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Fiche : La Révolte des Natchez
 
 
   
 
Introduction


« LES NATCHEZ »





Pour certains, l’épopée française en Amérique du Nord sous l’Ancien Régime constitue un parfait exemple de colonisation réussie principalement en raison des bonnes relations que les colons ont entretenues avec les autochtones. Pour preuve, ils citent l’historien américain Francis Parkman, dont la célèbre maxime est devenue un lieu commun: «La civilisation espagnole a écrasé l’Indien; la civilisation anglaise l’a méprisé et négligé; la civilisation française l’a étreint et chéri1.» Cette réalité historique, les bonnes relations franco-amérindiennes, n’en comporte pas moins quelques accrocs parmi lesquels la révolte des Natchez est l’un des épisodes les plus frappants.
Aujourd’hui, les Natchez sont très largement oubliés. On rattache parfois leur nom à l’œuvre de François-René de Chateaubriand, publiée en 1826, mais la plupart des gens ignorent que les Natchez constituaient autrefois une nation amérindienne puissante, vivant non loin du Mississippi à proximité de la ville qui porte leur nom aujourd’hui. Chateaubriand a commencé à écrire Les Natchez à la fin des années 1780. À l’origine, le roman devait être une grande fresque célébrant le mythe du Bon Sauvage, mais la Révolution française passe par là et l’écrivain, aristocrate réfugié à Londres, remanie son texte. Il retranche du manuscrit d’origine de longs passages, qu’il utilise dans Le Génie du christianisme et dont les plus célèbres sont Atala et René. Finalement, Les Natchez de 1826 n’ont plus rien à voir avec ceux de 1787-1788. Comme l’écrit Philippe Moisan, dans la version que nous connaissons aujourd’hui, Chateaubriand «met en scène le meurtre de cette idéalité qu’était l’image de l’Amérique au xviiie siècle1 » et ne célèbre plus le Bon Sauvage.
Pour Chateaubriand, la révolte des Natchez n’est qu’un prétexte à partir duquel se développe l’intrigue de son roman, qui est une véritable tragédie épique. Dans sa Préface à Atala, Chateaubriand écrit:

J’étais encore très jeune lorsque je conçus l’idée de faire l’épopée de l’homme de la nature, ou de peindre les mœurs des Sauvages en les liant à quelque événement connu. Après la découverte de l’Amérique, je ne vis pas de sujet plus intéressant, surtout pour des Français, que le massacre de la colonie des Natchez à la Louisiane, en 1727. Toutes les tribus indiennes conspirant, après deux siècles d’oppression, pour rendre la liberté au Nouveau-Monde, me parurent offrir au pinceau un sujet presque aussi heureux que la conquête du Mexique2.

Et de fait, Chateaubriand ne parle pratiquement pas de l’histoire des Natchez, puisque leur révolte constitue la seule réalité historique du roman. Encore la situe-t-il en 1727, soit deux ans avant la date réelle.
Dans Les Natchez, les Amérindiens sont «dénaturés» et ne font bien souvent que singer la culture française3. Chateaubriand a en outre profité de sa liberté de romancier pour prêter aux Natchez des traits culturels qui ne sont pas les leurs. Ainsi, comme l’a fait remarquer Gilbert Chinard, «il n’a pas hésité à les doter d’une mythologie étrangère, à les faire jurer par les dieux des Lacs, et à appeler Michabou le Grand Esprit» alors que les Natchez le nommaient Coyocop-Chill. L’un des héros du roman, Outougamiz, se promène dans le village, le flambeau de l’amour à la main, comme les Hurons de Lahontan. Les Natchez chassent le castor comme les Indiens du nord du continent américain et récoltent dans les marais du Mississippi de la folle avoine, qui ne croît qu’à proximité du Canada1.
Les Français ont quant à eux cette particularité de porter des noms tirés de l’histoire de France ou portés par des amis de l’auteur. Si Chateaubriand fait figurer de nombreux personnages historiques, seuls trois d’entre eux ont véritablement participé aux événements qui ont eu lieu aux Natchez: le célèbre d’Etcheparre, commandant du fort Rosalie; Bernard Diron d’Artaguiette, un officier des troupes de la marine; et le père Souel, un missionnaire2.
Il n’en demeure pas moins que Les Natchez et surtout Atala ont popularisé ce peuple amérindien en Europe et fait en sorte que celui-ci ne soit pas totalement oublié. L’objet de ce livre est de faire découvrir les mœurs de ces Amérindiens au même rythme que l’ont fait les explorateurs et colons français du xviiie siècle. Il s’agit également d’observer les changements qui ont pu se produire dans la société natchez à la suite de l’arrivée des Français et de comprendre pourquoi les autochtones se sont finalement révoltés.
Pour évoquer le «massacre» des Natchez et décrire les mœurs des autochtones, Chateaubriand a tiré ses informations de divers ouvrages publiés au xviiie siècle. Parmi ses sources figure en premier lieu le père Charlevoix, qui raconta en détail les différents mouvements des Natchez dans son Histoire et description de la Nouvelle-France3 (1744). Celui-ci est venu en Amérique du Nord pour la première fois en 1705 pour enseigner la grammaire au collège des jésuites de Québec. Après un séjour de onze ans en France, il revient au Canada en 1720 pour entreprendre un voyage dont le but est de découvrir un passage vers l’océan Pacifique. À la fin de l’année 1721, il passe par les Natchez et fait la connaissance des autochtones puis descend jusqu’à l’embouchure du Mississippi où il s’embarque pour la France. Charlevoix n’est donc pas présent en Louisiane à l’époque de la révolte des Natchez. Son récit de l’événement s’inspire en réalité très largement de celui du père Mathurin Petit, reproduit dans ce volume en annexe, et de la correspondance du gouverneur de l’époque, Étienne de Périer, à laquelle il a eu accès. Chateaubriand s’inspire beaucoup de cet «historien fidèle» et insère deux extraits de l’ouvrage de Charlevoix à la fin de son roman pour que le lecteur reconnaisse «ce que le poète a ajouté à la vérité1 ».
Chateaubriand a également lu les trois volumes de l’Histoire de la Louisiane (1758) de le Page du Pratz, qui constituent, encore aujourd’hui, l’une des sources les plus importantes pour l’histoire de la colonie. Le Page du Pratz avait une vingtaine d’années lorsqu’il est arrivé comme colon en Louisiane en 1718. Deux ans après son arrivée, il s’installe aux Natchez et commence à exploiter des terres grâce à des esclaves qu’il obtient auprès de la Compagnie des Indes. Il demeure huit ans dans la région et sympathise avec de nombreux autochtones. Il apprend des rudiments de leur langue et discute souvent avec leurs chefs de l’histoire de leur nation. En 1728, il prend la direction de la plantation appartenant à la Compagnie des Indes située à proximité de la Nouvelle-Orléans. Cela lui évitera de faire partie de la liste des victimes françaises du massacre des Natchez. Il finit par retourner en France en 1734.
Il est dommage que Chateaubriand n’ait pas eu connaissance de l’ouvrage de Benjamin Dumont de Montigny car il aurait eu une autre version de l’histoire de la Louisiane. Né en 1696, Dumont était le fils d’un magistrat. Entré dans la carrière militaire, il est envoyé à Québec où il demeure de 1715 à 1717. Il obtient ensuite une commission de lieutenant en Louisiane où il débarque en 1719. Peu de temps après son arrivée, Dumont offense le gouverneur Jean-Baptiste Lemoyne de Bienville, ce qui lui occasionnera par la suite de nombreuses déconvenues et souffrances, Bienville ne manquant aucune opportunité pour le maltraiter. La vie en Louisiane de Dumont de Montigny n’est pas un long fleuve tranquille. Celui qui se considère comme «un Robinson français» est tour à tour officier, simple soldat, colon, ingénieur; sa maison est entièrement détruite dans un incendie; et il perd tous ses biens dans le chavirement de sa pirogue. Il voyage néanmoins beaucoup, participe à plusieurs expéditions militaires et est stationné aux Natchez en 1727 et 1729. Au moment de la révolte des Natchez, il vient tout juste de descendre à la Nouvelle-Orléans. Il retourne finalement en France en 1737. Son livre, intitulé Mémoires historiques sur la Louisiane (1753), est tiré d’un manuscrit1 qui a été retravaillé par la suite par le Mascrier avant d’être publié. Il n’en demeure pas moins une source essentielle2.
Comme pour tout livre d’ethnohistoire portant sur l’Amérique du Nord au xviiie siècle et plus particulièrement sur les relations entre les Européens et les Amérindiens, l’absence de sources autochtones est un réel handicap puisque nous ne disposons que d’ouvrages français voire européens pour nous relater les faits. Il faut également ajouter que, pour ce qui concerne la révolte des Natchez, la subjectivité des auteurs dépend bien souvent de leur rôle dans les nombreuses querelles qui opposaient les différents colons, notamment avec les gouverneurs ou lieutenants généraux de la province de Louisiane. En effet, puisque la révolte des Natchez a été vécue comme une véritable catastrophe, il fallait absolument trouver des responsables. La mise en cause de certaines personnes s’est bien souvent faite en fonction des inimitiés. Ce n’est qu’en comparant les différentes relations, qui sont nombreuses, et en connaissant un peu l’histoire du narrateur qu’on peut s’approcher d’une certaine réalité historique.
Au fil des siècles, les Natchez ont eu plusieurs noms. Représentants de la civilisation Plaquemine, Quigualtam, Quiqualtanqui, les Natchez ne furent appelés Natchez qu’à la fin du xviie siècle par les Français lorsque ceux-ci visitèrent le Grand Village des Natchez. Ces derniers attribuèrent ainsi le nom d’une communauté à l’ensemble de la nation. Dans certaines sources, on apprend que les Natchez se désignaient eux-mêmes par le nom de Théloëls. Par souci de clarté, nous avons néanmoins décidé de conserver celui de Natchez, ne voulant pas céder aux appels du politiquement correct.