extrait

 
Fiche : Jalons
 
 
   
 
1925-1930


Ainsi était-ce

Plus loin encore on m’entraîne
en un pays inconnu.
Le sol se fait plus dur,
l’air plus vif et plus froid.
Touchées par le vent
de mon but inconnu,
les cordes frémissent
d’attente.

Interrogeant encore,
j’arriverai
là où la vie s’éteint
sur une note simple et pure
au milieu du silence.

Souriant, ouvert, incorruptible
le corps à la fois bridé et libre.
Un homme devenu ce qu’il pouvait
étant ce qu’il était
toujours prêt à tout rassembler
pour un simple sacrifice.


Demain nous nous affronterons
la mort et moi.
Elle plongera son épée
dans un homme éveillé.

Mais comme le souvenir me brûle de chaque instant gaspillé !






La beauté était une note dont l’envol faisait vibrer les cordes tendues de l’âme. Elle était le reflet du sang sous la peau, traversée par la lumière du soleil.
La beauté était le vent qui rafraîchissait le pèlerin, et non la chaleur étouffante des puits ténébreux où des mendiants cherchaient les richesses.

***

Ne surveille pas chacun de tes pas : seul celui qui regarde au loin trouve le chemin.

***

N’accepte jamais ce que tu obtiens au prix d’une concession. La vie ne donne qu’aux conquérants. Tu vis de rapine et tes muscles se relâchent.

***

Ne mesure jamais la hauteur de la montagne avant d’en avoir atteint la cime. Tu verras alors combien peu élevée elle était.

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«Meilleur que les autres?» Parfois: je le suis. Plus souvent : pourquoi devrais-je l’être? – Tu es ce que tu peux être ou tu ne l’es pas – comme les autres.

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Ce que tu dois oser: être toi-même. Ce que tu pourrais y gagner: le reflet en toi de la grandeur de la vie, selon la mesure de ta pureté.

***

Le silence est l’espace qui enveloppe toute action et toute vie en commun. L’amitié se passe de paroles – elle est la solitude délivrée de l’angoisse de la solitude.

***

Si ton but n’est pas sanctifié par ta passion la plus profonde, même une victoire te rendra douloureusement conscient de ta faiblesse.

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C’est à tes forces que se mesurent les exigences de la vie. Et ta seule prouesse: n’avoir pas déserté.

***

Bien sûr, tu combats au fleuret. Mais, dans la solitude d’hier, ne jouais-tu pas avec le poison?

***

Une Némésis réside en chacun de nous: l’admiration que nous nous portions hier est la mère de notre culpabilité d’aujourd’hui.

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Il supporta la défaite sans s’apitoyer sur lui-même et le succès sans s’admirer. Pourvu qu’il eût conscience d’avoir payé jusqu’au dernier denier, peu lui importait ce que les autres penseraient du résultat.
Un pharisien? Dieu sait qu’il ne fut jamais un juste à ses propres yeux.



1941-1942

Années intermédiaires

Il se tenait droit – comme une toupie aussi longtemps que siffle le fouet. Modeste, en vertu d’un robuste sentiment de supériorité ; il n’était pas exigeant et tout ce qu’il cherchait, c’était l’absence d’inquiétude, prenant plus de plaisir aux revers d’autrui qu’à ses propres victoires. Sauvant sa vie en ne la risquant jamais. Et il se plaignait d’être incompris!

***

«L’armée du malheur» – pourquoi faut-il que ce soit toujours «les autres»?

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Les revendications vitales de la bête humaine ne se transforment pas en prière, même adressées à Dieu.

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Le vide qui se crée quand le vacarme se tait n’est-il pas la juste récompense d’un jour où tu te consacras à empêcher que les autres te négligent ?

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Ce qui donne du prix à la vie, tu peux l’atteindre – et le perdre. Tu ne peux jamais le posséder. Cela vaut avant tout pour «la vérité sur la vie».

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Comment pourrais-tu conserver la faculté d’entendre si tu ne veux jamais écouter? Que Dieu doive avoir le temps de s’occuper de toi te semble naturel, et Toi tu n’as pas le temps de t’occuper de Lui!

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Les démons arrivent sans qu’on les invite lorsque la maison reste vide. Pour tes autres hôtes, tu es bien obligé d’ouvrir toi-même la porte.

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«À mes conditions1.» Vivre sous ce signe, c’est apprendre au prix de la solitude ce que sera la ligne de sa vie.

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Il n’y a qu’une voie pour sortir des miasmes de cette jungle où se déroule la lutte pour la gloire, pour la puissance et les privilèges: c’est, au milieu des obstacles que tu te suscites, l’acceptation de la mort.

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Mieux tu écoutes tes voix intérieures, mieux tu entendras ce qui résonne autour de toi. Et seul celui qui entend peut parler. Est-ce là le chemin qui permet de fondre ensemble ces deux rêves: refléter clairement la vie et créer sa vie dans la pureté?

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Celui qui reste attentif à la vie saisit, comme à la lueur d’un éclair, la position des autres. Une exigence : à partir du choc émotionnel, aboutir à un énoncé intellectuel et clair du problème – ensuite, agir.

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Cela fend le cœur d’apercevoir clairement que quelqu’un a mis toute son âme pour obtenir un résultat, alors qu’il est le seul à n’en pas découvrir l’irrémédiable imperfection et la futilité. Mais n’est-ce pas seulement une question de degré ? La grandeur pathétique de la vie humaine ne repose-t-elle pas en partie sur l’éternelle disproportion entre la sincérité des efforts et le néant du résultat – dans ce monde qui se trompe lui-même, par instinct de conservation ? Que nous nous prenions tous – chacun de nous – au sérieux, n’est pas seulement ridicule.

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Il cultive un jardin dont les limites ont été fixées à son insu par ses propres forces. Sa fierté de bien le cultiver et son aveuglement pour tout ce qui se trouve hors de ses limites le rendent assez satisfait de lui. Mais ce travers est-il plus grand que le mépris, légèrement agacé, que lui voue celui qui ne peut pas se tromper soi-même et qui, pour cette raison, a choisi de combattre extra-muros?

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«Si je n’ai pas la charité1.» Si l’accomplissement du devoir envers les autres n’est pas l’expression de notre volonté la plus profonde, inutile de s’en soucier : pourquoi nous torturer nous-mêmes en les blessant?

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Les louanges te donnent la nausée, mais malheur à qui ne reconnaît pas ta valeur!

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Le chemin étroit: vivre pour les autres afin de sauver son âme. Le chemin large2 : vivre pour les autres afin de sauver son amour-propre.

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Dire que le malheur peut être considéré comme un défaut de celui qu’il frappe – un défaut qui se transforme franchement en crime si le malheureux n’a pas la prudence de se taire !

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Tu ne peux pas jouer avec la bête qui est en toi sans devenir entièrement une bête, tu ne peux pas jouer avec le mensonge sans perdre le droit à la vérité, tu ne peux pas jouer avec la cruauté sans perdre la délicatesse de l’esprit. Celui qui veut garder son jardin net ne réserve pas de terrain pour les mauvaises herbes.

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Si tu ne dis pas plus de mal des autres, ce n’est pas que le désir t’en manque, mais que tu connais les avantages d’une calomnie très exactement mesurée.

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Tu es ton propre dieu – et tu t’étonnes que la meute des loups te chasse sur le ténébreux désert des glaces de l’hiver.

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«Que Ton nom soit sanctifié.» Là où tes forces devraient se réunir en un faisceau de lumière pour s’élever à travers la nuit, tu les laisses dégénérer en un feu de tourbière, où rien ne se consume mais où toute vie est étouffée.

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Quand le silence se fait autour de toi et que tu t’arrêtes, pris de peur, tu t’aperçois que ton travail est une fuite pour échapper à l’angoisse et aux responsabilités, que l’altruisme est un masochisme à peine masqué : tu reconnais les battements de cœur malveillants et cruels du loup des steppes. Au lieu de t’étourdir en recherchant de nouveau l’activité fébrile et le désordre, examine plutôt cette image jusqu’au fond.

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Dieu est une formule commode, un livre toujours à portée de main, mais rarement consulté. Dans le calme purifié des moments où naît quelque chose, il est jubilation et vent frais – que la mémoire ne parvient pas à maintenir. Mais quand nous sommes obligés de nous regarder en face – alors il se dresse au-dessus de nous dans toute Sa terrible réalité, au-delà de toute discussion et de tout «sentiment», plus fort que l’oubli protecteur.

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Le chemin du Savoir ne passe pas par la foi. Ce n’est qu’à travers le Savoir, acquis en poursuivant la lumière fugitive du plus profond de nous-même, que nous arrivons à comprendre ce qu’est la foi. Combien furent précipités dans les ténèbres pour avoir écouté les paroles creuses qui prétendent que croire signifie «tenir pour vrai».

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Notre volonté créatrice la plus profonde devine chez les autres ce qui lui correspond, et par là éprouve sa propre universalité – elle nous fait ainsi accéder à la connaissance de cette force dont elle n’est en nous que l’étincelle.