavant, lors d’une nuit fugitive avec la duchesse de Chevreuse. Si l’on exclut cet effet de surprise, nous retrouvons les personnages sensiblement conformes à ce qu’ils étaient lorsque nous les avons quittés dans l’épilogue des Trois Mousquetaires. Cette longue ellipse constitue une durée qui n’est pas de même nature que la durée romanesque. Il s’agit d’un temps immobilisé au cours duquel les personnages se sont presque figés.

Physiquement, à quelques détails près, ils sont inchangés. Bien sûr, en intitulant ses romans Vingt ans après et Dix ans plus tard, Dumas avait l’obligation de soumettre les quatre compagnons au déterminisme du temps biologique. Il le fait donc, mais avec la légèreté d’une bonne fée. Les années sont légères à ces hommes qui atteignent ou dépassent la quarantaine dans Vingt ans après, et la cinquantaine dans Le Vicomte de Bragelonne. Sur eux, les marques de la vieillesse ne sont que de très discrets repères chronologiques. D’abord, les cheveux d’Athos et de d’Artagnan grisonnent, Porthos prend du ventre, sa voix a «tourné du baryton à la basse 1 », tandis que celle d’Aramis est «devenue aigre et criarde dans ses moments de mauvaise humeur 2 ». C’est tout. Dix ans plus tard, les signes de vieillissement sont toujours aussi infimes: d’Artagnan reste le même, les cheveux d’Athos virent au blanc, Porthos continue de grossir – il étale avec orgueil ses trois cents livres – et il souffre d’une légère faiblesse des jambes qui lui sera fatale à la fin du roman. Quant à Aramis, si coquet sur son âge, il est affligé de la goutte et peut-être de la gravelle. Après son voyage harassant de Vannes à Saint-Mandé, chez Fouquet, il est «moulu, brisé» et sort «péniblement du carrosse, descendant avec difficulté les trois degrés du marchepied, et s’appuyant sur les épaules des laquais 3 ». Il faut toutefois préciser que ce handicap de l’âge est temporaire. Il est destiné à renforcer la tension dramatique. Aramis le goutteux doit prendre de vitesse d’Artagnan rapide comme l’air, et arriver bien avant lui, avant qu’il ne dévoile au roi le secret des fortifications de Belle-Île. Par la suite, Dumas oublie la goutte d’Aramis lorsqu’il s’agit de le sauver après la révélation de la conspiration du Masque de fer. Il doit quitter Vaux-le-Vicomte le plus vite possible. Fouquet lui donne quatre heures d’avance. Avec Porthos, il s’engage dans une course frénétique, dévorant les lieues, chevauchant avec une vélocité qui «faisait honneur à la cavalerie française 4 ».
Les mousquetaires sont aussi vigoureux et aussi séduisants qu’ils l’étaient à vingt ans. Ils ont le visage lisse, et, phénomène non moins étonnant au XVIIe qu’au XIXe siècle, ils ont tous de belles dents. Dumas personnalise cet atout en l’adaptant au caractère de chacun. Chez Athos, il contribue à son charme d’homme chaste. Ses dents «magnifiques, qu’il avait conservées blanches et intactes donnaient un charme inexprimable à son sourire1 ». La belle denture d’Aramis, elle, fait partie de son charme d’homme à femmes. L’implacable d’Artagnan affirme que son ami a perdu quatre dents2, mais le narrateur l’oublie quand il nous parle du joli évêque de cinquante ans qui a gardé «ces belles dents adorées trente ans auparavant par Marie Michon 3 ».
Les dents de d’Artagnan expriment son charme railleur. Il en use comme d’une arme symbolique à l’égard de Colbert qu’il méprise et qu’il traite avec une grande insolence. L’intendant s’étonne que Fouquet ait payé d’avance les quatre quartiers de solde de d’Artagnan, c’est-à-dire la grosse somme de vingt mille livres. Le Gascon s’amuse de son effarement. Il «frappa sur ses poches en riant, ce qui découvrit à Colbert trente-deux dents aussi blanches que des dents de vingt-cinq ans et qui semblaient dire dans leur langage: “Servez-nous trente-deux petits Colbert, et nous les mangerons volontiers 4.” »
Le géant Porthos, quant à lui, n’est pas pourvu de jolies dents, mais de dents fortes, en accord avec sa puissance physique. Elles sont donc «un peu moins blanches que la neige, mais aussi nettes, aussi dures et aussi saines que l’ivoire 5 ». Elles ne sont pas faites pour séduire, mais pour dévorer. Véritables meules, elles remplissent leur fonction manducatoire avec une efficacité redoutable pour l’épicerie du pauvre Planchet où elles broient tout, même les noyaux 6.
Les belles dents des mousquetaires témoignent d’une santé inaltérable que les années n’entament pas. Leurs capacités physiques restent parfaitement préservées. Toutes les fois qu’ils reprennent le chemin de l’aventure, ils ne sont jamais trahis par leurs forces. À cinquante-quatre ans, d’Artagnan ne s’est pas alourdi d’une once de graisse. Son corps est resté ce qu’il était, c’est-à-dire souple, nerveux, sec, tout en muscles, toujours au service du bretteur redoutable et du cavalier-centaure. Le temps n’a pas davantage diminué la force herculéenne de Porthos, il l’a simplement modifiée. La faiblesse de ses jambes est comme compensée par la force accrue de ses bras. Autrefois, il assommait les bœufs d’un coup de poing, maintenant, il enfonce les murs. La vigueur des corps d’Aramis et d’Athos est moins souvent mise à l’épreuve, mais lorsque c’est le cas, elle ne leur fait pas défaut. On a vu que l’évêque goutteux pouvait être un rapide cavalier, c’est aussi un terrible guerrier: dans la grotte de Locmaria, il se livre sans mesure à un combat sanglant avec les soldats du roi auxquels il échappe. Quant à Athos, il vainc Mordaunt, le fils de Milady, dans un terrible corps à corps, en le poignardant au milieu d’une mer houleuse et glacée.

Les longues décennies intermédiaires ont presque fixé les personnages, à la fois physiquement et socialement. D’Artagnan, le plus immobilisé de tous, est toujours lieutenant des mousquetaires. Aramis, qui avait pris l’habit dans un couvent de Nancy, est toujours ecclésiastique, mais à Noisy-le-Sec où il est monté en grade puisqu’il est abbé d’un «couvent de jésuites ». Dans Le Vicomte de Bragelonne, il poursuivra son ascension et sera évêque de Vannes. On a ici l’exemple d’une des nombreuses erreurs historiques de Dumas : d’une part les jésuites ignorent le titre d’abbé, et d’autre part ils sont réfractaires à toute idée de clôture. C’est au milieu des hommes et non pas dans un couvent qu’ils accomplissent leur vocation. Cela dit, cette erreur répond à une logique romanesque. Si Dumas choisit de placer Aramis dans un couvent, c’est parce que ce lieu retiré peut commodément abriter les intrigues du frondeur. S’il choisit de faire de l’ancien mousquetaire un jésuite, c’est parce que cet ordre réputé si actif, si puissant et si proche des sphères du pouvoir, s’accorde à l’ambition de ce personnage. En effet, devenu général de la Compagnie, Aramis tentera d’exercer sa toute-puissance spirituelle et temporelle en détrônant et en sacrant les rois. Loin de ces hautes intrigues, Athos s’est retiré en Touraine où il s’est installé grâce à un héritage.

Vingt ans ou dix ans après, aucune surprise ne vient donc changer le cours de la vocation des quatre amis. Hors du roman, l’aventure n’existe pas. Mais c’est précisément cette absence de surprise qui rend possibles les aventures à venir. En restant ce qu’ils étaient, les mousquetaires sont toujours disponibles. Ils ne sont entravés par aucune obligation. Pas de conjugalité encombrante, pas de patrimoine, pas de charge de famille. Certes, Athos a un enfant et une petite terre, mais ni l’un ni l’autre ne gênent ses mouvements. Raoul s’apprête à quitter le nid paternel pour entrer au service du prince de Condé. Bien sûr, Porthos est un riche propriétaire terrien, mais il n’est pas attaché à ses châteaux fastueux. Avec les années, il ne s’est pas enraciné. Il s’est querellé avec tous les seigneurs du voisinage, il vit seul, l’ennui le ronge et «les os [lui] craquent 1 ». D’Artagnan n’a aucune peine à le convaincre de reprendre du service. Quant à la soutane d’Aramis, elle «ne tient qu’à un bouton 2 ». Le «mousquetaire par intérim» est devenu abbé par intermittence. D’Artagnan, pour sa part, est toujours aussi pauvre, il ne possède rien et vit à l’hôtel.
À vingt, quarante ou cinquante ans, les mousquetaires sont donc toujours libres comme l’air et aptes à l’aventure.

Ce n’est pas le cas de leurs laquais dont le vieillissement met en évidence la jeunesse de leurs maîtres. Bazin, le valet d’Aramis, vit enfin la vie dont il avait rêvé: il est bedeau à Notre-Dame. Son corps s’est «arrondi et comme chanoinisé 3 ». Avec «ses gros petits bras courts 1 » et l’imprécation « Vade retro, Satanas 2 » il tente d’éloigner le diabolique d’Artagnan qui risque de les replonger, lui et son maître, dans l’impiété et l’aventure. Mousqueton «gras à lard, croulant de bonne santé, bouffi de bien-être 3 » se désole que Porthos veuille reprendre «la vie d’autrefois», «cet autrefois si terrible qui faisait le maintenant si doux 4 ».
Ces deux valets seront peu à peu exclus de l’aventure. Aramis n’a pas besoin de Bazin et le laisse à sa sédentarité. Le gros Mousqueton suit encore son maître en maugréant, mais pas jusqu’au bout du roman car son embonpoint l’a rendu impotent. Il est devenu grotesque et énorme, «blanc de cheveux et rouge de visage comme Polichinelle», et ne peut se déplacer que dans «une grande boîte roulante, poussée par deux laquais et traînée par deux autres 5 ». Planchet, reconverti dans l’épicerie, s’est un peu ramolli dans sa boutique du Pilon d’Or, Grimaud est devenu encore plus sombre et plus taciturne, et a «vingt ans de plus 6 ». Mais l’un comme l’autre ont conservé une réserve de jeunesse qui leur permet de partager longtemps les aventures de leurs maîtres toujours actifs.


2. Les vieux cœurs

Si le temps a préservé la jeunesse physique des mousquetaires et les a laissés socialement libres, il a modifié en revanche leurs dispositions morales, mais pas de la même manière pour chacun d’eux. Le seul personnage qui ait vraiment évolué sur ce point, c’est d’Artagnan. Ses trois amis restent ce qu’ils sont: Athos, un noble à la vertu austère, Aramis, un ambitieux élégant, Porthos, un vaniteux trésor de bonté. Sans heurts, chacun de leur côté, ils suivent la voie qu’ils se sont tracée et sont plus ou moins heureux de leur sort: Athos l’est au-delà de toute espérance puisqu’il trouve dans Raoul une raison de vivre, et de vivre heureux. Aramis poursuit son irrésistible ascension. Son ambition et son activité de séducteur l’occupent pleinement et préservent sa jeunesse. Le bonheur de Porthos est peut-être moins complet. Le futur baron se morfond dans son beau château, et il est ravi que d’Artagnan l’en éloigne pendant un temps. Mais une fois l’aventure terminée, il y retourne. Dans Le Vicomte de Bragelonne, il s’organise même une vie de plaisirs qui a l’avantage de tromper son ennui et de lui donner le lustre d’un raffinement à la mode. Nouveau bourgeois gentilhomme, il veut être un grand seigneur accompli et développer toutes ses facultés en consacrant sa vie à des plaisirs raffinés rigoureusement répartis tout au long de la semaine. Dimanche est le jour des plaisirs religieux, lundi celui des plaisirs mondains, mardi celui des plaisirs savants, mercredi celui des plaisirs champêtres, jeudi celui des plaisirs olympiques, vendredi celui des plaisirs nobles et guerriers, et enfin samedi est celui des plaisirs spirituels. Mais cet ordonnancement méthodique est bousculé par la force débordante du géant. Ainsi, le jeudi, jour des plaisirs olympiques, il a été obligé de renoncer au ceste, car il «cassait les têtes, brisait les mâchoires, enfonçait les poitrines. C’est un jeu charmant, mais personne ne voulait plus jouer avec lui 1 », déplore Mousqueton.

D’Artagnan est le moins satisfait des quatre. Au début de Vingt ans après, il est devenu un «automate militaire 2 ». Sa fougue a laissé place à «cette obéissance passive qui fait le caractère du vieux soldat 3 ». Aux aventures a succédé la routine. Pourtant, pendant toutes ces années, il n’a pas mené la vie sédentaire et paisible d’un fonctionnaire. Il est allé à la guerre. Il a participé à l’expédition de Franche-Comté où il s’est exposé au feu et a payé «admirablement de sa personne 1 ». En «chargeant à la tête de sa compagnie, il reçut au travers de la poitrine une balle qui le coucha tout de son long sur le champ de bataille. On le vit tomber de son cheval, on ne le vit pas se relever, on le crut mort 2 ». Mais ces hauts faits guerriers expédiés en quelques lignes n’intéressent pas Dumas et n’intéressent pas le roman d’aventures.
Aussi grand soit-il, le courage de d’Artagnan en service commandé tombe dans la banalité, et même ici dans la trivialité. Sa fausse mort préfigure sur le mode comique sa mort réelle à Maastricht. Elle est facilement crue par ses rivaux qui convoitent sa place. Sa longue absence de Paris est mise à profit par Madeleine Turquaine, l’utile aubergiste de l’Hôtel de la Chevrette, qui a succédé, ou plutôt qui n’a pas succédé, dans le cœur de d’Artagnan à la délicieuse Constance Bonacieux. Dans un duel burlesque, le mousquetaire chasse le gros Suisse qui a eu la prétention de le remplacer. Il retrouve alors son repos du guerrier et sa vie de garnison «fatale aux organisations aristocratiques». Le beau mousquetaire est devenu un «véritable troupier». Sa finesse n’a pas disparu, mais il l’emploie «aux petites et non aux grandes choses de la vie; au bien-être matériel, au bien-être comme les soldats l’entendent, c’est-à-dire à avoir bon gîte, bonne table, bonne hôtesse 3 ».
S’il n’est pas heureux, c’est parce qu’il est ambitieux et qu’il végète. Le bel envol de sa jeunesse s’est arrêté tout net. À vingt ans, le cadet de Gascogne est nommé lieutenant des mousquetaires; à cinquante-quatre ans, il l’est encore. Il a beau remplir ses devoirs avec scrupule, faire l’impossible pour les princes, il n’en est jamais récompensé. Il se sent inutile quand il constate que, pendant vingt ans, il ne lui est arrivé rien de bon ni de mauvais, qu’il n’a été ni en grâce ni en disgrâce. «La foudre ne frappe pas les vallées; et je suis une vallée, mon cher Rochefort, et des plus basses qui soient 1 », dit-il à son ancien ennemi. Cet échec social, qui sera dépassé très tardivement dans Le Vicomte de Bragelonne, s’explique par la dépendance de d’Artagnan à l’égard de l’amitié. Ses amis sont constitutifs de son bonheur et même de son identité. Tant qu’ils «l’avaient entouré, d’Artagnan était resté dans sa jeunesse et sa poésie; c’était une de ces natures fines et ingénieuses qui s’assimilent facilement les qualités des autres. Athos lui donnait de sa grandeur, Porthos de sa verve, Aramis de son élégance. Si d’Artagnan eût continué de vivre avec ces trois hommes, il fût devenu un homme supérieur. […] d’Artagnan qui semblait avoir confondu son avenir avec celui de ses trois amis, se trouva isolé et faible, sans courage pour poursuivre une carrière dans laquelle il sentait qu’il ne pouvait devenir quelque chose qu’à la condition que chacun de ses amis lui céderait, si cela peut se dire, une part du fluide électrique qu’il avait reçu du ciel 2 ». Ses compagnons ont des qualités et des défauts qui préservent leur intégrité sociale et psychologique de tout avilissement, qui les empêchent de tomber dans cette triste médiocrité. Ce n’est pas le cas de d’Artagnan: «Il n’était pas d’assez haute naissance, comme Athos, pour que les grandes maisons s’ouvrissent devant lui; il n’était pas assez vaniteux comme Porthos, pour faire croire qu’il voyait la haute société; il n’était pas assez gentilhomme comme Aramis, pour se maintenir dans son élégance native, en tirant son élégance de lui-même 3.»

Étant donné que le personnage évolue, la privation du «fluide» de l’amitié n’agit pas de la même façon à quarante ou à cinquante ans. Au début du Vicomte de Bragelonne, comme au début de Vingt ans après, d’Artagnan est dans la même situation. Il est toujours un lieutenant en faction. Mais son attitude est différente. Il n’est plus le soldat affaissé, fourbu, résigné à sa condition. Il a gagné en noblesse. «L’automate militaire» est devenu un élégant hautain témoignant d’une «indifférence remarquable» et d’une «apathie suprême 1 » lors des réjouissances officielles célébrant la visite de Louis XIV à son oncle Gaston d’Orléans. Avec sa «figure fière et brune», son «nez aquilin» et son «œil dur mais étincelant», il incarne le «véritable type de beauté militaire 2 ». Les années qui passent ne l’accablent pas mais, au contraire, le rendent impatient et lui donnent de l’énergie. Il ne veut plus attendre. Louis XIV lui fait des promesses pour… plus tard. Mais il ne veut plus vivre sur ce «mot plein de bonté 3 » qu’il a entendu depuis trente ans. Désormais, quand on lui dit «plus tard», il répond «tout de suite». N’attendant plus rien de sa carrière, il décide d’y mettre un terme et demande son congé au roi. En prenant sa retraite, le mousquetaire ne renonce pas à l’aventure, bien au contraire. Il s’émancipe pour la rendre possible et la mener à sa guise. Une occasion se présente: Louis XIV, sous la contrainte de Mazarin, est obligé de refuser à Charles II, le roi d’Angleterre proscrit, l’argent et les hommes dont il aurait besoin pour remonter sur le trône. D’Artagnan en est consterné. Mais, animé de la même vitalité qu’autrefois, il devine dans cette infortune, «une superbe épreuve à faire 4 ». On pourrait y voir une répétition de l’aventure des ferrets ou de Charles Ier. Ce n’est pas le cas. Celle-ci est plus triste et moins glorieuse car d’Artagnan l’accomplit seul. Au début du Vicomte de Bragelonne, il tente d’y associer ses compagnons et renouvelle de lui-même la tournée qu’il avait faite dix ans auparavant sur l’ordre de Mazarin. Hélas! ni les uns ni les autres ne sont là. L’absence mystérieuse et prolongée de ses amis l’accable. En proie à une noire mélancolie, il se sent anéanti et plus vieux que jamais. «Plus d’amis, plus d’avenir, plus rien! mes forces sont brisées, comme le faisceau de notre amitié passée. Oh! la vieillesse arrive, froide, inexorable; elle enveloppe dans son crêpe funèbre tout ce qui reluisait, tout ce qui embaumait dans ma jeunesse, puis elle jette ce doux fardeau sur son épaule et le porte avec le reste dans ce gouffre sans fond de la mort 1.» Ces accès élégiaques, d’autant plus intenses qu’ils sont rares, rendent le personnage attachant et émouvant. Ils lui donnent une profondeur humaine et une intériorité que n’ont pas les autres. D’Artagnan est fait de forces et de faiblesses dont le jeu incessant anime sa «riche nature 2 » et préserve son éternelle vigueur. Sa mobilité sur le terrain de l’aventure n’est pas une simple donnée du genre romanesque auquel il appartient, elle est la résultante d’une psyché plus complexe qu’on ne l’imagine. Ce héros impavide tire son courage de sa peur. «Il avait toutes les passions, tous les défauts, toutes les faiblesses, et l’esprit de contrariété familier à son intelligence changeait toutes ces imperfections en des qualités correspondantes. D’Artagnan, grâce à son imagination sans cesse errante, avait peur d’une ombre, et honteux d’avoir eu peur, il marchait à cette ombre, et devenait alors extravagant de bravoure si le danger était réel; aussi, tout en lui était émotions et partant jouissance; il aimait fort la société d’autrui, mais jamais ne s’ennuyait dans la sienne, et plus d’une fois, si on eût pu l’étudier quand il était seul, on l’eût vu rire des quolibets qu’il se racontait à lui-même ou des bouffonnes imaginations qu’il se créait justement cinq minutes avant le moment où devait venir l’ennui 3.»

La «riche nature» de d’Artagnan garde donc intacte sa capacité d’agir. Après la visite de la mélancolie, «cette sombre déité 4 », il s’ébroue et se plonge dans l’aventure qu’il projetait, mais son enthousiasme n’est plus le même. Certes, il a été sincèrement ému par Charles II, le triste sire terrassé par l’avarice de Mazarin et l’impuissance de Louis XIV. Cependant, privé des forces de l’amitié qui lui auraient donné un sens, d’Artagnan oublie la noblesse de son entreprise. Il ne pense plus qu’à lui: il veut faire un coup d’éclat qui le sorte de son anonymat, et qui rende ses vieux jours glorieux, de sorte que l’on dise de lui: «Voilà quelle fut la vieillesse de M. d’Artagnan 1.» Il veut aussi gagner de l’argent. Dès lors, le héros d’aventure se meut en aventurier professionnel. Il cherche à tirer le plus grand profit possible des dangers encourus, il engage dix hommes de main, «maltraités par la fortune ou inquiétés par la justice 2 ». La lecture s’en ressent. Ici, on est peu touché par l’ex-mousquetaire dont on connaît l’expérience, la ruse, le courage et les talents de meneur d’hommes. Il est efficace, il domine la situation, et c’est peut-être à cause de cela que, pour la première et unique fois, son aventure ne nous captive pas. Elle est devenue une machine parfaitement réglée. Ce qui la sauve de l’ennui et de la trivialité, c’est la rencontre fortuite avec Athos qui la replace dans la continuité historique et romanesque de l’épisode précédent.
Dépositaire du secret du trésor de Newcastle et du terrible Remember que lui a adressé Charles Ier avant de mourir, Athos se doit de relever «la Majesté tombée». La restauration réussie de Charles II comble de joie les deux mousquetaires, mais en marquant leur différence. Quand Athos fait à la cour le compte rendu de son heureuse entreprise, il y associe d’Artagnan en distinguant nettement leurs rôles. Le Gascon, en enlevant le général Monck, l’obstacle à la restauration du roi anglais, a eu une «idée étrange, hardie et ingénieuse», tandis que lui, comte de la Fère, en déterrant le trésor du père pour servir le fils, a eu une idée «dévouée» et «courageuse 3 ». Athos a la satisfaction d’avoir rempli un devoir et sauvé la monarchie, d’Artagnan est heureux également d’avoir corrigé une injuste infortune, mais il est aussi très heureux d’avoir fait une bonne affaire. Car, en vieillissant, il supporte de moins en moins sa pauvreté, et songe de plus en plus à l’argent.
Chez lui, la tentation du bourgeois et du propriétaire va s’accentuant. Au début de Vingt ans après, il est plus pauvre que jamais et n’a «économisé que des dettes 1 ». Il fait des rêves de retraite et s’amuse comme un enfant à se forger un charmant avenir de conte de fées auréolé par l’amitié. Avec l’argent qu’il n’a pas, il se voit retournant sur ses terres gasconnes et là, dit-il, «j’attendrais, dans ma majesté, que quelque riche héritière, séduite par ma bonne mine, me vînt épouser; puis j’aurais trois garçons: je ferais du premier un grand seigneur comme Athos; du second, un beau soldat comme Porthos; et du troisième, un gentil abbé comme Aramis 2 ».
Au début du Vicomte de Bragelonne, il n’est plus pauvre. Il thésaurise en plaçant à sept pour cent un capital de vingt mille livres chez Planchet, épicier de son état et usurier d’occasion. Il a besoin de cet argent pour la restauration de Charles II. Mais la somme n’est pas suffisante. Sans le secours de ses amis, d’Artagnan va plaisamment dégrader l’aventure. La «superbe épreuve» devient une affaire. D’Artagnan s’associe avec son valet dans la Maison Planchet et Cie au capital de quarante mille livres. Ces deux capitalistes avant l’heure signent «le premier acte de société connu 3 ».
L’investissement a rapporté aux deux parties. Pour sa part, d’Artagnan y a gagné un cottage en Angleterre4 et la somme de trois cent mille livres5. L’amusant chapitre «De l’embarras des richesses», montre que cette heureuse spéculation n’entame que très momentanément l’esprit d’aventure du Gascon. Certes, il redoute un peu que cette pluie d’or ne porte atteinte à sa bravoure. Pendant un temps, toute son énergie est mobilisée à veiller sur cette fortune tardive. Il n’ose plus s’éloigner de son trésor. Son esprit est occupé à d’infinis calculs. Lui, le joyeux convive, devient silencieux et profite «du reste de graisse figée sur l’assiette pour y tracer des chiffres et faire des additions d’une rotondité surprenante 1 ». Mais une fois ses comptes réglés, d’Artagnan ne s’embourgeoise pas pour autant et oublie vite ses rêves de retraite. Il n’achète pas un château en Gascogne, mais un immeuble de rapport à Paris, sur la place de Grève, le Cabaret de l’Image-de-Notre-Dame, qu’il n’habite pas et qui lui rapporte dix pour cent. Comme nous le verrons, ce n’est pas un lieu paisible mais le théâtre d’une aventure à la suite de laquelle le héros reprend du service. Dès lors, il ne se soucie plus de posséder quoi que ce soit. Il poursuit sa vie nomade en demeurant tantôt au Louvre, tantôt chez Planchet. L’argent pour lui n’est qu’un moyen de se prémunir contre l’insupportable misère de sa jeunesse passée «où chaque mois voyait un trou de plus à sa peau et un écu d’or de moins dans sa pauvre bourse 2 ». C’est un instrument de liberté qui l’affranchit de toute servitude, qui ne nuit pas à sa bravoure comme il le redoutait, mais lui laisse au contraire le loisir de l’exercer comme bon lui semble. Ni l’argent ni le temps n’ont altéré l’esprit d’aventure de d’Artagnan. De ce point de vue, comme ses compagnons, il est resté jeune. Ce qui a pris de l’âge, en revanche, c’est leur amitié.


3. L’amitié à l’épreuve du temps

L’amitié, cette valeur si éminente pour Dumas comme pour les mousquetaires, subit le plus durement l’épreuve du temps. Il est frappant de constater que ces quatre amis si proches se quittent brusquement, et que, pendant ces longues décennies intermédiaires, ils ne se voient pas et ne s’écrivent que très peu. Aucun d’entre eux, pas même d’Artagnan, n’a le souci d’entretenir des liens si précieux. Le temps et la négligence dispersent leur amitié à l’image de cette lettre d’Athos que d’Artagnan laisse s’envoler lors du siège de Besançon. «Autrefois, j’eusse été la chercher, quoique le vent l’eût menée dans un endroit fort découvert. Mais la jeunesse est un grand défaut… quand on n’est plus jeune. J’ai laissé ma lettre s’en aller porter l’adresse d’Athos aux Espagnols qui n’en ont que faire 1 », dit-il négligemment. Ses amis ont tellement disparu de sa vie qu’il doit se livrer à une enquête quasi policière pour les retrouver. S’il en est ainsi, c’est que les mousquetaires ne sont ni Montaigne ni La Boétie. La pratique de leur amitié n’est pas faite de longues conversations ni d’échanges d’idées, mais d’aventures. Hors de là, ils n’ont rien à se dire, rien à partager. Ce qui le prouve, c’est que les invitations d’Athos et de Porthos à séjourner dans leurs maisons restent lettre morte. Quand d’Artagnan leur rend visite, ce n’est pas pour jouir d’une retraite paisible ou fastueuse, c’est pour repartir à l’aventure.
Il est incontestable que leurs liens se sont distendus. À l’époque de leur jeunesse, ils vivaient une vie presque communautaire dans ce quartier de Saint-Sulpice où ils ne se quittaient pas, dans cette compagnie de M. de Tréville que Louis XIII comparait à un couvent. Le temps a désuni ceux qu’on surnommait les inséparables parce qu’à quarante ou cinquante ans, il est naturel qu’on n’ait plus ce besoin organique de se voir quotidiennement, et aussi parce que les circonstances les ont divisés.
En 1648, Athos et Aramis sont activement engagés dans la Fronde tandis que d’Artagnan et Porthos servent Mazarin. Dans son introduction au roman, Claude Schopp qualifie les premiers d’«aristocrates» et les seconds de «bourgeois». Ces appellations très fondées peuvent sembler de prime abord anachroniques. D’une certaine manière, elles le sont, mais comme l’est tout roman historique qui reflète plus ou moins l’époque à laquelle il a été écrit. Ici, Dumas a projeté dans les divisions de la Fronde celles de la monarchie de Juillet. Dans les années 1840, deux grands systèmes de valeurs s’affrontent: celui de la noblesse traditionnelle, successivement incarnée par les ultras et les légitimistes, s’opposant à celui de la grande bourgeoisie libérale dont les intérêts sont défendus par Louis-Philippe, le roi au parapluie. Dans le roman, la tradition aristocratique est représentée par Athos et Aramis. La noblesse ancienne de l’un, l’élégance de l’autre, leur mépris commun pour la foule mêlée des frondeurs et les basses origines de Mazarin, tout cela l’atteste incontestablement. Le caractère bourgeois de Porthos s’exprime par sa vanité sociale et sa soif d’anoblissement. Chez d’Artagnan, il se traduit par son ambition sociale, son désir d’enrichissement, son attachement à ce qu’on appelait au XIXe siècle les valeurs bourgeoises, le travail et l’épargne.
Cette division sociopolitique manque de rendre les mousquetaires irrémédiablement ennemis. Dumas inscrit, au cœur même de l’aventure, un véritable petit drame de l’amitié.
Acte I. Les retrouvailles successives de d’Artagnan avec ses compagnons ne sont pas unanimement franches. S’il rallie à lui Porthos sans difficulté, il essuie un refus de la part d’Aramis dont il a deviné qu’il était frondeur, et même de la part d’Athos chez lequel il a senti des réticences inhabituelles.
Acte II. Les divergences politiques éclatent violemment lors de l’évasion du duc de Beaufort, un prince frondeur détenu depuis cinq ans à Vincennes. D’Artagnan et Porthos se lancent à la recherche du fugitif qu’ils retrouvent protégé par une véritable petite armée à laquelle Athos et Aramis apportent leur soutien. À la nuit tombée, sans le savoir, ils croisent le fer les uns contre les autres. Cette circonstance imprévue oblige d’Artagnan à laisser filer l’évadé. Les «anciens amis» se promettent de s’expliquer le lendemain place Royale.
Acte III. Ce lieu de duel est symbolique de la division des mousquetaires. Ils arrivent armés de leur méfiance et de leurs épées. D’Artagnan est furieux d’avoir été joué par ses amis qui ne lui ont pas révélé leur secret politique, et il est encore plus furieux d’avoir été contraint de faillir à son honneur de soldat en ne ramenant pas Beaufort à Mazarin. Le ton monte si haut qu’ils manquent de se battre lorsque d’Artagnan traite Aramis d’«élève de jésuite» et d’«hypocrite». Athos le sage parvient à pacifier les esprits et à réconcilier tout le monde.
Les uns et les autres prennent conscience du caractère fatal et irrévocable de l’altération de leur amitié. S’ils en sont arrivés à se méfier, à ruser et même à s’armer les uns contre les autres, c’est, comme le disent en écho, Aramis et d’Artagnan «parce qu’ils n’ont plus vingt ans». Le premier le remarque froidement, le second avec amertume; «les loyaux élans de la jeunesse ont disparu pour faire place au murmure des intérêts, au souffle des ambitions, aux conseils de l’égoïsme 1 ».
Ce terrible constat accable Porthos et surtout Athos, ces deux cœurs purs. «Oh! Aramis, continua Athos en secouant tristement la tête, sur mon âme, vous me rendez le plus malheureux des hommes. Vous désenchantez un cœur qui n’était pas entièrement mort à l’amitié 2.»
Cet incident montre que leur amitié a perdu l’évidente simplicité de celle de leur jeunesse. Le duel nocturne et fratricide de leurs retrouvailles contraste cruellement avec le lumineux et glorieux duel fondateur de leur rencontre, duel au cours duquel d’Artagnan s’est rallié à ceux qu’il devait combattre, et où, tous ensemble, sous le soleil de midi, ils ont vaincu les gardes du Cardinal.
Quelle différence entre la joyeuse naissance de cette amitié et sa renaissance laborieuse! La première est consacrée par la belle devise «Un pour tous, tous pour un!» jaillie spontanément dans l’enthousiasme d’un combat commun. Une vingtaine d’années plus tard, la devise n’a plus cours. Elle a laissé place à de longues déclarations sacramentelles péniblement élaborées et répétées. Pour renouer des liens presque rompus, Athos se fait juge suprême d’un combat douteux et prêtre d’une sombre cérémonie qui s’achève par un ultime serment. Certes, les liens sont renoués, mais le serment n’a pas la force de la devise originelle. Certes, les amis s’accordent sur un oui unanime dit «tout d’une voix», mais ce n’est pas lui qui clôt l’épisode, c’est une pique de d’Artagnan contre Aramis. En effet, le mousquetaire reconnaît dans la croix sur laquelle le serment a été fait un cadeau de la duchesse de Longueville. «Ah! traître! dit tout bas d’Artagnan en se penchant à l’oreille d’Aramis, vous nous avez fait jurer sur le crucifix d’une frondeuse 1.»
Pour redonner vie à cette amitié ébranlée, il fallait autre chose que cette rencontre solennelle. Athos, rompant avec ses principes de sobriété, propose «un dîner d’autrefois 2 ». Le repas commence dans «une espèce de raideur» et de bonne humeur forcée jusqu’à ce qu’Athos ait l’idée de commander quatre bouteilles de champagne. Les quatre amis les vident en un instant, pressés qu’ils sont «de divorcer d’avec leurs arrière-pensées». Ils retrouvent alors le libre abandon de leur jeunesse et, «chose énorme, Aramis défit deux aiguillettes de son pourpoint 3 ». Le plaisir d’être à nouveau ensemble est bien réel, mais n’a plus tout à fait la même saveur. Après l’évocation commémorative des bons souvenirs d’antan, d’Artagnan et Aramis reviennent au présent; ils font assaut… d’esprit cette fois-ci en raillant spirituellement leurs ennemis respectifs. La tonalité légèrement mondaine de la conversation nous éloigne un peu des franches lippées de la Pomme de Pin, et rappelle, même si c’est sur le mode plaisant, que les quatre mousquetaires ne sont plus tout à fait à l’unisson.

Leur division ne cessera de s’accentuer. Ils se retrouvent une dernière fois ensemble pour sauver Charles Ier. Mais cette-fois-ci, ils échouent parce qu’il ne peut en être autrement: Charles Ier a eu la tête tranchée à Londres, en 1649, il l’aura aussi, en 1845, dans Vingt ans après. Le roman historique est de fait déterminé par l’Histoire, mais il l’est aussi par la logique romanesque. Si les quatre amis ne parviennent plus à triompher de l’impossible, c’est parce qu’ils ne sont plus unis comme autrefois. Leur échec est annoncé par le duel au cours duquel ils se disputent l’évadé Beaufort. D’Artagnan et Athos prononcent alors des paroles prophétiques: «Je regrette de nous rencontrer dans deux camps si opposés. Ah! rien ne nous réussira plus», s’exclame l’un, «vous l’avez dit, le malheur est sur nous 1 », renchérit l’autre. La suite des événements leur donne raison.
Certes, l’affaire anglaise les réunit dans la chaleur d’une aventure partagée, mais ces retrouvailles sont le fait du hasard. Ils partent en Angleterre pour servir des causes totalement opposées. Mazarin envoie d’Artagnan et Porthos auprès de Cromwell pour lui confirmer qu’à sa demande, il le soutiendra en n’accueillant pas le roi déchu. De leur côté, Athos et Aramis sont envoyés par la reine Henriette d’Angleterre, en exil en France, pour porter secours à son mari. Les quatre amis se retrouvent au moment où Charles Ier est vendu à Cromwell par les Écossais. Ici, d’Artagnan surmonte sans grande difficulté le dilemme entre son honneur de soldat et son honneur de gentilhomme. Cette ignoble trahison et les paroles convaincantes d’Athos le conduisent à faire cause commune avec ses compagnons.

Mais cette union dans l’action est assombrie pour la première fois par un début de querelle entre Athos et d’Artagnan. Ce malentendu entre les deux mousquetaires les plus étroitement liés est révélateur de l’altération de l’amitié du quatuor. Athos, placé sous l’échafaud de Charles Ier, est consterné d’apercevoir d’Artagnan dans la foule des badauds, et au premier rang de surcroît. Ce qu’il pense être une trahison lui fait une impression profonde qu’il exprime à Porthos et à Aramis après l’exécution. D’Artagnan surprend ses paroles. Il est furieux et profondément triste que celui qu’il considère comme son père le juge ainsi. Il s’explique: s’il était si attentif à ce funèbre spectacle, c’est parce qu’il observait le bourreau sous le masque duquel il a découvert Mordaunt, Mordaunt qu’il a suivi et cerné dans sa maison. Athos, confus, se précipite dans les bras de d’Artagnan en reconnaissant ses torts et en s’excusant: «Ami, dit-il, en vérité vous avez été trop bon de me pardonner; j’ai tort, cent fois tort, je devrais vous connaître pourtant; mais il y a au fond de nous quelque chose de méchant qui doute sans cesse 1.» La portée de ces mots qui ont l’élégance et la profondeur de ceux d’un moraliste classique est accrue par le fait qu’ils viennent du plus sage des mousquetaires. Même lui, cet homme si noble, cet ami si parfait, est capable de mauvais sentiments. Plus que du vieillissement, son aveu témoigne de la maturité humaine et romanesque des quatre amis. Dans Les Trois Mousquetaires, ils étaient de purs héros d’aventures qui suivaient le cours du fil narratif. Dans Vingt ans après, leur individualité s’enrichit. C’est pourquoi il n’est pas tout à fait exact de dire que la psychologie est absente des romans de Dumas. Bien sûr, elle n’y domine pas, mais elle y est présente et donne de l’épaisseur aux mousquetaires vieillissants.
À leur retour en France, à peine débarqués, les amis se séparent par prudence. Mais ils se retrouvent bientôt car l’aventure anglaise rebondit. Comme d’Artagnan et Porthos ont failli à leur mission, Mazarin les a emprisonnés dans son château de Rueil. Athos et Aramis viennent les en délivrer. Tous quatre font rendre gorge au Cardinal dont ils ont découvert le trésor caché et volé au pays. Exerçant sur lui un chantage, ils lui imposent la ratification du traité avec les Parisiens frondeurs, et des clauses particulières les concernant: d’Artagnan sera fait capitaine et Porthos baron; le fils de la duchesse de Longueville, qui est sans doute celui d’Aramis, aura pour parrain le roi. Cette fin joyeuse est le dernier éclat de l’union vécue des mousquetaires.

Dans Le Vicomte de Bragelonne, ils ne seront plus jamais réunis et leurs divergences iront s’accentuant. Ici, les cartes sont redistribuées différemment. Les couples Athos-Aramis et Porthos-d’Artagnan sont remplacés par les couples Athos-d’Artagnan et Porthos-Aramis.
Au début, Athos et d’Artagnan se retrouvent, mais fortuitement, pour établir Charles II sur le trône d‘Angleterre. C’est l’ultime action commune des mousquetaires qui ici ne sont plus que deux. L’amitié se délite en même temps que l’aventure et le roman d’aventures. Progressivement, les récits font place à des tableaux. Comme le dit Jean-Yves Tadié, « Bragelonne cesse peu à peu d’être le roman des mousquetaires pour devenir celui de la prise du pouvoir de Louis XIV 1 ». Par la suite, Athos s’isole de plus en plus dans sa retraite tourangelle dont il ne sort que pour défendre son fils contre le roi qui lui a ravi Louise de La Vallière, la femme qu’il devait épouser. Il parle haut à Louis XIV, si haut qu’il est conduit à la Bastille par d’Artagnan qui, bien sûr, la lui épargnera.
Aramis s’associe à Porthos plus par intérêt que par amitié. Il utilise la force et la confiance du bon géant pour aboutir à ses fins ambitieuses, c’est-à-dire soutenir Fouquet et remplacer le roi par son jumeau, le fameux Masque de fer. Le nouveau souverain, lui devant tout, ne pourra lui refuser la papauté.
À côté de ces couples se dessine une opposition, celle de d’Artagnan et d’Aramis. Elle n’est pas surprenante car ce sont les deux mousquetaires qui s’accordent le moins. On a vu qu’ils ont été les acteurs d’une querelle ouverte – et pas tout à fait close. Tous deux sont ambitieux et donc rivaux. D’Artagnan est jaloux d’Aramis, l’homme heureux qui obtient tout ce qu’il désire, des maîtresses prestigieuses et des amis puissants. Mme de Longueville et Fouquet comblent ses ambitions, alors que lui, d’Artagnan, l’infortuné soldat, doit se contenter d’amours médiocres et d’un rang obscur qui le laissent «à moitié chemin de toutes ses espérances 1 ». Il végète dans son grade de lieutenant et s’interroge: «Serait-ce qu’il a plus de chance que moi ou que je serais plus sot que lui?» Il ne répond à cette question que par un « bah! philosophique qui sert de bride à toutes les passions 2 ». Cette rivalité personnelle va se trouver doublée par des positions politiques contradictoires: l’un sert le roi, l’autre veut le détrôner. C’est donc toujours avec déplaisir que l’évêque croise le vaillant mousquetaire dont il redoute justement la sagacité. Quand ils se voient, l’un et l’autre se livrent à une véritable escrime verbale où alternent feintes, attaques, parades, ripostes et coups droits.
En dépit de ces discordances, l’amitié des inséparables survit à toutes les épreuves, préserve l’essentiel et a toujours le dernier mot. Aucun d’eux ne trahit l’autre. D’Artagnan fait bon marché de son devoir de soldat quand il s’agit d’embastiller Athos. De même, il déploie toute l’énergie et toute l’astuce dont il est capable pour tenter de sortir Aramis et Porthos du piège de Belle-Île. L’amitié a donc vieilli, mais elle ne meurt pas: d’Artagnan expire en nommant ses amis.
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C’est un fait : d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis sont des héros nationaux qui parlent à tous les cœurs. Même ceux qui n’ont pas lu Dumas connaissent leurs chevauchées fougueuses, leurs duels victorieux et leur amitié indéfectible scellée par le fameux serment « Un pour tous, tous pour un ». Depuis plus d’un siècle, la littérature, le cinéma et la publicité prolongent indéfiniment leur glorieuse renommée. Mais comment peut-on expliquer la consécration universelle de ces quatre héros ? Qu’ont-ils de plus que Lagardère ou Pardaillan ? Sont-ils plus vifs, plus courageux, plus rusés ? Non. L’essai de Marie-Christine Natta tente d’apporter une réponse à cette énigme. Si d’Artagnan, Athos et Aramis sont devenus un mythe littéraire, c’est parce que Dumas a eu l’idée audacieuse et géniale de les faire vieillir. Il aurait pu prolonger l’immense succès des Trois Mousquetaires en laissant ses personnages dans le présent indéfini de l’aventure. Au contraire, il a ostensiblement inscrit le temps qui passe dans les titres de ses romans. À Vingt ans après succède Dix ans plus tard, sous-titre du Vicomte de Bragelonne. Et on constate avec plaisir que, loin d’altérer la vigueur des mousquetaires, le poids des ans leur a donné une profondeur humaine qui en fait bien autre chose que de simples héros de cape et d’épée. Plus ils vieillissent, plus ils grandissent. En créant cette longue aventure de trente-huit ans et de quatre mille pages, Dumas a offert à ses héros le théâtre d’une épopée à leur mesure.

Marie-Christine Natta a publié en 1991 aux Éditions du Félin La Grandeur sans conviction, et chez d’autres éditeurs différents essais sur la littérature française, mais aussi sur la mode.

"Question: Pourquoi les Mousquetaires, immortalisés par Dumas, sont-ils si populaires dans le monde entier? Selon l'auteur, le génie de l'écrivain est d'avoir su faire vieillir ses personnages, inscrivant le temps qui passe dans le titre de ses ouvrages: Les Trois mousquetaires, Vingt ans après. Une analyse passionnante." Tele Magazine du 05 au 09Mars 2005