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Fiche : Novalis
 
 
   
 
La « grande idée qui changera tout »

Au seuil de ce travail, je dois confesser que je ne suis guère amateur de biographies. Dans son principe, et sans préjuger naturellement de ses possibles qualités, je ne vois dans la forme biographique qu’un exercice paresseux et factice. Raconter la vie de quelqu’un d’autre, à quoi bon ? Pourquoi ne pas plutôt imaginer une autre vie ? Ne serait-ce pas là le meilleur moyen de se réclamer du romantisme, ce lieu unique des fictions intégrales et de l’unité de la poésie et de la philosophie ? Or voici que je m’apprête à écrire une biographie à mon tour… Faiblesse coupable (à mes yeux s’entend), de celle qu’on s’autorise sur le tard ? Mais il n’est pas si tard. Trahison de quelques rêves majeurs, ceux dont William Faulkner disait qu’ils doivent nous dépasser, si l’on ne veut pas les perdre de vue en cours de route ? Tout cela est possible. J’ai surtout compris que Novalis me faisait travailler, plus encore que je ne travaillais sur lui et sur son œuvre, et qu’il était temps que je m’explique avec cela. Comme je n’exclus pas de faire chemin faisant quelques découvertes, j’ose espérer intéresser d’autres que moi. Il ne sera pas question dans ces pages de romancer la vie, déjà passablement romanesque de Novalis. Je propose ni plus ni moins une biographie intellectuelle, articulant l’œuvre et la vie du jeune Hardenberg. Sauf erreur, un tel travail n’existe pas en France, et le lecteur simplement curieux, pas plus que le chercheur chevronné n’ont accès à une quelconque biographie de Novalis. On trouve sans doute quelques aperçus significatifs sur l’auteur, mais ils restent partiels. Je pense aux remarques de Maurice Maeterlinck accompagnant ses traductions de plusieurs fragments et des Disciples à Saïs, chez José Corti, à celles d’Armel Guerne dans son édition publiée par Gallimard, de Maurice de Gandillac aux Éditions de Minuit ou encore aux pages de Gilles Jallet dans son Novalis paru aux Éditions Seghers en 1990. Les biographies les plus complètes de Novalis ont naturellement paru en langue allemande ; on retiendra en particulier le Novalis de Gerhard Schulz, publié en 1969, précieux puisqu’il est l’œuvre d’un des responsables de l’édition critique, et plus récemment, en 2001, l’ouvrage de Dennis F. Mahoney, Friedrich von Hardenberg (Novalis), qui prend en compte les dernières avancées de la recherche et de l’édition.
C’est donc pour combler une lacune dommageable, et m’expliquer secrètement avec moi-même, que j’ai entrepris ce travail. Une raison plus objective a aussi conduit mes pas. Il me semble que l’exercice biographique touche intimement à ce qu’est le romantisme, dans la mesure où la biographie entrecroise la vie et la pensée, tout en faisant de l’identité un foyer mobile et nervuré de sens. Le moi, note Novalis dans un fragment du Brouillon général, n’«est pas un produit naturel – pas une nature – ni un être historique – mais bien plutôt un être artistique – un art – une œuvre d’art » (III, 253 : 76). L’écriture biographique se charge de vérifier cette proposition, et gageons qu’elle n’a d’autre ambition profonde que de construire la fiction poétique du moi. Une «fiction» qui naturellement ne peut faire l’économie de l’histoire ni s’en abstraire, la fiction étant bien souvent ici une autre façon de rendre le réel à son essence.
Écrire la vie d’un autre, et donc s’écrire soi-même dans cette entreprise, revient en l’occurrence à comprendre le dialogue que celui-ci entretient avec ses divers contemporains ; philosophes, artistes, amis et amours. Je trouve d’étonnantes affinités entre les espoirs de ce premier romantisme et ces mots tardifs de Théophile Gautier, que je place ici en manière d’incipit pour donner la tonalité générale de cet essai :

Nous rêverions un Romantisme, qu’on nous pardonne ce vieux mot, dégagé de toute imitation, une expansion de l’art moderne plus complète, une littérature moins faite avec des livres, plus sentie, plus vécue, pour ainsi dire empreinte d’un cachet individuel, ne reculant pas devant l’introduction d’éléments nouveaux, même bizarres, cherchant la vérité au-delà du lieu commun où trop souvent l’on s’arrête, ayant les mêmes audaces que la science qui cherche toujours, osant interroger directement la nature au lieu d’aller la consulter aux galeries, mêlant le lyrisme à l’observation pratique, et rendant à la fois le côté intérieur et le côté extérieur. Cet idéal ne peut être réalisé par un seul homme, quelque grand qu’il soit, mais par une génération, par un siècle : espérons que ce sera la nôtre ; on peut le croire d’après ce qu’il a été fait.

Cet idéal esthétique à multiples facettes est emblématique de ce qu’est en son essence, soit en son commencement, le romantisme : renoncement à la mimesis, attachement baudelairien au bizarre, rapprochement avec les sciences nouvelles, renouvellement de la poésie au contact de la nature réelle. Consciemment ou non, Gautier fait écho aux espoirs de la jeune génération d’Iéna, dont les représentants auraient aisément pu souscrire à ses mots : «une littérature moins faite avec des livres, plus sentie, plus vécue ». Plus tard, Antonin Artaud radicalisera cette proposition d’un art proche de la vie concrète, au point de la retourner implicitement contre ses prédécesseurs et de rejeter l’idée éminemment romantique de grand œuvre et de système poétique. Il note ainsi dans «En finir avec les chefs-d’œuvre» : «On doit en finir avec cette superstition des textes et de la poésie écrite. La poésie écrite vaut une fois et ensuite qu’on la détruise. […] Sous la poésie des textes, il y a la poésie tout court, sans forme et sans texte. »
Mais avant d’avoir été celui d’une génération, cet idéal d’un art en contact intime avec l’existence fut celui d’un seul homme – solitaire sans être seul (sauf au moment de la mort de sa fiancée) –, le jeune baron (Freiherr) de Hardenberg, Georg Philipp Friedrich von Hardenberg (1772-1801), qui adopte le pseudonyme Novalis, au début de l’année 1798. Novalis exprime diversement le grand rêve romantique de changement et de réforme du monde qui enflamme alors les consciences et embrase les cœurs. Il évoque son ambition de «poétiser les sciences », de «romantiser le monde », ou de façon plus étrange encore, la tâche humaine d’«éducation de la terre». Dans un autre fragment, il fait allusion à une «grande idée qui changera tout » (der großen alles verändernden Idee). Novalis manifeste ce désir en 1798, au moment où il imagine de reprendre certains de ses fragments en un seul recueil, projet qui finalement ne verra pas le jour. Cet échec est emblématique de la situation même de sa pensée et de son programme esthétique, de sorte qu’on pourrait interpréter ses remarques indépendamment de leur contexte spécifique. «En cours de route, tant de choses apparaîtront superflues – et sous une lumière nouvelle – qu’avant d’avoir exécuté cette grande idée qui changera tout, je n’aimerais guère travailler une matière isolée [etwas Einzelnes] » (II, 595 : 318).
Il s’agira ici de comprendre la nature de cette idée révolutionnaire, à laquelle sont liées des singularités (Einzelne). Si l’on veut bien tenir sa remarque, apparemment anodine, pour un fil conducteur, le problème sera donc d’évaluer la diversité des réponses proposées par Novalis, sans perdre de vue la tension qui oppose un projet global extraordinairement ambitieux (tout modifier), et les interventions ponctuelles, isolées, voire fragmentaires, auxquelles il semble s’être tenu ou résigné. Une des questions que nous aurons à affronter sera bien celle du lien problématique entre le singulier et le tout, le fragment et l’ambition d’unité synthétique. Je ne proposerai pas de commentaire détaillé de ses écrits sur Fichte, des Grains de pollen ou encore des Hymnes à la Nuit, j’essaierai essentiellement de comprendre comment Novalis a rêvé et parfois approché l’unité entre les contraires. Une telle entreprise implique nécessairement une réflexion sur les liens entre l’œuvre et la vie de son auteur, car le romantisme a fait de cette liaison l’une de ses grandes questions. Il ne s’agira évidemment pas d’établir un rapport de causalité, forcément réducteur, entre l’œuvre et son fondement biographique, mais de prêter attention à la présence de référents hétérogènes. En l’occurrence, deux couples conceptuels jouent ici un rôle de premier plan : l’association de la philosophie et de la poésie, qui se dessine dès le début de son parcours, mais aussi, un peu plus tard, l’union de la science et de l’art, qui prolonge et reprend à une plus haute puissance l’ambition synthétique. Berbeli Wanning note qu’on «ne peut vraiment obtenir les connaissances les plus élevées et les aperçus les plus profonds sur la connexion de l’esprit, de la nature, du monde et l’histoire que là où l’art et la science sont reliés. Novalis interprète la division entre des sphères apparemment antagonistes comme un phénomène de dégénérescence, auquel il oppose le modèle d’une poésie créatrice.»

État de l’œuvre

Lorsque le jeune Novalis meurt de pneumonie, le 25 mars 1801, il laisse derrière lui une œuvre publique relativement mince, cinq textes, assez brefs pour la plupart. Il s’agit d’un poème de trois pages publié de façon quasi anonyme, signalé seulement par ses initiales («v. H…g »), «Klagen eines Jüglings» («Complaintes d’un jeune homme»), dans la revue de Christoph Martin Wieland, Der Neue Teutsche Merkur vom Jahre 1791 (p. 410-413). Le second texte, qui est le premier sous son nom de plume, Novalis, est un recueil de fragments, Blüthenstaub (Pollen ou Grains de pollen), édité par les frères Schlegel dans leur revue de l’Athenaeum (t. I, vol. I, 1798, p. 70-106). Novalis publie également en juin 1798 quelques poèmes intitulés «Blumen » («Fleurs») dans le Jahrbücher der Preußischen Monarchie unter der Regierung von Friedrich Wilhelm III (Almanach de la Monarchie prussienne sous le règne de F. W. III, édité par F. E. Rambach, t. II, à Berlin en 1798, p. 184). Dans le même numéro, on peut lire un ensemble de fragments intitulés Glauben und Liebe oder der König und die Königin (Foi et Amour ou le Roi et la Reine, p. 269-286). Enfin, last but not least, les Hymnen an die Nacht (Hymnes à la Nuit), paraissent dans la dernière livraison de la revue des Schlegel, en 1800, sous une version en prose (la version manuscrite est en vers non rimés, à l’exception du futur chant III), Athenaeum. Eine Zeitschrift von August Wilhelm Schlegel und Friedrich Schlegel (t. III., vol. II, 1800, p. 188-204). En somme, l’œuvre parue de son vivant est constituée de cinq textes 1, une soixantaine de pages…
Dans ses papiers posthumes, numérotés par Sophie von Hardenberg, une des sœurs de Novalis, ses deux plus proches amis, futurs éditeurs de ses Schriften, Friedrich Schlegel et Ludwig Tieck, découvrent une masse impressionnante de notes, fragments, aphorismes en tous genres, non datés pour la plupart (dont les cahiers sur Fichte, Le Brouillon général, l’essai non publié dans l’Athenaeum, La Chrétienté ou l’Europe), mais aussi ses deux grands récits, Die Lehrlinge zu Saïs (Les Disciples à Saïs) et Heinrich von Ofterdingen, un troubadour du Moyen Âge (Richard Wagner s’en souviendra en 1845 dans son Tannhaüser, où paraît le troubadour Heinrich von Ofterdingen). La découverte n’en fut à vrai dire pas vraiment une, dans la mesure où ils avaient suivi de près l’évolution romanesque et philosophique de leur ami, comme en témoigne la correspondance de Novalis. Celui-ci achève ainsi la première partie («L’Attente ») de son roman, en avril 1800, et fait part à Tieck de l’avancée de son texte. Il lui écrivait peu avant (février 1800) : «L’ensemble doit être une apothéose de la poésie. Henri d’Afterdingen (sic) mûrit dans la première partie comme poète – dans la seconde, il est transfiguré en poète. Il y aura de nombreuses ressemblances avec le Sternbald [roman de Tieck] – mais pas sa légèreté. […] De ce point de vue, c’est une première tentative – le premier fruit de la poésie qui renaît en moi, renaissance dont je te suis grandement redevable » (IV, 322).
Friedrich Schlegel, qui fut le premier éditeur avec son frère, August Wilhelm, de fragments philosophiques de Novalis, avait pu mesurer, quant à lui, l’importance du travail théorique de son ami qui l’informait régulièrement de l’avancée de ses travaux, surtout vers 1798, lorsqu’ils pratiquèrent ce curieux exercice de pensée et d’écriture collective, qu’ils appelèrent la «sympoésie » et la «symphilosophie ». Nous devons donc à Tieck et à Friedrich Schlegel la première édition allemande des œuvres de Novalis, un an après sa mort en 1802. Elle paraît à Berlin en deux tomes. Le premier volume comportait une sélection des notes de Novalis (souvent drastique et assez arbitraire, certains fragments sont coupés, refondus), le second un ensemble de poèmes (les Cantiques spirituels, les Hymnes à la Nuit), et naturellement ses deux récits. Cette première édition connaîtra quatre rééditions successives (1805, 1815, 1826, 1837), un troisième tome paraît en 1846, concocté cette fois par Ludwig Tieck et Eduard von Bülow. Sans entrer ici dans de longues considérations philologiques, je rappelle simplement que notre connaissance de Novalis a été profondément modifiée grâce à l’édition de ses œuvres menée par Hans-Joachim Mähl, Paul Kluckhohn et Richard Samuel dans les années 1960. Cette édition est à l’origine d’une nouvelle organisation des textes posthumes. Elle a notamment permis de restituer certains manuscrits tronqués, pour ne pas dire tronçonnés, tels que l’étrange Brouillon général, sous une forme à peu près satisfaisante (mais les doutes ne sont pas levés, et une incertitude demeure toujours sur l’organisation interne de ces papiers). Les deux volumes respectivement parus en 1998 et 1999 ont par ailleurs dévoilé tout un pan inconnu et négligé de son œuvre : le Jugendnachlaß. Ils comportent en effet l’important corpus, encore inconnu en français, des premiers écrits de jeunesse de celui qui ne s’appelait pas encore Novalis. Plusieurs extraits avaient paru dans le premier volume des Schriften dû à Hans-Joachim Mähl et Richard Samuel en 1960. En 1983, par un hasard heureux, Hans-Joachim Mähl redécouvre dans la bibliothèque de Cracovie l’intégralité de ces manuscrits de Novalis, qui couvrent les années 1788-1791, ainsi que l’ensemble de notes techniques dites Salinenschriften. Les écrits de jeunesse avaient été acquis (par vente aux enchères) en 1930 par la bibliothèque municipale prussienne. Déplacés durant la Seconde Guerre, pour être mis à l’abri, ils avaient été perdus jusqu’à cette heureuse redécouverte. Mähl établit en 1998-1999 une édition critique intégrale de ces textes, avec l’aide de Martina Eicheldinger. Ils comportent plus de quatre cents pages, parmi lesquelles pas moins de trois cents poèmes de formats et de genres très variés, souvent dédiés aux membres de sa famille, ainsi que des ébauches de drames, de récits en prose, de fables, des esquisses de récits et des traductions d’auteurs classiques, grecs et latins (Homère, Théocrite, Virgile, Horace, Lucien). Autant dire que ces volumes enrichissent non seulement notre connaissance du «premier » Novalis mais donnent aussi une idée plus précise de ses premières lectures. Ces deux volumes (Der dichterische Jugendnachlaß (1788-1791) und Stammbucheintragungen (1791-1793), comportent également les Stammbücher de Novalis. Le Stammbuch, dit aussi Album amicorum, désigne un album poétique et littéraire rempli par les amis de son possesseur durant ses années d’études (Hölderlin et Beethoven en possédaient). Ce petit recueil d’écrits amicaux, rédigés à l’occasion d’anniversaires, de départs, de fêtes ou de célébrations particulières, était en vogue depuis la Réforme et sa pratique fleurissait dans les universités allemandes au xviiie siècle. On trouve ainsi plusieurs traits, distiques ou épigrammes rédigés par des compagnons de Novalis, durant son séjour d’Iéna. Notons enfin que l’édition historique, en voie d’achèvement, a récemment enrichi notre connaissance du «dernier» Novalis, en dévoilant les Salinenschriften, ensemble d’écrits techniques de 1799-1800, lié à ses activités d’administrateur des salines de Weißenfels mais aussi à ses recherches géologiques effectuées en 1800 pour l’État saxon, VI. 3, Schriften und Dokumente aus der Berufstätigkeit. Text (Écrits et documents professionnels). La parution d’un ultime volume d’annotations de ce tome (VI. 4) est prévue en Allemagne courant 2011.