extrait

 
Fiche : Pourquoi ce vandalisme d'État contre l'École
 
 
   
 
Monsieur le Président de la République,




L’École est le socle de notre nation, l’assise de notre société, la clef de voûte de notre avenir. Elle est notre res communis, notre bien commun et, comme telle, réclame que nous nous accordions, par-delà nos sensibilités différentes, à mieux la chérir, à la servir avec passion et tendresse.


L’École par-delà les appartenances politiques

En tant qu’universitaire, intellectuel, citoyen, je considère que certains sujets – qui structurent et forgent notre pays – comme la démocratie, la construction européenne ou l’éducation, devraient être élevés autant qu’il est possible à un statut supérieur à celui des simples appartenances politiques.
En ces matières, l’exigence de vérité et l’intérêt supérieur du pays devraient pouvoir vaincre les partis-pris sectaires. La politique se corrompt elle-même si une morale de la rigueur intellectuelle ne l’anime pas.
Aussi, n’éprouverais-je aucune peine à reconnaître avec gratitude que la droite française a fourni à plusieurs reprises à notre pays d’excellents ministres de l’Éducation nationale. Je pense notamment à Edgar Faure, à René Haby ou à Christian Beullac. Par leur intelligence visionnaire, ils ont ouvert la voie à des changements concrets qui aujourd’hui encore influencent heureusement notre système.
Dans cet esprit d’ouverture républicaine, j’ai en son temps, Monsieur le Président, soutenu votre décision courageuse d’ouvrir le chantier de la rénovation des institutions. Contre l’avis de mes propres amis, je crois avoir contribué à l’adoption de deux innovations constitutionnelles majeures : le droit de saisine, par les justiciables, du Conseil constitutionnel; et la création du Défenseur des droits.
Ce souci d’assumer mes convictions profondes, plutôt que de m’aligner par réflexe pavlovien sur la position d’un camp ou d’un autre, m’a porté à défendre et à voter la loi «Hadopi», destinée à protéger les droits des créateurs sur Internet. Quelque discutable qu’elle soit, elle s’inscrivait dans la lignée des lois de régulation, voire d’écologie culturelle que je fis en leur temps adopter : loi sur le prix unique du livre, loi sur le cinéma. Pourquoi me serais-je contredit sous prétexte qu’elle était l’œuvre de votre gouvernement ?
Conformément à ces mêmes idéaux, je me suis aussi parfois publiquement reconnu dans quelques-unes de vos initiatives en matière d’enseignement supérieur : la libération des initiatives par l’autonomie ou encore le regroupement des universités, des grandes écoles et des centres de recherches, même si je déplore que l’argent promis tarde à venir et s’apparente parfois à de la monnaie de singe.
Puis-je rappeler que je me suis parfois retrouvé en harmonie avec certains aspects de votre politique extérieure: le traité européen, la piraterie maritime, les liens nouveaux avec l’Amérique latine, la remise à la Corée du Sud des manuscrits royaux naguère dérobés lors d’une expédition punitive par des marins français, l’amorce de relations diplomatiques avec la Corée du Nord ou encore votre action en Libye…


Attente et espoir

Au sujet de l’École, je m’étais pris à rêver, au début de votre quinquennat, qu’en Président d’un style qui se voulait neuf et atypique, vous iriez à rebours des pratiques de certains courants de la droite française, et inventeriez une voie originale, audacieuse et imaginative, pour tenter de résoudre les problèmes auxquels elle est confrontée. J’en aurais été heureux pour les enfants, pour leurs familles et pour notre pays.
Je croyais alors, candidement sans doute, que vous pourriez devenir le protecteur de l’École de la République. À plusieurs reprises, j’ai eu l’occasion de vous faire part de cet espoir de vive voix. Je vous ai même adressé, le 27 juillet 2007, une lettre qui, malgré nos divergences politiques, voulait simplement vous inviter à rendre à notre École la place qui lui est due: la première.

«Au cours des cinq années écoulées», vous écrivais-je notamment, «l’Éducation nationale a été durement frappée : 80 000 disparitions de contrats ou d’emplois.
«Les nouvelles suppressions annoncées provoqueront colère ou désespoir. Certes, des redéploiements de postes s’imposent dans l’administration, mais pas au détriment des enfants.
«Notre système éducatif – unique au monde – est une fabuleuse force de frappe intellectuelle, politique et économique. Ne lui coupons pas les ailes.
«Je voudrais vous en convaincre : sanctuarisez le budget de l’éducation. Soyez le Président protecteur de l’École de la République.
«Bercy vous dira sans doute : 10 000 postes, c’est une goutte d’eau. Mais c’est une goutte d’eau précieuse. Au demeurant, l’économie budgétaire qui en résulterait serait infinitésimale en 2008 tandis qu’elle entraînerait des suppressions de filières et d’enseignements et aggraverait les inégalités des chances. Je le constate concrètement dans le Pas-de-Calais : notre École est en danger. Je souhaite de toutes mes forces que le Président de notre pays donne ce signe d’espoir à la jeunesse par un investissement fort dans l’intelligence et la création.»

Lorsque vous avez adressé votre Lettre aux éducateurs en septembre 2007, j’avais pensé qu’il y avait en vous une vraie passion pour l’éducation. Vous y proclamiez votre souhait d’une amélioration qualitative de l’École qui viendrait couronner les progrès déjà accomplis par vos prédécesseurs en termes de démocratisation et de moyens. Vous appeliez alors de vos vœux le développement et la consécration des meilleures dispositions de chaque élève. Vous annonciez une politique volontariste de lutte contre les inégalités criantes dont sont victimes les enfants des familles défavorisées face à l’École. Qui n’aurait alors applaudi ce programme ambitieux, riche en promesses qui semblaient réalisables ?

Quatre années plus tard : un incompréhensible gâchis

Vos ministres ont délibérément emprunté un chemin opposé durant quatre années d’improvisations, de mensonges, de mesures inefficaces et parfois dangereuses. Plusieurs dizaines de milliers de postes ont été supprimés, des réformes sans suite conçues à la hâte pour maquiller les destructions en cours, dans un constant déni des problèmes les plus urgents.

Certes l’École traverse une crise qui dépasse nos frontières. De cette crise vous n’êtes pas le seul responsable. Ses origines sont complexes et multiples : économiques, politiques, sociales, culturelles et historiques. Chaque pays tente d’y répondre à sa manière. La tâche s’avère longue et ardue. Raison de plus pour courageusement retrousser nos manches, s’attaquer aux difficultés avec toute la rigueur, la constance et l’attention que cela requiert.


Une thérapie aveugle et brutale

La médecine de votre gouvernement a infligé à l’École une thérapie aveugle et brutale. Une machine à détruire s’est inexorablement mise en marche, broyant sur son passage les postes et les crédits, démoralisant les enseignants, sacrifiant les enfants, saccageant sans autre but apparent que la démolition même et refusant d’affronter les vrais enjeux sinon pour les noyer par la ruse sous de faux problèmes.
Je n’emploie pas le mot de vandalisme au hasard ni par goût de la polémique. Les meilleurs historiens lui ont donné un sens qui traduit fort bien, hélas, la manière que votre gouvernement a adoptée à l’endroit de l’Éducation nationale. Dans son livre intitulé Des grandes invasions à l’an mille (Plon, Paris, 2007), Marc Ferro cite ainsi la lettre que la mère de Frédégaire, un roi «barbare», écrit à son fils : «si tu veux accomplir un exploit et te faire un nom, détruis tout ce que les autres auront édifié […], car tu ne peux élever un édifice supérieur à celui construit par tes prédécesseurs.» Comme le souligne Marc Ferro, cela revient à dire : «puisque tu ne pourras jamais égaler l’œuvre de Rome, détruis-la pour triompher par la force du génie qui te manque !»


Delenda schola est

Pour habiller ce vandalisme d’une apparence de cohérence, vos gouvernements n’ont cessé de multiplier les soi-disantes innovations qui n’ont été elles-mêmes que d’autres formes de vandalisme. Et sur ce plan, ils n’ont en vérité manqué ni d’idées ni d’ingéniosité !
Il m’est arrivé d’être en désaccord avec des mesures économiques et sociales. Mais, au moins, j’en comprenais la logique, l’esprit ou l’utilité, quand bien même elles me semblaient cyniques ou stériles. Aujourd’hui, je n’arrive même pas à saisir le projet qui anime votre politique scolaire, sauf à considérer qu’il réside justement dans «la volonté de destruction » dont il fait son arme majeure. On coupe les vivres, puis on inocule des réformes nocives: la privation et le poison, comme dans l’Antiquité ! Delenda schola est. L’école serait-elle un jour appelée à connaître le même sort que la Carthage de Caton l’Ancien ?


L’argument des finances publiques

Une gestion responsable des finances publiques, la nécessité de résorber la dette, telle est la première justification avancée par vos affidés. Vous avez pourtant une lourde responsabilité dans l’aggravation de nos déficits par les exonérations fiscales massives et inéquitables que vous avez accordées. Savez-vous par exemple que la baisse de la TVA sur la restauration – du bois jeté au feu en vain – est l’équivalent de huit années de non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux ? Est-ce bien le moment de sacrifier l’avenir et de pénaliser la jeunesse alors que les pays d’Asie redoublent de vigueur en faveur de l‘éducation ? Que nul, après celà, ne vienne verser des larmes de crocodile sur le déclin économique de l’Europe enclenché par notre désinvestissement éducatif.
Les contraintes budgétaires, pour réelles qu’elles soient, ne sauraient, à elles seules, déterminer une politique. Ou alors, il serait sans doute judicieux de confier le gouvernement de la France à Bercy ! Ministre de la Culture en 1983 et ministre de l’Éducation nationale en 1992, deux années particulièrement difficiles en termes de conjoncture économique et de restrictions budgétaires, j’ai pu apprécier comment un Président éclairé sut, avec courage, sanctuariser les budgets de la recherche, de l’éducation et de la culture. L’investissement dans l’intelligence et la création était à ses yeux le meilleur chemin vers une sortie de crise.

Ma conception sur ce sujet se situe, à l’évidence, aux antipodes de celle de votre gouvernement. C’est précisément parce que nous subissons de graves déficits occasionnés largement par la politique menée depuis 2002 que nous devons plus que jamais déployer des efforts sans précédent au bénéfice de la jeunesse.
C’est en elle que se trouvent les précieux gisements de créativité, d’emplois et de croissance. Il ne peut y avoir de retour à une saine économie et donc à des finances équilibrées si l’on assèche le fleuve de l’enseignement. Agir ainsi, c’est tuer la poule aux œufs d’or. Votre gouvernement ressemble à ce sourcier qui s’entête à faire jaillir une introuvable source dans son jardin, en méprisant le puits généreux construit par ses ancêtres, où il lui suffirait de faire descendre un seau pour arroser ses fleurs et ses arbres. L’éducation que vous considérez comme une charge est en vérité une chance. Je ne peux partager votre façon de voir l’école comme un facteur de déficits alors même qu’elle constitue un investissement immatériel de premier rang pour l’avenir du pays !


Comparaisons biaisées

Vos ministres plaident sans se lasser, argumentant de façon biaisée: «certains de nos voisins sabrent plus que nous dans les dépenses d’éducation !» Appelée à être à l’avant-garde de l’Europe, la France doit-elle imiter ces pays dans leurs défaillances gouvernementales ? Pourquoi alignerait-elle sa politique scolaire sur les plus mauvais exemples qui se révèlent par ailleurs être ceux dont les résultats s’effondrent dans les enquêtes de comparaisons internationales ! Au contraire, pourquoi ne pas prendre l’allure des pays dont les élèves sont en tête de ces études et qui investissent remarquablement plus que nous dans l’enseignement primaire ?


Une goutte d’eau

La suppression de quelques dizaines de milliers de postes de professeurs est, disent vos ministres, une goutte d’eau par rapport aux 750 000 enseignants en activité. On peut faire mieux avec moins, promettent-ils. Mais en additionnant l’ensemble des postes qui ont été supprimés depuis 2002, on arrive à 160 000, environ 15 % de l’ensemble des personnels: la goutte d’eau commence à ressembler à un raz de marée !… En supposant même, contre toute probabilité, qu’il soit effectivement possible de faire mieux avec moins, encore faudrait-il commencer par mettre en œuvre les réformes de structures et de fonctionnement susceptibles de favoriser ce dessein. Jusqu’à ce jour, rien de ce genre n’a été entrepris : le système n’ayant pas été modifié dans cette perspective, des classes ferment et vont continuer de disparaître dans les années à venir, des professeurs manquent. Les professionnels qui intervenaient en soutien des élèves en difficulté, pour coordonner des actions pédagogiques, donner des cours en petits groupes ou assurer des remplacements apparaissent de moins en moins nombreux. Les options offertes aux élèves s’étiolent, les aides apportées se raréfient. À Paris et dans certaines grandes villes, les familles s’inquiètent pour trouver une place à leur enfant dans un lycée !


L’argument rebattu de la démographie

L’argument démographique, cité avec une régularité déconcertante, constitue l’une des armes favorites de vos ministres pour faire taire les doutes sur les coupes qu’ils opèrent. Ils donnent à penser en permanence que des baisses d’effectifs d’élèves se seraient produites justifiant la diminution des postes d’encadrement. Ils passent sous silence le phénomène réjouissant du rajeunissement de la population qui se produit en France: le nombre d’enfants et d’adolescents y est en ascension constante depuis plusieurs années.
Les comparaisons internationales montrent, au reste, que l’école primaire française se situe pour l’encadrement, en dessous de la moyenne des pays de l’OCDE. Comment les professeurs de l’école maternelle, dont l’apport est décisif, tout particulièrement pour les enfants des familles défavorisées, peuvent-ils enseigner la langue orale dans une classe de trente. Combien de minutes reste-t-il à un élève, dans de telles conditions, pour s’exprimer ? Comment veut-on qu’un enfant apprenne à parler… sans que la parole ne lui soit accordée ?


Remobiliser en décourageant

Ces mesures, par leur rigueur et leur ampleur, devraient, suggèrent vos ministres, «remobiliser le corps enseignant et donner un nouveau souffle à l’École». Les médecins de Molière seraient-ils leurs maîtres à penser ? S’inspirent-ils de Toinette traverstie en docteur lorsqu’elle conseille Argan: «Vous souffrez d’un œil ? Crevez l’autre !» ?
Depuis que la droite gouverne, les performances des élèves Français les classent de plus en plus bas dans la comparaison internationale des systèmes éducatifs. Les évaluations réalisées dans le cadre du Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves (PISA) montrent qu’en lecture, la France est passée, entre 2000 et 2009, de la 14e place à la 19e ; il en va de même pour les mathématiques où les élèves français ont rétrogradé du 13e rang en 2003 au 17e en 2009 ; les scores de nos élèves, dans ces deux domaines comme dans celui des sciences, sont désormais inférieurs à la moyenne de ceux des pays de l’OCDE. Et quel remède proposez-vous ? Votre gouvernement administre le clystère des suppressions d’emploi aux professeurs, les saignées du manque de formation aux étudiants, comme si sa politique de terre brûlée avait le pouvoir de faire repousser l’herbe plus verte sur les fumées de l’éducation sacrifiée ! Il fut un temps où l’on disait que l’herbe ne repoussait plus après le passage des barbares: que sera-t-il dit de la friche de notre École après le galop de cette politique dévastatrice ?