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Fiche : Vous êtes sale… je peux tout vous dire
 
 
   
 
J’ai exercé la psychanalyse pendant plus de vingt-cinq ans. Si l’on compte les années d’analyse personnelle et celles de formation, cela fait plus de trente-cinq ans que la psychanalyse fait partie de ma vie. Elle a été à l’origine, comme pour beaucoup, d’une deuxième naissance et, comme pour certains, du désir de passer du divan au fauteuil.
Ayant pris aujourd’hui, du fait de l’âge, mes distances avec l’exercice de cette profession, je m’autorise aussi à briser un tabou, le silence que le psychanalyste garde sur lui-même. Son passé explique-t-il son présent? Demeure-t-il marqué par ses pulsions ou ses affects ? Peut-il être ébranlé dans ses convictions ou ses valeurs? Comment vit-il, dans le quotidien, cette relation à l’autre qui exige qu’il s’efface devant l’analysant et son histoire, mais reste authentiquement lui-même?
Je me suis prise moi-même comme objet. J’évoque d’abord – à la lumière de ma propre psychanalyse – les années d’enfance et d’adolescence, puis celles de jeune adulte où je croyais réaliser mes rêves: avant. Puis l’incompréhensible douleur qui à la trentaine a bouleversé ma vie et conduit à la psychanalyse: l’épreuve. Je restitue ensuite ce que signifie la pratique quotidienne de l’analyste, en mettant en relief les affects qui s’y déploient de part et d’autre: au jour le jour. Enfin, je rapporte quatre cas significatifs de cure: histoires de séparation.
Qu’est-ce qu’un psychanalyste? Un gourou? Un guérisseur? Un conseiller? Un médecin de l’âme?… Rien de tout cela. Plutôt que de lui trouver d’autres noms, j’espère que ces pages ouvriront de nouveaux horizons à la compréhension d’un métier dont la méconnaissance demeure aussi profonde que surprenante.

Le titre de cet ouvrage m’a été inspiré par les jeux de mots de nombreux patients sur mon nom.



Chapitre premier

Avant



Naître fille

En naissant j’ai rejoint le clan des «nounnies». Ainsi mon père appelait-il ses filles quand  elles étaient petites: Grande n’avait pas encore quatre ans et Seconde seulement seize mois. Comme il espérait, cette fois-ci, un garçon il assistait à ma naissance. Je ne savais pas encore que je l’avais fait pleurer.
Enfin, le fils vint, un peu plus de trois ans après; une grande fête fut organisée pour son baptême. Mon souvenir le plus ancien date de ce jour-là. C’est une sensation de colère et de peur: je suis seule dans le noir, je hurle, j’entends taper contre le mur et la terreur me fait crier encore plus fort. On m’avait couchée et mes cris importunaient les voisins. Autour, la fête continuait sans moi. Contre moi? Pour la naissance d’une fille, des larmes; pour celle d’un garçon, liesse et fierté.
Quand, plus tard, mes larmes survenaient aussi impromptues qu’exaspérantes, elles prenaient sans doute là leur source puisqu’elles s’accompagnaient d’une pensée stupide et têtue que je tentais vainement de refuser: «Je ne suis qu’une fille.»
Le souvenir premier est donc associé à la célébration du masculin, l’avènement d’un fils comblant un père. Dans l’univers nobiliaire imaginaire où vit mon père, lui-même fils aîné du fils aîné, ce garçon assure la pérennité du nom, continue la lignée et conforte sa propre place. «Un baiser aux trois “nounnies” et un à ce fils que tu m’as donné», écrira-t-il à la mère. On peut toujours partager un baiser en trois.
«Il n’y a pas de pire destin que d’être une femme. Leur vie dépend entièrement de l’homme qu’elles épousent. Elles subissent.» Le grand-père paternel, avocat, dit cela tranquillement comme une évidence. À table, devant sa femme et sa belle-fille (ma mère), qui approuvent, ses trois petites-filles (mes sœurs et moi ) qui restons muettes, confirmant ce qu’il écrivait des années auparavant à son fils, mon père: «Quelle angoisse de marier ses filles car en somme elles demandent à être guidées.» «Tu préfères sûrement ton fils! C’est normal», affirmera la mère des années plus tard. «Je te félicite pour la naissance de ton bébé et doublement parce que c’est un garçon», m’écrira le père.
Être fille, c’est d’évidence être moins; être du côté de la passivité et du manque, occuper les seconds rôles, dépendre d’un autre. On ne compte vraiment ni dans la marche du monde, ni dans celle de sa propre vie: épouse et porteuse d’enfants, tel est le destin.
C’est à son fils aîné que le père transmettra la maison familiale, fidèle à ses convictions royalistes, haineux de la République, «la gueuse», qu’il se plaisait à renverser symboliquement en collant les timbres à l’envers. Ce n’était pas une surprise mais, après sa mort, pendant que l’élu lisait à haute voix son testament, je guettais le message qui serait adressé à ses autres enfants. Nous n’avons eu droit qu’au silence et durant les deux kilomètres que nous fîmes à pied pour accompagner son corps à l’église, tandis que nos pas reprenaient cette route si souvent parcourue autrefois par des journées semblables, paisibles, chaudes, dans ce paysage si civilisé, le frère second à mes côtés exprimait à voix haute mes propres pensées: «Il n’a pas eu un mot pour nous.» La mort rendait définitive ce silence qui nous enfermait chacun de notre côté depuis des années. Aucun espoir ne subsistait pour qu’il se rompe un jour et j’ai compris par la suite, quand les larmes sont venues, qu’il était mon adversaire privilégié dans un combat où il n’y avait plus ni vainqueur, ni vaincu. La mort inscrivait le mot «fin» avant que la bataille s’achève.
Les larmes de la naissance et le silence de la mort ne rendent pas compte de ce que furent nos relations entre ces deux extrêmes mais perdure le doute d’exister, la tristesse du laissé-pour-compte.
Depuis sa mort dont j’ai oublié la date, je n’ai jamais senti sa présence à mes côtés, mais plutôt son manque, la forme de liberté que procure l’absence de lutte. Je sais lui devoir l’amour de la nature, des bois et des paysages d’hiver et sous une autre forme que la sienne l’intérêt pour le passé, mais son souvenir ne me nourrit pas. Il a disparu il y a très longtemps, avec la petite fille modèle d’autrefois qu’il aimait. Nous ne nous étions jamais retrouvés. Depuis l’adolescence nous n’avions fait que nous croiser: il est d’impossibles retrouvailles.