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Fiche : Sublimes cartes à jouer
 
 
   
 
Les cartes présentées dans ce livre sont une sélection parmi des centaines de jeux acquis durant plus de quarante ans. La diversité des cartes produites depuis des siècles est telle, qu’aucun ouvrage, aucun catalogue, aussi complets soient-ils, ne peuvent en rendre compte. Vous pourrez réunir tout ce qui a été publié sur le sujet : livres, brochures, fascicules, listes de ventes aux enchères ou de marchands, catalogues de musées, d’expositions, d’institutions, cela ne vous donnera qu’un panorama approximatif de tout ce qui a été peint, dessiné et imprimé depuis le XIVè siècle en Europe et dans le monde.
Toutefois, il ne s’agit pas ici de présenter ou d’écrire l’histoire de la carte à jouer mais de montrer et de faire voir la diversité époustouflante d’un univers mal connu, voire méconnu et ignoré. L’on peut dire qu’il s’agit dans la plupart des cas d’une histoire parallèle à celle de l’imagerie populaire et de la gravure. Un regard sur les pages qui suivent peut déjà donner une idée de cette imagerie sans limite, où tous les sujets : historiques, politiques, esthétiques, culturels, érotiques, romantiques, divinatoires et… magiques, sont abordés et illustrés. Toutes les techniques de la gravure : sur bois, sur cuivre, sur acier, sur pierre, sur zinc, sur film, et ce jusqu’au numérique ont été employées. Mais ce qu’il ne faut surtout pas oublier, c’est que cette parenté s’arrête aux moyens de création et de reproduction, et que le but, la finalité, c’est l’aspect ludique, le jeu ! A chaque fois, au lieu d’avoir une image sainte, une scène dramatique ou romantique, ou encore une scène de guerre ou une caricature, vous avez 32, 36, 52, 54, 64, 78, 97 ou 120 cartes entre les mains, selon les origines. Toutefois, je signale qu’ il ne sera question ici que de “cartes à jouer”, car les tarots - qui sont aussi des jeux de cartes - seront traités dans un autre ouvrage.

De la xylographie à la taille-douce, en passant par le pochoir ou l’aquarelle, de la litho-chromographie à l’offset, le spectre est impressionnant. Mais au départ, chaque jeu édité, et ce jusqu’au début du XXè siècle, a été dessiné avant d’être imprimé, et, parmi tous ces jeux créés, beaucoup n’ont pas été reproduits, ils sont restés exemplaire unique. En Inde et en Perse, les jeux ont toujours été faits main. Aujourd’hui encore, on continue à en produire, mais pour les touristes ! Il en va toutefois de même pour les premières cartes à jouer européennes, elles étaient faites par des enlumineurs et des peintres miniaturistes et… nul ne sait ce qu’étaient ces cartes à jouer ; il ne reste rien du XIVè siècle, sauf les interdits de l’église et des traces de commandes et de paiements ! Aucun de ces documents ne décrit toutefois ce qu’étaient ces “cartes”, sauf qu’elles servaient au jeu et pas forcément aux jeux tels que nous les connaissons ! Je me dois de dire que les enseignes Cœur, Pique, Trèfle et Carreau ont été créées en France et sont vite devenues européennes, puis américaines via l’Angleterre, avant de devenir universelles à travers le bridge. Le sud de ce qui allait devenir la France, certaines régions d’Italie et ensuite l’Espagne jouaient avec des Coupes, des Deniers, des Bâtons et des Epées, cependant que les pays germaniques avaient créé des Feuilles, des Cœurs, des Glands et des Grelots, avec une variante pour les cartes suisses. Ailleurs sur la planète, l’on trouve des “couleurs” indiennes, chinoises, coréennes, thaïlandaises, etc.

Par ce livre, je cherche surtout à montrer cette merveilleuse activité qui consiste à découvrir, encore et toujours, non seulement des jeux de cartes de toutes époques et de toutes contrées, mais aussi des objets et pièces périphériques, ou des accessoires étroitement associés tout aussi enchanteurs et surprenants, sans parler des extraordinaires dominos-cartes, ou des bureaux typographiques, et même de la diversité des marqueurs. Il est vrai que collectionner les cartes, c’est aussi recouper l’histoire, non pas l’officielle, mais une histoire peu révélée qui oblige à parcourir de vastes champs de connaissance à partir de l’origine des premières images imprimées, mais surtout, à s’intéresser à l’histoire trop peu explorée de l’enluminure et de la miniature, celle qui permet d’avoir une idée de la naissance du jeu en Europe par le truchement d’images qui au départ n’étaient pas forcément destinées au jeu, mais qui le sont devenues petit à petit de par la structure même de la nature humaine. Des quantités d’images ont ainsi été peintes dont il ne reste pour ainsi dire rien. Ce sont les régions où existaient des tailleurs de moules qui ont donné naissance à des ensembles imprimés. Une vaste documentation dépassant le cadre même du jeu permet d’écarter les énormes stupidités jusqu’ici avancées quant à l’origine des cartes : rien, vraiment rien de ce qui a été avancé - et surtout pas par ceux qui répètent les mêmes erreurs depuis deux siècles - ne tient. Il est par conséquent bien plus passionnant de chercher, de trouver des jeux et des livres, et d’avoir sa vision personnelle sur la naissance et le cheminement des jeux de cartes, allant des factor cartorum et pictor (Avignon), de ceux que l’on désigne par que fa las cartas ho lo ybes per joguar (Montpellier), ou pittor de naïbis (Bologne), kartenmaler (Ulm), etc.
Collectionner les cartes et les objets du jeu vous oblige à une culture intense pour le moins aussi ludique, diversifiée, et originale, très loin des sentiers battus de ce qui est considéré comme faisant partie du savoir ou des collections-type (tableaux, sculptures, porcelaines, meubles, antiquités…). La multiplicité iconographique des cartes est stupéfiante, riche, étonnante. C’est essentiellement cet aspect qui est privilégié dans cet ouvrage.
Les tarots seront abordés dans un autre livre vu l’abondance de ce qui est présenté ici et qui n’est qu’une sélection parmi des centaines et des centaines de pièces. Un catalogue nécessiterait plusieurs volumes et n’aurait aucun intérêt pour ceux qui découvriront cet univers magique et mystérieux.
Les cartes, peintes ou imprimées, ont d’abord été faites pour l’éducation, ensuite elles ont été réunies pour le jeu, mais aussi, tout aussitôt, comme tant d’autres supports, pour la divination. L’on peut aussi être stupéfait de découvrir la masse de “produits dérivés” issue des cartes : assiettes, verres, marqueteries, foulards, tissus, bijoux, vases, boîtes, coffrets.

J’espère avoir fait une sélection intéressante et captivante, et je vous souhaite autant de joie à feuilleter ce livre que j’ai eu d’émotions à le faire.

Jean Verame
Saint-Rémy de Provence










Jeux pour joueurs


Pas une seule carte, pas le moindre jeu imprimé n’a été trouvé avant la deuxième moitié du XVe siècle, et les rares feuilles survivantes de ce siècle ont été découvertes dans des plats de reliure. Ce qui ne veut pas dire que l’on peut affirmer avec certitude qu’il n’y a pas eu d’impression plus tôt. Oui, les cartes étaient faites à la main, et il est certain qu’il faudrait pouvoir constituer une histoire des tailleurs de moules pour y voir plus clair. D’ailleurs, la seule affirmation que l’on puisse avoir, c’est qu’il n’y a que les régions où ces sculpteurs existaient qui pouvaient imprimer des cartes. N’empêche, les orfèvres, qui étaient par la force des choses graveurs sur métaux, pouvaient très bien avoir travaillé des plaques de cuivre au burin et dessiné des cartes. Oui mais là où l’on tourne forcément en rond c’est que, même si l’on pouvait certifier qu’ils faisaient ce genre de tirage, de quelles cartes s’agissait-il ? Bien qu’il soit absurde de ne se référer qu’à des documents - ceux-ci n’étant jamais à l’origine des choses - il a quand même été trouvé en Avignon des preuves de l’existence de moulins fabriquant du papier pour cartes à jouer. Un acte passé devant un notaire Avignonais, le 15 janvier 1431, dit que Bernard de Guillermont, qui exploite des moulins à Entraigues et à Sorgues, vend à deux marchands italiens toute sa production de papier durant l’année à venir, dont du papier pour cartes à jouer (pro qualibet rayma papiri ad faciendum cartas pro ludendo). Idem en 1437, le 14 octobre, Jaco Sextorii, fabricant à Sorgues, vend au même marchand de cartes, Odet Bouscarle, sa production pour un an (pro rayma papiri dupli pro cartis). L’on peut supposer qu’une partie de cette production partait vers Lyon, voire ailleurs, et pourquoi pas Marseille. Puisque nous sommes à Avignon, continuons, car le premier cartier connu dans cette ville était Stephanus Moreti, factor cartorum. Il était mercier depuis 1419, et en 1439 il est désigné comme factor cartorum, puis, factor cartorum et pictor. Ces métiers étaient loin d’être incompatibles au XVe siècle. Il est parti à Montpellier entre 1444 et 1448 où on le retrouve sous le nom de Steve Moret, “que fa las cartas ho lo ybes per joguar”. L’on peut même supposer que son fils Pierre lui a succédé en tant que “fazedor de cartas, alias de ybys”. Rien n’empêche une ville comme Avignon d’avoir eu des tailleurs de moules pour les cartes, ils n’étaient pas tous concentrés à Augsbourg, ville qui aurait connu les premiers tailleurs, que ce soit pour les images saintes ou pour les cartes. L’existence de “tailleurs de molles” a été trouvée à Dijon en 1393, à Ulm en 1398, ainsi qu’à Florence. Tous les signes sont très proches dans le temps ; ainsi pendant que nous parlons d’Avignon, on trouve des Kartenmalers et Kartenmachers à Nuremberg, bien que le terme en allemand pour désigner un cartier est Briefdrucker plutôt que Kartenmahler. Nous savons que le bois taillé le plus ancien que nous connaissions jusqu’à présent est appelé “le Bois Protat” qui est de la fin du XIVe siècle, ce qui ne veut nullement dire qu’il n’y en eut avant, vu que le pape Clément VI (nous revoici en Avignon) favorisait la diffusion de gravures pour propager la foi, et ceci entre 1342 et 1352. D’ailleurs, un document daté de 1337 et trouvé à l’abbaye St-Victor à Marseille, interdisait de jouer aux “feuilles de papier” devenues cartes par la suite. Ce n’est donc pas un hasard si les premiers cartiers allemands s’appelaient Briefdrucker ! L’on jouait donc aux feuilles et l’on ne saura probablement jamais ce qu’elles représentaient, tout en sachant que la variété des images et des hiérarchies devaient être d’une diversité certaine.

Une merveilleuse estampe, faite au burin par un Bourguignon et datant de 1440 environ, s’appelle “Le Grand Jardin d’Amour”. L’on peut y voir sur fond de châteaux et de forêts des personnages buvant, s’amusant, conversant, jouant de la musique et, tout à gauche, au premier plan, un couple jouant aux cartes !
Les cartes sont-elles nées dans la région rhénane ? en Bourgogne, en Provence ? Il est probable que les premières enseignes conçues dans le Midi - qui deviendra français par la suite - soient les Coupes, les Bâtons, les Deniers et les Epées. D’ailleurs, ces cartes s’appelaient “Bâtons” à l’époque, et aujourd’hui encore, beaucoup de français de diverses provinces, quand ils voient ce genre de cartes s’exclament : “Ah, des tarots !”, car c’est bien en pays d’oc que ces cartes sont nées, puis sont descendues vers l’Italie et l’Espagne.
Y a-t-il eu des Grelots, Glands, Feuilles et Cœurs avant les Deniers, Coupes, Epées et Bâtons ? Nul ne sait, la seule certitude est que cela n’a pas pu naître spontanément. Quand on compare les premières cartes lyonnaises et les premières cartes allemandes - je parle de celles qui sont visibles - il n’y a pas le moindre point commun entre les deux. Mais ce que l’on peut toutefois observer, c’est que les cartes lyonnaises annoncent déjà le style qui caractérisera les figures françaises et leur extraordinaire élégance, cette attitude svelte et hiératique que l’on retrouvera sur les cartes faites à Toulouse, sur celles qui seront exportées et trouvées en Espagne, celles faites à Rouen, à Trévoux, à Thiers ou à Romans. Ce fameux portrait lyonnais que l’on retrouvera en Savoie, à Rome, à Florence, jusqu’à Vienne en passant par l’Allemagne et la Suisse, et que l’on retrouvera finalement en Angleterre où ce portrait français va définitivement se figer au point que les cartes pour les parties de bridge d’aujourd’hui, et ce dans le monde entier, sont encore et toujours les mêmes.

En France, c’est au début du XVIIIe siècle que tout change. Depuis 1701 pour être précis, au moment où décision est prise et ordre est donné pour figer les portraits régionaux qui vont se retrouver au nombre de neuf. Ce qui va avoir pour résultat un affadissement, une monotonie, un inesthétisme des cartes françaises produites pour les joueurs, aussi statiques que les cartes anglaises issues du même berceau.

Ce que je n’ai pas encore dit, c’est que paradoxalement les cartes anciennes pour joueurs sont plus rares et plus difficiles à trouver que les jeux de fantaisie, et pour cause, elles servent vraiment à jouer, elles s’usent, se détériorent et... se jettent ! Essayez de trouver un jeu américain d’avant 1850 !

Il devient de plus en plus improbable de trouver un jeu au fond des tiroirs. Chez les antiquaires, rien ne sert de chercher, d’ailleurs c’est un sujet qu’ils ne connaissent pas et certains seraient capables de vous proposer un fac-similé usagé pour le prix d’une rareté du XVIe siècle ! Aux puces, vous pouvez trouver de petits jeux qui, il faut le dire, sont aussi passionnants à collecter que les autres. Aimer les cartes ne consiste pas à traquer uniquement les “merles blancs”. La régie a été supprimée en France en 1945, ce qui a donné liberté entière aux cartiers. Seulement, tenant compte du côté traditionnel des joueurs, il n’était pas question de modifier fortement les Rois, Dames et Valets des tapeurs de carton. De plus, les grands cartiers avaient le quasi monopole de la distribution. Alors, des marques d’apéritif, de pastis, enfin, tout ce qui est destiné aux bistrots, firent appel à de petits cartiers pour leur fabriquer des jeux pas chers et portant leur raison sociale sur le dos. C’est ainsi que sont nées de grandes quantités de cartes au portrait original entraînant dans leur sillage : tapis de jeu, cendriers, boîtes à cartes en bois et en métal, et à la fin en plastique, ventant des quinquinas, des boissons anisées et tutti quanti. Ces jeux ne valaient rien. On les trouvait aux puces pour trois sous, et tout le monde, évidemment, les snobait, ils n’étaient pas dignes d’être collectionnés... Résultat, on ne les trouve quasiment plus et, dans quelques années, ils seront recherchés et... chers !

J’ai parlé des portraits régionaux français qui étaient au nombre de neuf de 1701 jusqu’à ce que la Révolution les supprime à la fin de ce même siècle. Mais il en était ainsi dans tous les pays où la carte à jouer est née, principalement, la France, l’Allemagne et l’Italie.

En France, il y a eu le Portrait de Paris, de Lyon, du Dauphiné, de Provence, de Bourgogne, d’Auvergne, du Limousin, de Guyenne et du Languedoc. Il y a aussi un Portrait Catalan et les jeux d’Aluette.
En Allemagne, il y avait, et il y a toujours, un Portrait de Bavière, de Franconie, de Nuremberg, de Saxe, de Berlin, du Wurtemberg et de Prusse. Il y a aussi un Portrait Tyrolien ou Salzbourgeois, Bôhémien aussi, et Austro-Français, pourquoi pas. Il y a un Portrait Suisse, un du Tessin, et aussi ce que l’on peut appeler un Franco-Suisse.
En Italie, il y a les Portraits Vénitien, Triestin, Trentin, Romagnol, Napolitain, Florentin, Toscan, Sicilien, Milanais, Génois, Viterbois et même Sarde. Il y a donc encore de quoi faire pour ceux qui veulent partir à la recherche ou même s’initier à tous ces jeux aux portraits différents et somme toute facilement reconnaissables. Depuis 1813, la France n’a plus, tout comme en Angleterre, qu’un seul portrait, c’est l’ancien portrait de Paris devenu “le” Portrait Français, alors que tout ce que j’ai cité des autres pays est encore produit et pratiqué.

Pour conclure ce chapitre, et après ce qui y est dit, je demande à ceux qui voudraient prendre des renseignements sur des “sites cartes à jouer” d’être plus que circonspects et sceptiques sur les “vérités” qu’ils pourraient y trouver. Les cartes sont définitivement une création européenne et ne viennent aucunement d’ailleurs. Le reste est délire d’ignorant.