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Fiche : La Semaine des quatre jeudis
 
 
   
 
avertissement


Voici les mémoires inédits d’Emmanuel d’Astier.
Pour la plus grande part, d’Astier les a écrits entre 1968 et 1969. Il y incorpora des passages rédigés dès les années cinquante. Il est mort avant d’avoir pu compléter son texte et lui donner sa forme définitive.
Il avait ramassé les événements, les scènes, les portraits autour de trois pôles: 1947-1948, l’enthousiasme pour le communisme et la fin de l’unité de la Résistance; 1958, le retour du général de Gaulle et l’ébranlement du communisme après Budapest; 1968 et la révolte d’une jeunesse.
Le style est travaillé comme d’Astier aimait le faire, phrases brèves, phrases longues, l’adjectif pesé en dix versions. D’Astier se veut un classique: il écrit avec retenue. En privé, intéressant contraste, c’était l’inverse: très extraverti comme il le disait lui-même, il racontait tout de lui sans vanité ni complaisance. Ses écrits sont des chroniques, des portraits où le détail révèle l’homme, avec une précision de romancier et ces formules ramassées qu’on aime à relire. Mais aucune influence des surréalistes qu’il a pourtant fréquentés, de Proust qu’il a beaucoup lu, de la psychanalyse qu’il connaît mal, des crudités de l’existentialisme: on retrouve le ton des auteurs qu’il admirait, Plutarque, Saint-Simon, Stendhal… Selon sa philosophie, où chaque homme est lié au monde, il parle autant des autres que de lui et à travers les portraits de ses personnages, trace le sien.
Par bonheur, dans le manuscrit original que j’avais pu reconstituer après la mort d’Emmanuel d’Astier grâce à Louba sa femme1, les trois parties désignées comprennent chacune un nombre comparable de pages: quoique inachevé, le livre reste équilibré.
Il est clair que dans la version définitive d’Astier aurait ajouté nombre de récits et de personnages, réécrit des passages et remanié la construction. Mais tel quel, la Semaine des quatre jeudis donne une chronique cohérente qui tient la promesse du plan initial.
Pour d’Astier, ce livre se voulait la suite de Sept fois sept jours, le grand récit de sa vie dans la Résistance. Son titre lui-même – la Semaine des quatre jeudis – définit toute une pensée: c’est le rêve de l’enfance à une époque où l’école donne congé le jeudi, le rêve du grand jeu hors des conventions sociales comme dans la Résistance et la promesse d’un idéal qui ne se réalise jamais.

On trouve sur le d’Astier de la guerre deux ouvrages remarquables et forts complets, celui de l’historien Laurent Douzou, la Désobéissance, histoire du mouvement Libération Sud, 1940-19441 ; celui du petit-neveu d’Emmanuel, Geoffroy d’Astier de La Vigerie, Emmanuel d’Astier de La Vigerie, combattant de la Résistance et de la Liberté, 1940-19442.
C’est pourquoi, dans la postface qui accompagne la Semaine des quatre jeudis, j’ai à mon tour pris la suite en évoquant l’aventure d’Emmanuel d’Astier de 1944 à sa mort.

M.-A. B.





I





La semaine des quatre jeudis: autant dire jamais. Il n’y a pas de jamais : tout est permis, tout est promis1. Quand je m’assois à ma table pour écrire la chronique d’une existence, décrire mes relations avec mes contemporains, mes ascendants ou descendants, donner le poids des événements, je me sens à la fois l’humeur d’Ulysse et de Pénélope. Je suis en mouvement, je vais en voyage et je m’arrête pour traduire ce mouvement en mythes. Je n’ai pas de mémoire. Mon ami médecin et peseur d’âmes dirait que je n’en veux pas pour pouvoir sauver l’imaginaire. Je cherche les correspondances entre le monde et l’image que je m’en fais. Cette correspondance du réel et de l’utopie, cette amitié pour la vie, qui abolissent les contradictions entre la solitude et la société sont le fragile fondement de mon bonheur.
Voyeur, je choisis les instants de ma vie et de la vie des hommes pour en faire des instants lumière. Ils composent les règles d’un bien-être, d’une éthique qui reconnaît que le mal que l’on fait aux autres est souvent le même que celui qu’on se donne ou que l’on fait à soi-même. Où sont aujourd’hui ces instants, ces images lumière, à quelle distance ont-elles été portées à la vitesse de neuf milliards et demi de kilomètres par an?
Pendant vingt-cinq ans, de dix-sept ans à quarante-deux ans, je n’ai eu qu’une vie privée : les événements glissaient comme l’eau sur un canard. Puis le passage clandestin où je devenais sans le savoir un citoyen, puis l’irruption de la vie publique. Vinrent les vingt-cinq années de 1942 à 1968 où les événements pénétraient ma. vie. privée sans la dominer. Dans cette deuxième tranche, dans cette période historique bien plus que dans la première, l’univers des sens, celui de la raison ont été bouleversés. Mais dans mes deux vies, à un niveau différent, les moments que ma mémoire choisit témoignent d’une remise en cause, d’une contestation sociale, d’un refus du catéchisme des bonnes mœurs.
À dix-sept ans, j’avais secoué la tutelle. Depuis ma puberté je vivais l’enfer du sexe, tyran délicieux et signe du péché. Dieu, le dieu des miens, était ma punition. J’approchais une cousine, une fille lumière qui se nommait Jacqueline. Elle avait de longues jambes. Elle était plus âgée que moi. Un jour dans son château – tout le monde avait des châteaux dans la famille – j’étais entré dans sa chambre, le matin, à la Grange près de Sancerre dans le Cher. Elle était dans son lit : debout, je l’avais caressée entre ses jambes. Elle y avait pris plaisir: j’étais enchanté et désespéré. Je lui demandai pardon : elle rit. Je me demandais à moi-même si cela était courant. Elle avait été à la messe la veille. La virginité n’était qu’un capital dont on faisait usufruit, gardant la nue-propriété pour le mariage. Le prêtre était là pour effacer tout avec cinq Ave et cinq Pater, et la vaine promesse de ne pas recommencer. C’était la différence avec les animaux et les fleurs que je ne connaissais pas alors. Aujourd’hui le pape Paul VI retourne cinquante années en arrière pour rétablir le mythe du péché de chair, condamner l’érotisme et réduire les valeurs sexuelles à la procréation.
À vingt ans, un autre moment. À Toulon où j’étais officier de marine, des camarades et une petite alliée qui se nommait Liette m’avaient appris l’opium. Il établissait une communauté où le corps et l’esprit étaient liés, alors que l’on ne m’avait enseigné que leur divorce et leurs contradictions. Le mot couple avec sa valeur de possession et d’instrument social s’opposait au terme d’accouplement, à sa vulgarité. Les termes nobles de sentiment et de raison s’opposaient aux fonctions malséantes du sexe et des sens. L’opium et la pipe abolissaient le combat des sexes, de la possession et de son pouvoir. Le rêve inaccessible devenait réalité. Si l’on savait se borner, on n’était pas voué à l’aliénation que vous donne la matière séparée de l’esprit comme à celle que vous donne l’esprit séparée de la matière. Aujourd’hui, l’érotisme et les hallucinants ne sont plus qu’une aliénation pour échapper à une civilisation qui, pour produire et consommer plus et plus vite, suscite et comble les appétits et ferme les chemins tranquilles de l’amour et de la paix. J’ai relu Sade. Les plaisirs de la lubricité et de la cruauté érigés en système sont aussi mortels qu’un moteur automobile à six mille tours sur une autoroute. Ils vous donnent vite une nausée aussi insupportable que la nausée de la vertu érigée en système.


À quarante ans, un autre moment m’apporte l’amour des hommes, puis d’une femme. Il dure quatre années, sept fois sept jours, et je n’en ai pas fini. C’est l’épisode de la Résistance où, échappant à la société, je me jetai auprès d’hommes que je ne connaissais pas et qui n’appartenaient à personne. Il y avait moins d’idéologie que de masochisme. Pour la plupart, nous étions des ratés dans le sens social du mot. Nous cherchions une certaine peur, et au travers de cette peur une nouvelle dignité, un amour que les ressorts de la société traditionnelle avaient brisés.
Ma vie privée était abolie au profit d’une vie collective et clandestine. Ce que je quittais, je l’abandonnais sans trop de mérite: une femme américaine, blonde, belle, insatisfaite, peu d’amis éparpillés et distants, un métier de journaliste que j’exerçais en dilettante et qui nourrissait ma nature de voyeur et des besoins matériels sommaires, une chambre dans l’appartement au coin de la rue de Verneuil et de la rue des Saints-Pères où je cultivais mes livres et mes chimères, une famille forte et lointaine dont j’étais le mouton noir. Malgré sa distance, elle était un clan qui marquerait, dans ses trois générations, toute ma vie, pères, frères, neveux qui se tiendraient et se nommeraient avec présomption les d’Astier. Mon seul abandon méritoire était celui de l’opium qui me tenait dans ma tanière, alimentant les nuages de mon égocentrisme. Sevré soudain de moi-même et de mes pipes, j’abordais un univers chaotique, et l’aventure.
Ce moment de ma vie, ma quarantaine, allait être le plus important. La lune s’y conjuguerait avec le soleil, une vie privée avec une vie publique que je ne pourrais jamais disjoindre, l’une étant l’écho de l’autre.
Après quelques mois où se rassemblèrent des aventuriers qui ne cherchaient ni une carrière ni un établissement, je me trouvai dans un sous-marin anglais, une école buissonnière qui me menait d’Antibes à Gibraltar. Un agent secret britannique, dans nos alarmes que dissimulait l’éclairage lugubre, me demandait ce que j’allais faire et voir à Londres, hormis de Gaulle: «J’y connais seulement trois sœurs, les sœurs Krassine, il faudra les chercher…» Ainsi le moment, une semaine de mai à Londres, rassemblera pour moi les personnages de ma vie future, encore présents aujourd’hui: de Gaulle le Symbole, Kay1 l’amour, la vieille société et le communisme. Une après-midi à l’hôtel Connaught, de Gaulle jouait la France. Une soirée au Trocadero, je faisais danser les trois sœurs pour choisir la troisième, Louba-Kay – qui était déjà passée dans ma vie sans qu’il y ait eu de suite autre que des liens irrévocables et fortuits. Cette danse au Trocadero de Londres allait enchaîner le couple, le miel et l’absinthe, et la génération.
Pour trente années d’histoire, de décennie en décennie, les événements s’inscrivent au-delà des hommes, les entraînant, les mobilisant de léthargie en sursaut et de sursaut en léthargie. Des grands hommes, des doctrinaires, des professionnels de la politique commandent. En 1938, les Français sont allés les yeux fermés au cataclysme européen de 1940.
Après la débâcle wagnérienne de l’empire hitlérien, deux gendarmes, les États-Unis et l’Union Soviétique, se partagent les dépouilles. On ne tire guère d’enseignement. La civilisation blanche, qui va de Parménide et de Platon à Marx, n’est pas remise en cause. Deux milliards d’hommes sont absents du débat et manipulés. Ce sont d’autres races. La société reste un théâtre où les guerres, la victoire et la défaite, la force, les misères et les privations, le combat de chacun sont toujours de mise. L’esprit – sa fertilité, sa diversité – est aboli au profit des systèmes où il faut entrer tout entier. Le système vous permettra de produire au mieux ou au plus juste. L’homme y trouvera son unique dimension qui est de consommer ce qu’il fabrique.
Grâce à de Gaulle les Français se sont glissés dans le camp des vainqueurs. En vingt années ils vont connaître trois moments, trois sommets où ils peuvent se considérer eux-mêmes, où la politique, ses choix et ses fièvres s’imposent à la plupart, si retranchés soient-ils, où l’on s’interroge sur la condition des hommes au-delà des classes et des frontières: mai-juin 1947, mai-juin 1958, mai-juin 1968.