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Fiche : La Marche sur Rome et autres lieux
 
 
   
 
Préface




Le livre que voici est fondamental pour l’histoire de l’Italie du xxe siècle, mais il est peut-être quelque chose de plus : il est aussi, à sa manière, un livre d’anthropologie et de sociologie, une espèce de radiographie du caractère des Italiens. Il s’agit là d’une vieille question: les grands écrivains italiens se la posent depuis toujours, et surtout depuis la Renaissance avec Machiavel et Guichardin qui ont, chacun, indiqué une voie d’interprétation différente. Le modèle qui s’est imposé avec le temps est celui de Machiavel, à savoir l’exaltation de la roublardise, la réussite dans la vie à tout prix, l’intelligence à l’état pur qui fait fi de la vision morale du monde, tandis que le modèle envisagé par Guichardin, exempt de toute forme de cynisme, est naturellement plus mélancolique et voué à la défaite. Pourtant, malgré tout cela, les grands écrivains qui sont venus après eux, et cela jusqu’au xxe siècle, sont ceux qui ont renoncé au cynisme et qui ont choisi la mélancolie, fût-elle armée de mépris, d’ironie et de sarcasme. Les plus grands exemples de cette voie sont assurément Leopardi au xixe siècle et Gadda au xxe.
Les pages qu’on va lire, définies modestement par l’auteur comme «un document subjectif sur une période de la civilisation italienne», et douées d’une prose sobre, cristalline, aiguisée comme un rasoir, sont peut-être plus efficaces pour comprendre la nature du fascisme italien qu’un traité d’histoire. Emilio Lussu, fils d’une grande famille sarde, est un ancien combattant de la Première Guerre mondiale à laquelle il participa comme officier en obtenant une importante décoration du mérite militaire. Élu parlementaire dans les rangs de la gauche, il fut un des représentants les plus illustres du « Parti d’Action », le parti antifasciste non marxiste fondé par l’intellectuel turinois Piero Gobetti, mort à la suite d’une agression fasciste, et dont les figures les plus connues et les plus héroïques sont à n’en pas douter les frères Rosselli (Carlo et Nello), réfugiés en France et assassinés à Paris par des sicaires de la police mussolinienne (Le Conformiste, le roman de Moravia, et le magnifique film qu’en a tiré Bernardo Bertolucci, s’inspirent librement de cet épisode obscur).
Contrairement à une mythologie qui est passée dans la conscience collective européenne (mais aussi en partie italienne), ce « journal » de Lussu nous montre bien comment la prise de pouvoir de Mussolini, ce qu’on appelle la marche sur Rome, ne fut absolument pas un soulèvement armé qui étouffa les institutions « démocratiques » de l’époque, mais simplement une douce installation dans le Parlement italien, acceptée et favorisée par la connivence du Parti libéral de Giolitti et surtout par la complicité du roi Victor-Emmanuel III de Savoie, une des figures les plus répugnantes de l’histoire italienne, le même qui, en 1938, en signant les lois raciales voulues par Hitler et Mussolini, permit l’extermination de quelques milliers de juifs italiens.
Aujourd’hui, en Italie, tout cela est oublié. Ou tout cela semble être oublié. Les descendants des Savoie (auxquels un article de la Constitution républicaine de 1948 interdit le retour en Italie) s’apprêtent à rentrer triomphalement dans le pays trahi par leur famille, grâce au vote favorable du Parlement, y compris les voix des ex-communistes. Je crois cependant qu’ils rentreront sans les archives de l’État italien que le père de l’actuel Victor-Emmanuel de Savoie, en abandonnant l’Italie après le référendum populaire qui le chassait, emporta avec lui. Mais aucun parti italien, à présent, ne les réclame, et peut-être ont-elles été vendues aux enchères. L’histoire se vend aux enchères, au jour d’aujourd’hui. En particulier celle de l’Italie. Et c’est justement pour cette raison, face à l’absence d’archives nationales sur la période fasciste, que le livre d’Emilio Lussu est indispensable pour comprendre comment le fascisme s’est installé en Italie.
À ce qu’on comprend, Mussolini a « conquis » l’Italie « démocratiquement ». En ce sens que le roi, expert en numismatique et responsable direct de la déportation de juifs, le nomma président du Conseil en ignorant la proposition de son ministre de l’Intérieur qui lui suggérait de faire chasser par la police les quelques centaines de fascistes qui bivouaquaient comme des vagabonds à la gare Termini de Rome, en provenance de différentes parties d’Italie, selon la stratégie établie par Mussolini. Celui-ci, pendant ce temps, se tenait judicieusement à l’écart, dans une cachette secrète, en attendant la décision du roi.
Walter Benjamin a dit que les totalitarismes s’installent non pas tant à travers les enthousiastes que grâce à ceux qui consentent. Le consensus de ce qu’on appelle « la révolution fasciste » en Italie est vérifiable dans le livre de Lussu à travers une observation qui revient de façon obsessionnelle à chaque chapitre ou presque, une sorte de ritournelle sinistre. Peut-être s’agit-il au fond du pilier de ce grand livre. Cela commence par une subtile observation: « Un démocrate possède en lui les germes d’infinies évolutions. Il peut devenir communiste ou fasciste. Le commandatore Sorcilemi (un magnat qui possédait plusieurs journaux de l’époque) prit le temps de réfléchir avec calme et devint fasciste. Et il offrit un journal quotidien au fascisme. » Arriver au pouvoir selon une forme plus ou moins démocratique n’est pas le problème des totalitarismes du xxe siècle. Les exemples sont nombreux, de Salazar au Portugal à Hitler en Allemagne. La question est de savoir comment ils ont transformé et plié à leur propre volonté les règles démocratiques à travers lesquelles ils sont arrivés au pouvoir. On peut conseiller sur ce point deux livres aux visions opposées: La Résistible Ascension d’Arturo Ui de Bertolt Brecht, et Technique du coup d’État de Curzio Malaparte.
La fascisation de l’Italie fut permise par le consensus spontané qui obéissait à un dicton populaire italien, fait de cynisme et de sarcasme, selon lequel « on court toujours au secours du vainqueur », et qui, évidemment, autorisa Mussolini à transformer la constitution italienne de son temps, assez libérale, en un État corporatif.
Il n’est pas à exclure que ce livre soit aussi utile pour lire la réalité italienne d’aujourd’hui. Afin de la déchiffrer, je renvoie le lecteur français aux informations sur l’appropriation des médias faite par l’actuel président du Conseil ainsi qu’aux lois visant à troubler l’équilibre constitutionnel qu’il a promulguées après sa prise de pouvoir. Tel est pour le moment l’état des choses. « Qui vivra verra », comme dit le proverbe 1.
Antonio Tabucchi