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Fiche : La passion antisémite
 
 
   
 
BLAISE PASCAL
(1623-1662)


Pendant les dernières années de sa vie, Pascal a préparé une apologie de la religion chrétienne. Il n’a eu le temps que d’écrire des notes, plus ou moins longues, plus ou moins développées, qu’on a publiées sous le titre de Pensées. Contrairement à la plupart des apologistes, il ne commence pas par établir l’existence de Dieu en général – par des preuves qui ne peuvent être, alors, que purement rationnelles – pour ensuite établir par des preuves historiques et exégétiques que le Dieu ainsi démontré est celui de la religion chrétienne. En effet, affirme-t-il, on ne peut démontrer rationnellement l’existence de Dieu et, à cet égard, les athées ont raison: «Athéisme, marque de force d’esprit (69)1.» C’est, d’ailleurs, une bonne chose, car cela manifeste qu’après le péché originel, l’homme n’a plus la capacité d’atteindre Dieu par ses seules forces, qu’il faut que Dieu intervienne par la révélation et cela nous oblige à une salutaire humilité.
Les seules preuves sont exégétiques: «Durant mille six cents ans, [les Juifs] ont eu des gens qu’ils ont cru prophètes, qui ont prédit le temps et la manière [de la venue de Jésus]» et «Jésus-Christ est venu en la manière et au temps prédits» (472). Il n’est pas possible de ne pas «croire que tout cela n’est pas un coup du hasard» (532). Par conséquent, «les prophéties [sont la] preuve de la divinité» (535). Mais ces prophéties sont juives – puisqu’elles sont celles de l’Ancien Testament – de sorte que «la religion chrétienne [est] fondée sur une religion précédente» (469) – la religion juive. On voit donc l’importance du problème juif pour de Pascal.
Les pensées consacrées aux prophéties bibliques sont présentées en vrac dans les éditions courantes actuelles – celle de Brunschvicg, de Lafuma ou de Sellier. Aussi l’argumentation est-elle difficile à suivre et s’y intéresse-t-on très peu. On préfère s’arrêter sur ce qui ne devait être, dans le texte achevé de Pascal, qu’un simple préambule, la description de la condition humaine. Certes, on peut estimer que cette description est plus convaincante – et plus intéressante – que les preuves exégétiques de la future apologie. Il n’empêche que ce sont ces preuves qui devaient constituer l’essentiel de la démonstration de Pascal comme le montre le plan qu’il avait l’intention de suivre et qu’on peut reconstituer à partir des différentes indications qu’il nous a laissées1.
Cette démonstration implique une double attitude vis-à-vis du peuple juif. D’une part, il faut expliquer au libertin pourquoi il convient de s’intéresser aux livres sacrés des Juifs plutôt qu’à ceux de n’importe quel autre peuple. Et on ne peut le faire qu’en montrant que «le peuple juif attire [l’] attention par quantité de choses admirables et singulières qui y paraissent» (470), qu’il doit «attirer une vénération particulière» (ibid.), que «la loi par laquelle ce peuple est gouverné est tout ensemble la plus ancienne loi du monde, la plus parfaite […]. C’est ce que Josèphe montre admirablement – Contre Apion – et Philon juif, en divers endroits, où ils font voir qu’elle est si ancienne que le nom de loi n’a été connu des plus anciens que plus de mille ans après; en sorte qu’Homère qui a écrit l’histoire de tant d’États ne s’en est jamais servi. Et il est aisé de juger de sa perfection par la simple lecture où l’on voit qu’on a pourvu à toutes choses avec tant de sagesse, tant d’équité, tant de jugement, que les plus anciens législateurs grecs et romains, en ayant eu quelque lumière, en ont emprunté leurs principales lois; ce qui paraît par celle qu’ils appellent des Douze Tables, et par les autres preuves que Josèphe en donne» (ibid.). Mais, d’autre part, il faut expliquer pourquoi les Juifs ne croient pas en Jésus-Christ dont leurs livres prédiraient cependant la venue: «Si cela était si clairement prédit aux Juifs, comment ne l’ont-ils point cru?» (718) Comme dit Pascal, dans un texte qu’il a finalement barré, mais qui, d’une certaine manière, exprime le dilemme auquel il est acculé: «Il faut que les Juifs ou les Chrétiens soient méchants1.»
Précisément, pour Pascal, cela n’a pas été «clairement prédit». Ou plus exactement, le temps, dit-il, a été clairement prédit, mais non la manière: «le temps clairement, la manière obscurément» (625). Le temps, ce sera lorsque les Juifs seront dispersés, qu’ils n’auront plus de roi, après la succession des monarchies décrite par Daniel, avant la destruction du Temple et de la ville de Jérusalem. Quant à la manière dont se produirait l’avènement du Messie, Pascal reconnaît que les «discours [des prophètes] expriment très clairement la promesse de biens temporels» (569) et que si les prophéties «n’ont qu’un sens, il est sûr que le Messie ne sera point venu»; il faut donc qu’elles aient deux sens: «si elles ont deux sens, il est sûr qu’il sera venu en Jésus-Christ» (567). Mais comment est-ce possible puisque les deux sens «sont contraires et se détruisent» (569)? La réalisation des prophéties ne peut être probante que s’il y a un «véritable sens» (570), si un des deux sens seul est le vrai sens et que l’autre est faux; ce sens faux, Pascal l’appelle figure du sens vrai: «Qu’on lise le Vieil Testament en cette vue et qu’on voie si les sacrifices étaient vrais, si la parenté d’Abraham étaient la vraie cause de l’amitié de Dieu, si la terre promise était le vrai lieu de repos? Non; donc c’étaient des figures» (580). Par conséquent, lorsque les discours des prophètes expriment très clairement, la promesse de biens temporels, en réalité, dit-il, «les prophètes entendaient par les biens temporels d’autres biens» (569) – les biens spirituels – et les biens temporels exprimés ne sont que les figures des biens spirituels comme il essaie longuement de le montrer: «Quand David prédit que le Messie délivrera son peuple de ses ennemis, on peut croire charnellement que ce sera des Égyptiens et alors je ne peux montrer que la prophétie sera accomplie. Mais on peut bien croire aussi que ce sera des iniquités, car, dans la vérité, les Égyptiens ne sont point ennemis, mais les iniquités le sont […]. Les justes entendaient par [le mot ennemi] leurs passions et les charnels entendaient les Babyloniens [ou les Égyptiens]» (565 et 621).
Il convient de remarquer que, si Pascal emprunte le terme de figure à l’exégèse classique catholique, pour celle-ci, les figures ne préfigurent que des réalités «objectives»: Léa et Rachel préfigurent la Synagogue et l’Église, la manne et l’eau de l’Horeb l’Eucharistie, le passage de la mer rouge, le baptême; pour Pascal, elles peuvent préfigurer des réalités morales, – les passions, la charité: «Tout ce qui ne va pas à la charité est figure. L’unique objet de l’Écriture est la charité […]. Tout ce qui n’y va point en mots propres est figuré» (609) et figure la charité. D’autre part, si pour lui, on l’a vu, ce que disent les figures est faux, pour l’exégèse catholique traditionnelle ce qu’elles disent est vrai: quand les prophètes parlent des Babyloniens ou des Égyptiens, ce sont, affirme cette exégèse, des Babyloniens et des Égyptiens dont ils veulent parler. Pascal emploie aussi un autre terme moins équivoque le chiffre : «Le vieil Testament est un chiffre» (587), c’est-à-dire qu’il utilise un langage chiffré qui, comme on sait, a pour but d’empêcher celui qui ne connaît pas le code de comprendre ce qui est dit; celui auquel on s’adresse et qui, lui, le connaît, doit, pour comprendre, remplacer les mots qu’il entend ou lit par d’autres mots selon une correspondance fixée à l’avance. C’est ainsi que, si je veux dire à quelqu’un, avec qui je suis lié par un code, que Pierre Durand est venu hier à Paris, et que je ne veux pas que les autres, s’ils m’entendent, puissent savoir cette information, si le code consiste à remplacer «Pierre Durand» par «Jacques Dupont», je dirai «Jacques Dupont est venu à Paris» et celui qui ne connaît pas le code croira que c’est Jacques Dupont qui est venu à Paris.
Faut-il en déduire que Pascal pense que l’histoire de Joseph n’a pas eu lieu lorsqu’il écrit: «Jésus-Christ figuré par Joseph : bien-aimé de son père, envoyé du père pour voir ses frères, etc., innocent, vendu par ses frères vingt deniers, et par-là devenu leur seigneur, leur sauveur, et le sauveur des étrangers, et le sauveur du monde […]. Dans la prison, Joseph innocent entre deux criminels; Jésus-Christ en la croix entre deux larrons. Il prédit le salut à l’un et la mort à l’autre, sur les mêmes apparences. Jésus-Christ sauve les élus et damne les réprouvés sur les mêmes crimes. Joseph demande à celui qui sera sauvé qu’il se souvienne de lui quand il sera en sa gloire; et celui que Jésus-Christ sauve lui demande qu’il se souvienne de lui, quand il sera en son royaume.» (614)?
Quoi qu’il en soit, pourquoi, s’il en est ainsi, les prophètes – c’est-à-dire Dieu – s’expriment-ils figurativement? «Pourquoi [Jésus-Christ] s’est-il fait prédire en figures?» (776)
Pascal nous propose, en fait, deux explications. Selon la première, «Dieu, pour rendre le Messie connaissable aux bons et méconnaissable aux méchants, l’a fait prédire en cette sorte. Si la manière du Messie eut été prédire clairement, il n’y aurait point eu d’obscurité même pour les méchants. Si le temps eût été prédit obscurément, il y eût obscurité, même pour les bons; car la bonté de leur cœur ne leur eût pas fait entendre que, par exemple, םםsignifie six cents ans1. Mais le temps a été prédit clairement, et la manière en figure. Par ce moyen, les méchants, prenant les biens promis pour matériels, s’égarent malgré le temps prédit clairement, et les bons ne s’égarent pas. Car l’intelligence des biens promis dépend du cœur, qui appelle bien ce qu’il aime; mais l’intelligence du temps promis ne dépend point du cœur. Et ainsi la prédiction claire du temps et obscure des biens, ne déçoit que les seuls méchants […]. Dieu a voulu racheter les hommes, et ouvrir le salut à ceux qui le chercheraient. Mais […] parce que tant d’hommes se rendent indignes de sa clémence, il a voulu les laisser dans la privation du bien qu’ils ne veulent pas» (624 et 777). Autrement dit, si on n’est pas convaincu par la réalisation des prophéties, cela ne relève pas d’une erreur intellectuelle, mais d’une faute morale.
En effet, «la dernière fin est ce qui donne le nom aux choses. Tout ce qui nous empêche d’y arriver est appelé ennemi. Ainsi les créatures, quoique bonnes, seront ennemies des justes, quand elles les détournent de Dieu; et Dieu même est l’ennemi de ceux dont il trouble la convoitise. Ainsi le mot d’ennemi dépendant de la dernière fin, les justes entendaient par là leurs passions, et les charnels entendaient les Babyloniens; et ainsi ces termes n’étaient obscurs que pour les injustes […]. Osée1 le dit parfaitement: Où est le sage? Et il entendra ce que je dis. Les justes l’entendront: car les voies de Dieu sont droites; mais les méchants y trébucheront » (621).
Une telle explication n’implique pas que les méchants soient les Juifs ou que, s’il y a aussi des chrétiens méchants, du moins tous les Juifs soient méchants. Pascal dit même expressément le contraire. Il y a des Juifs bons et des Juifs méchants comme il y a des chrétiens bons et des chrétiens méchants: «Deux sortes d’hommes en chaque religion […] parmi les Juifs, les charnels, et les spirituels […]. Les Juifs charnels attendaient un Messie charnel et les chrétiens grossiers croient que le Messie les a dispensés d’aimer Dieu; les vrais Juifs et les vrais chrétiens adorent un Messie qui les fait aimer Dieu.» (527); «Les Juifs étaient de deux sortes: les uns n’avaient que les affections païennes, les autres avaient les affections chrétiennes» (528). Mieux, tous les hommes – Juifs ou non Juifs – sont charnels: «La concupiscence et la force sont la source de toutes nos actions: la concupiscence fait les volontaires; la force les involontaires […]. La concupiscence nous est devenue naturelle […]. Tous les hommes se haïssent naturellement l’un l’autre. On s’est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public; mais ce n’est que feindre, et une fausse image de la charité; car au fond ce n’est que haine […]. On a fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables de police, de morale et de justice. Mais dans le fond, ce vilain fond de l’homme, ce figmentum malum [Genèse VIII, 21], n’est que couvert, il n’est pas ôté» (386, 387, 419 et 420).
Mais, contradictoirement, Pascal propose une deuxième explication – qu’il faut bien qualifier d’antisémite :
« Raison pourquoi Figures. Il fallait que, pour donner foi au Messie, il y eût des prophéties précédentes, et qu’elles fussent portées par des gens non suspects et d’une diligence et fidélité et d’un zèle extraordinaires, et connues de toute la terre. Pour faire réussir tout cela, Dieu a choisi ce peuple charnel, auquel il a mis en dépôt les prophéties qui prédisent le Messie comme Libérateur et dispensateur des biens charnels que ce peuple aimait. Et ainsi il a eu une ardeur extraordinaire pour ses prophètes, et a porté à la vue de tout le monde ces livres qui prédisent leur Messie, assurant toutes les nations qu’il devait venir, et en la manière prédite dans les livres qu’ils tenaient ouverts à tout le monde. Et ainsi ce peuple, déçu par l’avènement ignominieux et pauvre du Messie, ont été ses plus cruels ennemis. De sorte que ceux qui ont rejeté et crucifié Jésus-Christ, qui leur a été en scandale, sont ceux qui portent les livres qui témoignent de lui […]. De sorte que voilà le peuple du monde le moins suspect de nous favoriser, et le plus exact et zélé qui se puisse dire pour sa loi et pour ses prophètes, qui les porte incorrompus.
C’est pour cela que les prophéties ont un sens caché, le spirituel, dont ce peuple était ennemi, sous le charnel, dont il était ami. Si le sens spirituel eût été découvert, ils n’étaient pas capables de l’aimer; et, ne pouvant le porter, ils n’eussent point eu le zèle pour la conservation de leurs livres et de leurs cérémonies; et, s’ils [avaient] aimé ces promesses spirituelles, et qu’ils les eussent conservées incorrompues jusqu’au Messie, leur témoignage n’eût point eu de force, puisqu’ils en eussent été amis.
Voilà pourquoi il était bon que le sens spirituel fût couvert; mais d’un autre côté, si ce sens eût été tellement caché qu’il n’eût point du tout paru, il n’eût pu servir de preuve au Messie. Qu’a-t-il donc été fait? Il a été couvert sous le temporel en la foule des passages, et a été découvert si clairement en quelques-uns (outre que le temps et l’état du monde ont été prédits si clairement qu’il est plus clair que le soleil); et ce sens spirituel est si clairement expliqué en quelques endroits, qu’il fallut un aveuglement pareil à celui que la chair jette dans l’esprit quand il lui est assujetti pour ne le pas reconnaître […]. Il n’y avait qu’un peuple aussi charnel qui s’y pût méprendre. Car, quand les biens sont promis en abondance, qui les empêchait d‘entendre les véritables biens, sinon leur cupidité, qui déterminait ce sens aux biens de la terre? Mais ceux qui n’avaient de bien qu’en Dieu les rapportaient uniquement à Dieu» (621).
Lorsque Pascal, concernant le peuple juif, dit que «Dieu a choisi ce peuple charnel», que «ce peuple [est] déçu par l’avènement ignominieux et pauvre du Messie», que «les prophéties ont un sens caché, le spirituel, dont ce peuple était ennemi, sous le charnel, dont il était ami. Si le sens spirituel eût été découvert, ils n’étaient pas capables de l’aimer», lorsqu’il parle «des biens charnels que ce peuple aimait», cela signifie que ce sont tous les juifs qui sont charnels, et non pas parce que tous les hommes sont charnels, car alors Pascal ne dirait pas que «Dieu a choisi ce peuple charnel», – «peuple charnel» serait un pléonasme – mais «Dieu a choisi ce peuple» tout court. Il ne dirait pas: le sens «spirituel dont ce peuple était ennemi», mais: le sens «spirituel dont les hommes sont ennemis». Il ne parlerait pas «des biens charnels que ce peuple aimait», mais «des biens charnels que les hommes aiment». Conçoit-on Pascal disant d’un peuple chrétien « ce peuple charnel»? Pascal affirme que «Dieu n’ayant pas voulu découvrir ces choses à ce peuple, qui en était indigne, et ayant voulu néanmoins les prédire afin qu’elles fussent crues, il en a prédit le temps clairement; et les a quelquefois exprimées clairement, mais abondamment, en figures, afin que ceux qui aimaient les choses figurantes s’y arrêtassent, et que ceux qui aimaient les figurées les y vissent» (727). Si «ce peuple […] était indigne», c’est-à-dire charnel, non seulement cela signifie que tous les Juifs en sont indignes, mais que le peuple juif est différent des autres peuples à cet égard, sinon Pascal aurait écrit «n’ayant pas voulu découvrir ces choses à ceux qui en étaient indignes». Il conclut sa démonstration de la pensée 621 d’une manière encore plus explicite: «il n’y avait qu’un peuple aussi charnel qui s’y pût méprendre. Car, quand les biens sont promis en abondance, qui les empêchait d’entendre les véritables biens, sinon leur cupidité?» Autrement dit, le peuple juif n’est pas seulement un peuple charnel, c’est un peuple particulièrement charnel. Mieux, il a été fait ainsi par Dieu qui l’a voulu tel: «C’est visiblement un peuple fait exprès pour servir de témoin au Messie» (736).
Mais, si ce sont tous les Juifs qui sont charnels, on ne peut plus dire qu’il y a «deux sortes d’hommes en chaque religion […] parmi les Juifs, les charnels, et les spirituels […]. Les Juifs charnels attendaient un Messie charnel et les chrétiens grossiers croient que le Messie les a dispensés d’aimer Dieu; les vrais Juifs et les vrais chrétiens adorent un Messie qui les fait aimer Dieu»; que «les Juifs étaient de deux sortes: les uns n’avaient que les affections païennes, les autres avaient les affections chrétiennes». Pascal semble échapper à la contradiction en distinguant le peuple juif d’avant l’arrivée de Jésus et, le peuple juif après cette arrivée. Avant l’arrivée de Jésus, le peuple juif comprenait des Juifs spirituels et des Juifs charnels, mais «au temps du Messie, ce peuple se partage. Les spirituels ont embrassé le Messie; les grossiers sont demeurés pour lui servir de témoins». Et les spirituels, ayant embrassé le Messie, étant donc devenus chrétiens, ne font plus partie du peuple juif; ne reste que les Juifs grossiers, c’est-à-dire les Juifs charnels. Le caractère charnel du peuple juif ne concernerait que le peuple juif d’après l’arrivée de Jésus. Mais, en réalité, il concerne aussi le peuple avant cette arrivée. En effet, reportons-nous à la pensée n° 727 que nous avons citée plus haut: Le peuple juif était «indigne», c’est-à-dire charnel, avant même que les prophéties étaient faites, donc bien avant l’arrivée du Messie, puisque c’est à cause de cette indignité que les prophéties de la manière ont été faites figurativement. Mieux, ce n’est pas pour Pascal, une simple question d’indignité; c’est nécessaire, comme on l’a vu, «pour donner foi au Messie»: Dieu a choisi le peuple juif pour lui mettre en dépôt les prophéties – donc bien avant l’arrivée du Messie – précisément parce qu’il était charnel – donc charnel à ce moment-là – et même, comme on a vu, particulièrement charnel. Car il fallait que Dieu soit sûr à l’avance que le peuple auquel il confiait les prophéties prédisant le Messie, ne le reconnaisse pas, puisque c’était la condition essentielle pour qu’il soit un témoin irrécusable.
Sur quoi, d’autre part, Pascal s’appuie-t-il pour affirmer que le peuple juif est un peuple particulièrement charnel, particulièrement attaché aux biens temporels? Il cite des textes de l’Ancien Testament; mais il nous dit en même temps qu’ils ont un autre sens et qu’ils sont éclairés par d’autres textes qui sont non-charnels. Par contre; il cite, sans réserve, le Talmud: «la raison [que les Juifs] ont [de ne pas reconnaître Jésus comme Messie], et la seule qui se trouve dans tous leurs écrits, dans le Talmud et dans les rabbins, n’est que parce que Jésus-Christ n’a pas dompté les nations en main armée – gladium tuum potentissime […]. Jésus-Christ a été tué, disent-ils, il a succombé; il n’a pas dompté les païens par sa force; il ne nous a pas donné leurs dépouilles; il ne donne point de richesses […]. Jésus-Christ est venu dans le temps prédit, mais non pas dans l’éclat attendu; et ainsi ils n’ont pas pensé que ce fût lui» (725 et 727). C’est la seule citation du Talmud qu’il donne concernant ce problème. Et c’est la seule raison qu’il avance pour justifier ce qu’il dit du peuple juif.
Mais il donne la citation du Talmud sans référence – et elle ne se trouve pas dans le Pugio Fidei qui est la source générale des textes du Talmud cités par Pascal. En fait, nulle part, le Talmud ne dit cela; ce qu’il dit, c’est que le Messie redonnera aux Juifs leur indépendance, les libérera de la domination romaine, mettra «fin à l’asservissement [du peuple juif] par les royaumes étrangers1 » – ce qui n’est évidemment pas la même chose. Mieux, le Pugio Fidei cite, au contraire, les Juifs refusant de reconnaître Jésus-Christ comme Messie parce qu’il n’a pas amené la paix, que les hommes continuent à lever leurs épées contre d’autres hommes, que le loup n’habite pas avec l’agneau. Et ces raisons, Pascal qui connaît le Pugio Fidei ne peut les ignorer. Il ne peut ignorer non plus, puisqu’il l’a nécessairement lu dans l’Évangile de saint Matthieu 2, que les Pharisiens – c’est-à-dire les rabbins – se livraient à une intense propagande pour convertir les païens, autrement dit, qu’ils comptaient sur la persuasion, non sur la force. Et, quoi qu’il en soit, il ne peut ignorer que la seule caractéristique qu’il avance pour affirmer que le peuple juif est «particulièrement charnel» – «dompter les nations par la force», vouloir avoir «leurs dépouilles» et leurs «richesses» - on la trouve à un degré difficilement surpassable chez les peuples chrétiens; il ne peut ignorer la conquête de l’Amérique par les rois «très catholiques» d’Espagne, approuvée par l’Église catholique; il ne peut les guerres de conquête des rois «très chrétiens» Louis XII, François Ier, Louis XIII et Louis XIV; il ne peut ignorer l’acceptation par l’Église de l’esclavage des noirs – ce qui est faire pire encore que dompter des nations et les dépouiller de leurs richesses.
D’autre part, Pascal reconnaît que le peuple juif est «misérable» (744) et il ne peut ignorer qu’il pourrait échapper à cette misère, par exemple à l’expulsion d’Espagne et à la perte de tous leurs biens temporels, aux massacres, aux bûchers, en se convertissant et qu’il ne le fait pas. Comment concilier ce refus des conversions avec l’affirmation que c’est un peuple particulièrement attaché aux biens temporels et alors qu’il dit, au contraire, que c’est par attachement aux biens temporels qu’il refuse de se convertir.
Il s’agit donc bien d’une conception antisémite et non simplement d’un antijudaïsme, d’autant plus que, comme on l’a vu, Pascal fait le plus grand éloge du judaïsme et qu’il écrit qu’en réalité «les vrais Juifs et les vrais chrétiens n’ont qu’une même religion» (519). Comment l’expliquer? On pourrait penser que c’est un effet de l’antijudaïsme – sinon de l’antisémitisme – traditionnel du catholicisme jusqu’au concile de Vatican II, fondé sur le refus de ce peuple de reconnaître Jésus comme Messie et sur l’accusation de l’avoir crucifié. C’est une explication valable, sans doute, mais un peu courte parce que passe-partout. Il y a des raisons plus précises. Nous ne sommes pas conscients actuellement de l’importance du problème que posait à l’apologie chrétienne au moyen-âge et jusqu’au xviie siècle (à preuve la réédition du Pugio Fidei au début de ce siècle) l’incroyance des Juifs. Depuis le xviie siècle les débats des apologistes chrétiens se font avec les athées et les déistes. Antérieurement, il n’y avait pas d’athées et les déistes ne pouvaient s’exprimer sous peine de bûcher. Les seuls avec lesquels les apologistes débattaient étaient les Juifs: ainsi un célèbre débat sous saint Louis à Paris ou un aussi célèbre débat à Barcelone au xiiie siècle. Avec Pascal, cette importance devient encore beaucoup plus grande. Ce n’est plus seulement, en effet, la question de savoir si Jésus est le messie qui dépend de ce débat, mais celle de l’existence de Dieu puisqu’on ne peut plus la démontrer préalablement et donc indépendamment, et que la seule preuve consiste dans le miracle que constitue la réalisation, à la manière et au temps prédits, de prédictions faites par des prophètes juifs des siècles auparavant.
Or, Pascal est un esprit suffisamment rigoureux pour se rendre compte que la preuve de la réalisation de la manière est discutable, qu’il faut, de plus, prouver que les prophéties n’ont pas été modifiées – ou même écrites – après l’évènement dans le but de faire apparaître une prétendue réalisation, qu’enfin, si on discute avec les Juifs, c’est que leurs arguments sont plausibles, donc que ceux qui ne croient pas que Jésus est le messie et, par conséquent, compte tenu de ce que dit Pascal concernant l’existence de Dieu, ne croient pas que Dieu existe, se tromperaient, certes, commettraient une faute intellectuelle, mais ne commettraient pas une faute morale et ne mériteraient pas d’être damnés – ce qui était inadmissible avant le concile de Vatican II. Mieux, si les Juifs ont été choisis par Dieu pour être dépositaires des prophéties en raison de leurs qualités, on pourrait penser qu’ils sont les plus qualifiés pour savoir si les prophéties ont été réalisées par Jésus. La conception antisémite du peuple juif répond exactement à ces difficultés. Il lui manque seulement de correspondre à la réalité.