extrait

 
Fiche : L'agriculture de demain
 
 
   
 

Préface
Quelles leçons pour demain ?



La signature des accords de l’Uruguay Round, le 15 avril 1994, dans le cadre du General Agreement for Tariffs and Trade (GATT), signifiait l’intégration, pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, de l’agriculture dans les disciplines du commerce international. Cette libéralisation partielle permettait aux deux superpuissances vertes d’alors, les États-Unis et la Communauté européenne, de réduire le coût prohibitif de leurs politiques agricoles – dont la légitimité diminuait parallèlement à la part de l’agriculture dans leur économie. Simultanément, cette négociation ouvrait les marchés des pays riches aux pays en développement.
En 2006, soit plus de vingt ans après l’enclenchement du processus de libéralisation de l’agriculture, la suspension des négociations du cycle du développement dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) rappelle le caractère éminemment critique de l’agriculture. Tantôt atout commercial, enjeu économique ou politique dans les pays riches et émergents, l’agriculture reste une activité décisive pour enrayer famine et pauvreté dans les pays les moins avancés. Au-delà de l’économie et quel que soit le niveau de développement, l’attitude à l’égard de l’agriculture est une part de l’identité culturelle de chaque peuple.
Dans ce contexte, faut-il le rappeler, toute action qui tend à modifier les conditions de l’activité agricole est problématique. La négociation à l’état de blocage nous invite au bilan. Quelles leçons tirer de vingt ans de libéralisation ?
Le clivage « gagnants/perdants » de la mondialisation de l’agriculture se superpose en partie au clivage « riches/pauvres » : un groupe de tête formé par les États-Unis et l’Union européenne (UE) se détache, suivi de près par des « challengers » de taille (Brésil et Inde), tandis que la majorité des pays peine à rester dans la compétition. La réalité est cependant plus complexe, car pour tous l’ouverture est une chance mais elle a un coût. Elle désagrège les tissus économiques et sociaux et bouscule les choix de société.
Il n’est pourtant pas question de faire machine arrière. Aucune expérience de développement à l’abri des échanges n’a réussi. Rester au statu quo est inenvisageable : aucun pays ne se satisfaisait du stade d’ouverture actuel. L’entre-deux dans lequel nous nous trouvons rend l’effort de nouvelles concessions toujours nécessaire mais de moins en moins évident. Car la libéralisation provoque des gains globaux réels, mais mal distribués, intangibles et diffus qui pèsent peu face aux effets négatifs évidents à court terme (fermeture d’exploitations, abandons de cultures, etc.). Face à l’insuffisante prise en charge du coût des ajustements, ceux qui tentent d’organiser la mondialisation (OMC et UE) font l’objet de critiques violentes. Dès lors, que faire pour amortir les effets négatifs de la libéralisation de l’agriculture ?
La mondialisation des marchés agricoles oblige tout d’abord les pays développés à reformuler les politiques publiques afférentes. Seuls à pouvoir soutenir leur agriculture parce qu’ils en ont les moyens financiers, les pays développés et particulièrement les États-Unis et l'Union européenne provoquent des distorsions de concurrence qui privent les pays en développement d’une compétition commerciale loyale. Les politiques de soutien doivent donc être adaptées pour éliminer leurs effets négatifs sur le fonctionnement des marchés (suppression des soutiens à l’exportation, découplage des soutiens internes).
Dans les pays en développement, notamment dans les pays les moins avancés (PMA), la libéralisation est une condition nécessaire mais insuffisante pour ouvrir la voie au développement. Les PMA pourraient même devenir les premières victimes de la libéralisation des pays riches si les accords préférentiels dont ils bénéficiaient étaient remis en cause. L'expérience montre que les politiques d’ouverture aux échanges agissent sur le développement lorsque deux conditions sont réunies : les entreprises doivent être suffisamment fortes pour tirer parti des nouvelles possibilités offertes par l’ouverture aux échanges, et les gouvernements doivent avoir les moyens de mettre en place des filets de protection à destination des populations les plus vulnérables et des activités les plus menacées.
Depuis des millénaires, nos civilisations règlent les questions d'environnement, d'alimentation, de gestion des territoires dans un cadre économique et politique dans lequel l’agriculture occupe une place réelle ou symbolique éminente. En proposant de nouvelles règles aux marchés agricoles, l’ouverture aux échanges commerciaux internationaux modifie à plus long terme cette place de l’agriculture dans nos sociétés. La poursuite du processus de libéralisation ne pourra donc pas faire l’économie d’un débat sur le rôle que nous souhaitons assigner à l’agriculture qui a forgé nos identités et constitué une clé de l’équilibre de nos sociétés.
Dans ce nouveau jeu d’interdépendances étroites, l’ouverture impose à tous la mise en place de régulations adaptées. L’urgence en est d’autant plus grande que l’agriculture est face à une contradiction : une grande part de l’humanité ne mange pas à sa faim, mais l’exploitation intensive des terres qui serait nécessaire pour produire une alimentation en quantité suffisante constituerait une menace grave pour l’environnement, alors que l’utilisation des nouvelles technologies de production est fortement contestée.
Pierre Rainelli nous invite à comprendre la nouvelle donne agricole en se livrant à un examen rigoureux des leçons du passé et des enjeux qui se dessinent dans un avenir proche. Il restera aux citoyens et à leurs représentants d'apporter des réponses dépassionnées aux problématiques institutionnelles, techniques et scientifiques qui se présentent à nous aujourd’hui (OMC et libéralisation, OGM, démographie, etc.). Les Européens s’y essaieront avec l’ouverture de la négociation sur la réforme de leur politique agricole commune (PAC) au début de l’année 2008.

Pierre LEPETIT
Inspecteur général des Finances,
Vice-Président de Notre Europe, initiateur du projet prospectif « PAC 2013 »,
Ancien directeur exécutif de l'IFRI.

Décembre 2006









Introduction
Petit historique de l’agriculture dans la mondialisation


Crise alimentaire, organismes génétiquement modifiés (OGM), biocarburants, négociations acharnées au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) : l’agriculture mondiale et son avenir sont au cœur des débats contemporains. Cette activité vitale pour tous a pourtant une place à part dans le commerce mondialisé et fait l’objet de luttes sans merci entre ceux qui voient dans la libéralisation de tous les échanges une solution globale à la pauvreté, et les partisans d’un certain protectionnisme, tant dans les pays pauvres que dans les pays riches attachés à leur agriculture, comme la France. Dans ce contexte, qui seront les gagnants et les perdants de la mondialisation ? Et d’abord, qu’est-ce que la mondialisation ?
La mondialisation est un phénomène qui va bien au-delà d’une simple extension des échanges entre nations, comme cela s’est produit tout au long des siècles passés. Il s’agit d’un mouvement d’intégration des territoires et des activités au sein de réseaux globaux qui transcendent les États. Si l’on suit l’économiste Jacques Adda1, cette mutation est fondée sur la concurrence généralisée qui remet en cause les cadres nationaux et les systèmes de régulation sociale ayant vu le jour après la grande crise de 1929.
La mondialisation s’inscrit dans la division internationale du travail, qui a conduit, à la suite du désenclavement planétaire à une spécialisation des régions du monde. Cette spécialisation ne résulte pas seulement des dotations naturelles en facteurs de production, mais aussi de l’action des puissances colonisatrices aux XIXe et XXe siècles, et plus largement des rapports de forces internationaux. L’exemple de l’Inde, dont l’industrie textile a été ruinée par la politique industrielle de l’Angleterre, est bien connu. Leader mondial au XVIIIe siècle tant pour la production que l’exportation de cotonnades, l’Inde à la fin du XIXe siècle importe 70 % de sa consommation, essentiellement d’Angleterre. En revanche, elle lui fournit le coton brut dont ses manufactures ont besoin, mais aussi du thé, du café, etc. Le développement industriel du Nord s’est fait grâce à une maîtrise des filières d’approvisionnement et de commercialisation se traduisant par une désindustrialisation du Sud.
Par définition, un tel mouvement tend à englober tous les secteurs d’activité. Or, s’il en est un où les résistances sont vives, c’est l’agriculture. Résistances que l’on rencontre aussi bien dans nos sociétés développées que dans nombre de pays défavorisés. Raisons essentiellement politiques et historiques dans le Nord, bien que ce secteur ait un caractère résiduel avec une participation de 2 à 3 % dans la création de la richesse. Raisons plus structurelles dans le Sud, où la moitié environ de la population vit de l’agriculture et où se trouve concentrée la pauvreté.
En fait, depuis les débuts du commerce au long cours, une part importante des échanges a porté sur des denrées agricoles, mais il s’agissait de produits coûteux comme la soie et les épices au Moyen Âge. Les échanges de produits de base, telles les céréales, relevaient d’un commerce de proximité, et il a fallu attendre la fin du XIXe siècle avec les débuts de la mécanisation agricole et la révolution des transports pour que la situation change. Ainsi, entre 1870 et 1900, le prix du transport du blé américain en Europe a été divisé par trois. Les coûts de production étant moins élevés, cette réduction du fret a permis aux États-Unis de multiplier leurs exportations de blé par presque 40 entre 1850 et 19002. Pendant cette période, une part importante des échanges a porté sur les produits tropicaux en provenance des colonies.
Pour les pays pauvres, si aujourd’hui les denrées tropicales peuvent assurer l’équilibre de la balance commerciale, il ne faut pas oublier que l’essentiel de l’activité agricole se concentre dans le secteur vivrier. Pour ce dernier, la mondialisation, qui signifie la concurrence avec les produits des zones tempérées à bas prix, présente un danger considérable, d’où les réticences à l’ouverture. Réticences que l’on retrouve chez les paysans européens dont beaucoup seraient laminés en cas de suppression de toute protection et qui reproduisent les réactions de la fin du XIXe siècle lors de l’arrivée des produits bon marché du Nouveau Monde.
Mais les situations sont loin d’être comparables, car les nations riches peuvent toujours aider leurs exploitants, à condition que cela ne perturbe pas les échanges. Si les pays en développement (PED) ont cette possibilité juridique, ils n’en ont pas les moyens. Or l’agriculture joue un rôle central dans leur économie et dans la réduction des inégalités, qu’il s’agisse des inégalités par rapport aux autres pays, ou des inégalités internes. Une telle situation explique l’attention particulière attachée à ce secteur dans le domaine des échanges, mais aussi à l’égard de tout ce qui peut favoriser son essor afin d’enrayer la malnutrition et la pauvreté, et de favoriser le développement.
La maîtrise des techniques de production alimentaire est au fondement de l’inégale répartition des richesses entre les sociétés, comme le montre Jared Diamond3. C’est la disponibilité de ce qu’il appelle la « force agricole » qui est la cause première de l’émergence de sociétés dominantes. L’origine de cette force repose sur la domestication d’associations entre céréales, pour l’énergie, et des légumes à gousse, pour les protéines. Les céréales qui poussent vite peuvent fournir dans des conditions primitives jusqu’à 1 tonne de grains/ha, soit 50 kilocalories (kcal) d’énergie alimentaire pour 1 kcal de travail dépensée. Aujourd’hui encore, les céréales représentent la moitié des calories consommées par les humains, et plus encore dans les pays en développement, ce qui explique qu’elles restent si importantes dans le commerce mondial.
Dans l’histoire de l’humanité, cette domestication de plantes, mais aussi de mammifères, n’a été possible qu’en Europe, via le Croissant fertile, et en Chine. Sur ces fondements, l’Empire chinois a créé une société très avancée disposant de la poudre à canon, la boussole magnétique, la navigation à voiles multiples, le gouvernail à étambot, etc. Ces innovations lui ont permis l’exploration de l’Afrique orientale dès 1405, soit plusieurs décennies avant les Portugais. Mais une révolution de palais ayant conduit au pouvoir les adversaires de ces expéditions maritimes, les chantiers navals et les bateaux furent détruits en 14334, ce qui empêcha la Chine d’avoir la maîtrise des mers, clé de l’expansion coloniale. Dans une perspective de très long terme, l’actuelle émergence de la Chine comme puissance mondiale apparaît donc sous un autre jour.
Ainsi l’agriculture est à la racine du développement des sociétés et des inégalités entre continents et nations. Malgré des siècles de perfectionnements techniques et de progrès agronomiques, la question agricole reste d’actualité, ne serait-ce que pour les 854 millions de personnes souffrant de la faim aujourd’hui. Qu’en sera-t-il demain, dans moins d’un demi-siècle, quand il y aura sur la planète 3 milliards de bouches de plus à nourrir ? Est-ce que la « force agricole » dont parle Jared Diamond sera mieux partagée ? Dans cet esprit, la libéralisation des échanges permettra-t-elle de créer une dynamique susceptible de faire décoller des économies dont le potentiel n’est pas négligeable ?
C’est à ces questions que nous tenterons de répondre en examinant en premier lieu les possibilités qui s’offrent à la planète. L’analyse préalable de la situation alimentaire et des capacités de production par grands blocs régionaux met en évidence les disparités entre, schématiquement, un Nord où les capacités de production excèdent largement la demande, et un Sud, principalement l’Afrique subsaharienne, où l’offre court toujours après la croissance démographique. Elle montre pourquoi les échanges agricoles mondiaux sont indispensables (chap. 1).
Cette suprématie du Nord est illustrée par le poids sur les marchés mondiaux de l’Union européenne (UE) – et notamment de la France – grâce aux succès de la politique agricole commune (PAC), et des États-Unis dont l’agriculture est largement industrialisée mais dépendante des aides (chap. 2).
Cette opposition Nord-Sud doit être nuancée en raison du poids croissant des pays émergents. Le cas de l’Inde est instructif, avec un début de transition démographique et de développement annonçant d’importants changements dans la demande alimentaire. Les bouleversements de la Chine, connus surtout au travers de l’expansion des industries manufacturières, doivent aussi être analysés du point de vue agricole. Ce pays est en effet passé d’une vision autarcique à la mise en valeur de ses avantages comparatifs, ce qui ne peut manquer d’influer sur les échanges, par exemple avec le Brésil, nouveau géant agricole capable de produire de tout à des prix compétitifs. Mais la faiblesse des infrastructures de cette nation et surtout la nécessité de préserver ses forêts posent des limites à sa progression (chap. 3).
Dans une vision classique, on peut s’interroger sur les équilibres futurs. Les évolutions démographiques, qui conditionnent la demande, révèlent une augmentation mondiale d’ici 2050 de l’ordre de 50 %. Mais en Afrique, la population fera plus que doubler, alors que l’offre aura de la peine à suivre. En Asie, où le manque de terres est compensé par une intensification fondée sur l’irrigation, se profile une pénurie en eau compte tenu de la demande à des fins domestiques ou industrielles. Les OGM, objets d’autant de craintes que d’espoirs, ne paraissent pas à l’heure actuelle susceptibles de résoudre le problème de la faim, alors qu’ils font l’objet d’interrogations dans le domaine de la biodiversité et de la santé, et qu’ils sont mis en cause dans l’appropriation du vivant par des intérêts privés (chap. 4).
Dans une vision plus prospective, les biocarburants issus des céréales, des betteraves et de la canne à sucre, ainsi que du colza et d’autres oléagineux joueront-ils le rôle important en tant que substitut du pétrole que certains lui attribuent ? Si tel était le cas, la nouvelle répartition des terres entre la production à des fins alimentaires et à d’autres usages entraînerait selon les régions une rupture, ou au moins de fortes tensions dans l’approvisionnement alimentaire. L’avenir des biocarburants se jouera plutôt dans la possibilité de transformer le bois en sucres à un coût raisonnable, ce qui du coup préserverait la capacité à nourrir le monde (chap. 5).
Tout effort visant à la réduction de la pauvreté, qui est essentiellement rurale et concerne environ un sixième de l’humanité, passe par une amélioration des performances de l’agriculture. Quelles sont les conditions favorables à la croissance agricole ? La libéralisation des échanges constitue-t-elle le remède miracle, comme le proclament les ultralibéraux, ou au contraire s’agit-il du mal absolu, comme le soutiennent certains altermondialistes ? Une vision dynamique doit intégrer les effets moins faciles à mesurer de l’ouverture sur les comportements des agents et des responsables politiques. Ainsi, les processus de constitution de rentes par certaines oligarchies peuvent être remis en cause, et la corruption qui ronge tant de pays pauvres peut être mieux contrôlée (chap. 6).
Les principaux résultats disponibles montrent que des gains globaux sont relativement limités et vont surtout à des pays gros exportateurs comme le Brésil, ou dans une moindre mesure, la Thaïlande. Pour les pays les plus pauvres, la disparition des systèmes de préférence commerciale les handicaperait plutôt. Par ailleurs, contrairement aux assertions de certaines organisations non gouvernementales (ONG), l’élimination des subventions européennes et américaines ne règle pas le problème de fond des pays en développement (chap. 7)
Quels sont les effets de la libéralisation sur la pauvreté interne des pays ? Pour une bonne part, la situation des personnes les plus défavorisées est liée au fait qu’un pays est exportateur ou importateur net de céréales. Les pays importateurs nets verraient sans doute leur situation se dégrader car la suppression des obstacles aux échanges a pour conséquence une augmentation du prix des céréales (chap. 8).
Ces résultats remettent en cause les schémas simplistes néolibéraux dans lesquels toute libéralisation conduit systématiquement à une amélioration de la situation des protagonistes. Inversement, la vision condamnant en bloc le système de facilitation des échanges, et son bras armé une OMC instrumentalisée par les États-Unis, ne résiste pas à l’examen des faits. Tout cela montre que les mécanismes économiques susceptibles de résoudre la pauvreté et la faim ne peuvent faire l’impasse du marché, marché qu’il faut savoir bien encadrer pour éviter certaines dérives (chap. 9).



1. J. Adda, La Mondialisation de l’économie : genèse et problèmes, Paris, La Découverte, 2006.
2. M. Mazoyer et L. Rodart, Histoire des agricultures du monde : du néolithique à la crise contemporaine, Paris, Éd. du Seuil, 2002, p. 483.
3. J. Diamond, De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire, Paris, Gallimard, 2000.
4. J. Diamond, ibid.


1. ÉTAT DU MONDE : UNE SITUATION ALIMENTAIRE FRAGILE, DE GRANDES INEGALITES ENTRE LES CONTINENTS ET DES FLUX COMMERCIAUX
CONVERGEANT VERS LES PAYS RICHES




La situation alimentaire de la planète est caractérisée par de graves déséquilibres régionaux. En effet, qu’y a-t-il de commun entre la situation de l’Érythrée où la consommation alimentaire moyenne quotidienne est de l’ordre de 1 520 kcal, tandis qu’aux États-Unis elle atteint 3 800 kcal ? Famine ici, où près des trois quarts de la population sont sous-alimentés, suralimentation là-bas et gaspillages de nourriture. Dans un monde globalement plus riche, non seulement la faim ne régresse pas, mais le nombre de personnes affamées augmente.
Pour une vision plus précise de la situation, nous présenterons dans un premier point l’état du monde, mettant ainsi en évidence l’importance du problème de la sous-alimentation. Puis, nous ferons le point sur la disponibilité alimentaire au niveau des continents en distinguant les grandes productions végétales et animales. Enfin, nous préciserons les grands flux des échanges agricoles entre les régions du monde, ce qui permet déjà de prendre la mesure des disparités à l’échelle de la planète.


UNE SITUATION ALIMENTAIRE TRES INEGALE SELON LES CONTINENTS

854 millions de personnes souffrent de la faim dans le monde. L’Asie, l’Afrique, l’Amérique latine et le Moyen-Orient paient un lourd tribut. L’ex-URSS et les pays riches connaissent également des situations de sous-alimentation.

Pauvreté et sous-alimentation sont très liées, toutefois ces deux mesures d’une situation de détresse ne sont pas directement comparables. Si ces deux indicateurs se recoupent à un moment donné, leur évolution dans le temps n’est pas identique1. Selon le dernier rapport de la Food and Agriculture Organization (FAO), l’agence de l’Organisation des Nations unies (ONU) dédiée à l’alimentation et à l’agriculture2, 854 millions de personnes, dont 820 dans les PED, souffrent de la faim dans le monde.

Source : OMS, 2004.
En apparence, la situation s’est améliorée partout dans le monde, si l’on regarde la proportion de personnes sous-alimentées. De 37 % en 1969-1971, cette part a régressé à 28 % en 1979-1981, puis à 20 % en 1990-1992, et à 17 % en 2001-2003. Effectivement, le nombre de personnes souffrant de la faim a diminué de 37 millions dans les années 1970, de 100 millions dans les années 1980, mais seulement de 3 millions entre 1990-1992 et 2001-2003, de l’ordre de l’erreur statistique, comme le souligne le directeur général de la FAO. Une brève revue par continent permet de prendre la mesure de la situation.
• Pour l’ensemble Asie-Pacifique, l’amélioration tant relative (de 20 % à 16 %) qu’en valeur absolue (de 570 millions de sous-alimentés à 524) provient essentiellement de la Chine, avec une baisse de personnes souffrant de la faim de 194 à 150 millions. En Inde, la variation est minime (de 215 à 212 millions). Le Pakistan connaît une aggravation relative et absolue, mais le pire se trouve en Corée du Nord où le nombre de sous-alimentés a plus que doublé.
• Dans l’ensemble Amérique latine et Caraïbes, on enregistre une baisse de 59 à 52 millions, grâce notamment à l’amélioration au Brésil (– 4 millions), la proportion de personnes souffrant de la faim s’établissant globalement à 10 %. Le point noir se situe en Amérique centrale et au Venezuela.
• Le Proche-Orient et l’Afrique du Nord connaissent une augmentation en valeur absolue, mais une légère baisse en valeur relative du fait de la forte croissance démographique. Abstraction faite de l’Afghanistan et de l’Irak, c’est au Yémen que l’aggravation est la plus forte avec plus d’un tiers de sous-alimentés. Dans ce bloc géographique, les importations alimentaires jouent un rôle fondamental, ce qui signifie que la survie de la population dépend de la redistribution de la rente pétrolière et des rentrées d’argent en provenance des travailleurs expatriés.
• Pour ce qui est de l’Afrique subsaharienne, la baisse relative de 35 à 32 % masque mal une situation localement dramatique. Ce sous-ensemble est, relativement au reste des PED, deux fois plus touché par la faim : avec 13 % de la population, elle concentre 25 % des sous-alimentés dans le monde. Il y a dans quatorze pays au moins 35 % d’affamés. Ces pays connaissent toutes les misères simultanément : catastrophes naturelles, guerre, épidémies et notamment le virus de l’immunodéficience humaine (VIH). Si le Ghana, l’Éthiopie et le Mozambique ont pu améliorer leur sort, c’est grâce à une croissance de la production alimentaire par tête variant entre 1,6 % et 3,3 % sur la période 1990-2003.
• Restent enfin les pays en transition, ex-URSS et Balkans, où l’on compte 25 millions de sous-alimentés. Dans le Tadjikistan et l’Ouzbékistan la situation a empiré, tandis qu’en Arménie le taux de sous-alimentation a baissé de 52 à 29 %.
• Les pays riches ont quant à eux 9 millions de personnes sous-alimentées.

Dans la plupart des pays souffrant de la faim, toute amélioration passe par un accroissement de la productivité des petits agriculteurs. Néanmoins, produire suffisamment ne garantit pas l’éradication de la faim, car il peut y avoir un problème d’accès à la nourriture à l’intérieur d’un pays quand les infrastructures sont déficientes, entre les ménages par manque de moyens, et à l’intérieur des ménages où parfois les femmes enceintes, dont les besoins sont relativement importants, sont les moins bien loties.
Par ailleurs, la faim accompagne le phénomène de malnutrition, mais ce dernier est plus complexe car il met en cause les équilibres quantitatifs, en termes énergétiques, et aussi qualitatifs. Ainsi en Inde, dans les catégories de revenus supérieurs, 25 % des enfants ont une insuffisance pondérale qui va se répercuter tout au long de leur vie future. Inversement, la Mauritanie connaît une montée de l’obésité, notamment chez les mères, touchées à 40 % par l’excès de poids, tandis que 30 % des enfants ont une insuffisance pondérale3. Faim et malnutrition provoquent des baisses de productivité physique, des retards scolaires des enfants touchés dans leurs fonctions cognitives, et des coûts de santé. Ces trois facteurs entraîneraient une perte de produit intérieur brut (PIB) de 2 ou 3 points par an4.


PRODUCTION ALIMENTAIRE MONDIALE : QUI PRODUIT QUOI ?

Si les céréales assurent plus de la moitié de la ration alimentaire des populations, la possibilité d’une pénurie n’est pas à exclure. Les oléagineux, quant à eux, connaissent une forte progression. Le porc et la volaille représentent deux tiers de la consommation de viande mondiale.

Pour connaître le niveau de l’offre alimentaire globale et la situation, nous fonderons notre analyse sur les dernières données disponibles de la FAO. Nous examinons successivement les principales productions alimentaires* végétales et animales.
Production agricole et production alimentaire : Dans sa définition la plus générale, l’agriculture englobe les forêts, la chasse, la pêche ainsi que les cultures végétales et la production animale. Tous ces éléments constituent la valeur ajoutée du secteur. Toutefois, il arrive que l’on raisonne sur l’agriculture au sens strict en excluant les produits de la pêche et des forêts.
La production alimentaire recouvre les produits de l’agriculture destinés à être mangés, ce qui signifie que la pêche en fait partie. Dans les cultures végétales, la production de fibres (coton, lin chanvre, etc.) est exclue ; de la même manière, dans la production animale, on ne tient pas compte de la laine, par exemple.

Les céréales restent la denrée principale,
mais les oléagineux deviennent une production stratégique

• Les céréales, comme on l’a vu, constituent l’essentiel de la ration alimentaire de l’humanité par ingestion directe ou par le biais de l’alimentation des animaux.
Le blé, dont la production totale pour 2006 est de 617 millions de tonnes (Mt), en léger retrait par rapport à 2005, se répartit de manière très inégale entre les continents. Plus de 43 % se trouve en Asie, qui, rappelons-le, représente plus de la moitié de la population mondiale. En valeur absolue, la Chine et l’Inde interviennent respectivement pour 99 et 71,5 Mt. Le continent asiatique est suivi par l’Europe avec 32 % (l’Union européenne pèse 21,2 %), puis loin derrière arrivent l’Amérique du Nord (12,5 %) et l’Amérique du Sud et l’Afrique (3,8 % chacune). La situation critique de l’Afrique se lit dans le niveau des importations, 29 Mt, chiffre à rapprocher des 38 millions de l’Asie. Ainsi les importations nettes de l’Afrique représentent 130 % de sa production contre 14 % pour l’Asie. À l’inverse, les pays en excédent net sont les États-Unis (22 Mt d’exportation), le Canada (18 Mt) et l’Australie (18 Mt). Au total, ces trois pays constituent 55 % du total des exportations mondiales.
Les céréales secondaires (orge, sorgho, millet, seigle, avoine et autres), dont la production est supérieure de plus de 50 % à celle du blé, se distribuent sur la planète d’une manière sensiblement différente. En effet, l’Amérique du Nord concentre 31,5 % de la production mondiale et 60 % des exportations, la plus grosse part étant assurée par les États-Unis. Vient ensuite l’Asie, avec environ un quart de la production, mais plus de la moitié des importations mondiales, l’Europe (22,6 %), l’Afrique (8,9 %) et l’Amérique du Sud (7,5 %). Le déséquilibre africain entre les besoins et les ressources propres est moins grave pour les céréales secondaires, puisque les importations nettes ne constituent que 11 % de la production. À l’inverse, le ratio pour l’Asie est de 49 %.
Le maïs présente une géographie très proche de celle des céréales secondaires, la place de l’Amérique du Nord, et plus particulièrement celle des États-Unis, étant renforcée, tandis que le poids de l’Europe est plus faible. L’Afrique reste toujours déficitaire d’environ 10 Mt, ce qui correspond à moins de 20 % de l’utilisation totale.
Le riz est produit à 90 % par l’Asie (30 % pour la Chine et 21 % pour l’Inde). Les flux entre continents sont limités, l’Afrique étant une fois encore importatrice nette d’environ 8 à 9 Mt pour une production de 14 Mt.
De plus, la situation alimentaire mondiale se caractérise par une course permanente entre l’accroissement du potentiel agricole et l’augmentation de la population. Le cas des céréales illustre cette problématique, surtout quand des difficultés climatiques, comme en 2006, viennent perturber les récoltes.

Graphique 1 : Évolution de 1950 à 2006 de la production mondiale
de grains (en Mt) et de la production par personne (en kg)
Source : www.earth-policy.org/Indicators/Grain/2006_data.htm#fig1
Le graphique présentant l’évolution de la production mondiale et de la consommation par tête est éloquent. Après avoir atteint environ 340 kg par tête et par an il y a vingt ans, la consommation se situe aujourd’hui aux environs de 300 kg. Les stocks disponibles ne représentent plus que 57 jours, soit 2 fois moins qu’à la fin des années 1990. La possibilité d’une grave crise alimentaire n’est donc pas exclue.
• Les oléagineux connaissent depuis plusieurs décennies un développement considérable en raison de l’importance croissante de leurs utilisations. Les graines vont à la trituration, les tourteaux sont devenus un élément clé de l’alimentation animale, et les huiles viennent concurrencer les corps gras d’origine animale dans la consommation humaine. De plus, ces huiles connaissent une demande à des fins non alimentaires en forte augmentation, notamment pour servir de carburant en substitution du gazole (voir chap. 5). Jusqu’à présent, l’huile de soja était prépondérante, mais aujourd’hui l’huile de palme tend à la supplanter. Colza, tournesol, arachide, coco, coton viennent en complément.
La production, en 2006, toutes cultures oléagineuses confondues, atteint presque 400 Mt se répartissant de manière à peu près équilibrée entre l’Asie (30 %), l’Amérique du Sud (27 %), l’Amérique du Nord (28 %). L’Europe vient assez loin derrière avec 9 %, et on a toujours l’Afrique à la remorque avec 4 % de la production mondiale. Toutefois, cette dernière importe très peu d’oléagineux, contrairement à l’Asie (ratio importations nettes sur production de 11,5 %) et l’Europe (ratio de 4 %).
Les États-Unis, le Brésil et l’Argentine dominent la planète, représentant à eux seuls la moitié de la production et les trois quarts des exportations. Cela concerne surtout le soja, le palmiste se développant en Indonésie et en Malaisie. En ce qui concerne les importations, l’Union européenne concentre 22 % des achats mondiaux d’oléagineux. Cette forte demande s’explique par l’important déficit de l’UE en matières riches en protéines nécessaires à l’engraissement des animaux. En effet, d’une part la politique favorisant la culture des oléagineux en Europe après l’embargo des États-Unis à l’exportation de soja, en 1973, n’a pas suffi, et d’autre part elle a été remise en cause lors de la réforme de la politique agricole commune de 2003. Mais depuis 2003, l’importateur numéro un est la Chine (39 % en 2006), du fait de la progression de sa consommation de viande, et donc des besoins pour la nourriture des animaux, et aussi du fait de l’augmentation de la consommation humaine d’huiles.

Pour la viande, le porc et la volaille prédominent,
alors que le lait est en augmentation

• Le porc est prépondérant à l’échelle de la planète. Cette espèce constitue en effet près de 40 % de l’ensemble des viandes. Cette prépondérance est attribuable à l’Asie, où cette part atteint 54 %. L’Europe contribue aussi à cet effet, mais dans une moindre mesure, avec une proportion de 50 %. Il est à noter que la Chine représente à elle seule la moitié de la production mondiale. À l’opposé, en Afrique, seulement 7,3 % de la viande vient de l’espèce porcine. Il est évident que ces différences s’expliquent essentiellement par des aspects culturels.
• Si l’on ajoute la volaille au porc, on arrive à un total de 69 %. Toutefois, la production de volailles est mieux répartie dans l’espace, avec une présence plus importante, relativement, en Afrique. Cette place des volailles et du porc tient à leur excellent indice de consommation. Dans de bonnes conditions d’élevage, il suffit de 3 kg d’aliments pour avoir 1 kg de porc, et seulement 2 kg d’aliments pour produire 1 kg de poulet. Les bovins ont des performances très inférieures.
• La production de viande bovine représente un petit quart de la production globale, proportion nettement plus élevée en Amérique du Sud (43 %), où prédomine le Brésil (13 % du monde), et en Océanie (47 %), où l’Australie s’impose (3 % de la production mondiale). Cette production est plutôt l’apanage des régions riches où l’engraissement des bovins est à base de céréales et de concentrés, ou des régions bénéficiant d’espace et d’un climat favorable.
• La place de la viande de mouton est limitée, de l’ordre de 13 Mt à l’échelle mondiale (4,5 % du total des viandes). Les trois quarts de la production se situent dans les PED. L’Australie et la Nouvelle-Zélande produisent autant que l’UE (1,1 Mt).
La comparaison, toutes viandes confondues, entre la production et l’utilisation globale de viandes met en évidence le degré d’autosuffisance des continents. Ainsi l’Asie est importatrice nette à la fois de viande bovine, de viande porcine et de volailles, et l’Afrique de bovins et de volailles. L’Amérique centrale est relativement la moins autosuffisante, devant s’approvisionner à l’extérieur pour sa consommation de toutes les viandes. L’Europe doit importer bovins et volailles. À l’inverse, les autres continents sont exportateurs nets : surtout de bovins et de volailles pour l’Amérique du Sud, le Brésil constituant à lui seul 85 % des exportations nettes de ce continent. L’Amérique du Nord, où les États-Unis interviennent pour 65 %, est plutôt orientée vers le porc et les volailles, tandis que l’Océanie, qui est relativement la zone la plus exportatrice du monde, est spécialisée dans les bovins. Secondairement, l’Australie est exportatrice de viande de mouton.

Tableau 1 : Production de viande par grandes espèces,
et toutes espèces confondues, et ratio solde du commerce extérieur
sur production (équivalent carcasse en Mt)


















Source : FAO, Perspectives de l’alimentation. Analyse des marchés mondiaux, n° 1, juin 2006. ftp://ftp.fao.org/docrep/fao/009/j7927f/j7927f00.pdf

• En complément des diverses espèces animales, il faut évoquer la production de lait et de produits laitiers. Exprimée en équivalent lait, elle connaît au niveau mondial une forte progression : de 625,7 Mt en 2004 à 658,7 en 2006. Cette progression est due pour les deux tiers à l’Asie, lui permettant ainsi de dépasser légèrement le continent européen en 2006. Néanmoins, l’UE reste le premier producteur mondial avec 147,3 Mt, loin devant l’Inde à 98,9 Mt et les États-Unis à 82,3 Mt. En revanche, la Nouvelle-Zélande à elle seule fait presque aussi bien que l’UE en matière d’exportation (10 Mt nettes contre 11,2 Mt). Si l’on considère l’ensemble Nouvelle-Zélande et Australie, le total des exportations nettes s’élève alors à 15,1 Mt en 2006, soit 60 % de la production, contre 5 % pour l’UE. L’Asie, malgré ses progrès, reste importatrice : la part de sa consommation importée atteint 7,6 %. Cette proportion est deux fois plus importante pour l’Afrique, et un peu supérieure pour l’Amérique centrale.

LES ECHANGES AGRICOLES SONT REALISES PRINCIPALEMENT ENTRE PAYS RICHES OU AVEC DES PAYS RICHES

Les pays riches alimentent l’essentiel du commerce agricole mondial (estimé à 852 milliards de dollars en 2005), le commerce intra-UE représentant à lui seul 30 % des échanges. De plus, les PED exportent principalement vers les pays riches.

Pour aller au-delà du simple constat des positions importatrices ou exportatrices d’un continent, il faut connaître l’origine et la destination des flux5. Le phénomène le plus frappant est le caractère autocentré des échanges, surtout à l’intérieur du bloc des pays développés. Les nations les plus favorisées achètent et vendent massivement leurs produits agricoles aux autres pays riches (environ 75-80 % du total de leurs échanges agricoles). De plus, le mouvement s’accélère. Pour l’essentiel, un tel état de fait est dû aux échanges intra-UE qui constituent environ 30 % du commerce agricole mondial*. Près des trois quarts des exportations et les deux tiers des importations des États membres de l’UE à Quinze sont destinées à d’autres États membres de l’UE à Quinze. Ce phénomène existe aussi en Amérique du Nord (Canada et États-Unis), mais il est environ deux fois moins intense, reflétant en cela la différence dans la mise en œuvre entre l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA, accord signé en 1994 entre le Canada, les États-Unis et le Mexique) et l’UE.

Le commerce agricole mondial : le total des exportations mondiales en 2005 s’est élevé à 852 milliards de dollars, soit 683 milliards de dollars de produits alimentaires (dont 75 milliards de dollars de poisson) et 169 milliards de dollars de produits agricoles non alimentaires (bois, fibres textiles, etc.).

Cette forme d’intégration économique vaut également pour les pays en développement (PED) qui font entre eux 40 à 45 % de leurs échanges. Mais on peut lire ce résultat de manière inversée, à savoir que l’essentiel du commerce agricole des PED se fait toujours avec les pays riches. En général, ce mouvement est tendanciellement croissant au sein des divers blocs géographiques.
On peut identifier quelques grands courants d’échanges entre continents au début du XXIe siècle :
• L’Afrique subsaharienne a pour débouché principal l’UE à Quinze. Malgré une baisse dans le temps, les ventes de produits agricoles de ce continent à destination de l’UE constituent encore la moitié du total des exportations africaines.
• L’UE est le premier client des pays en développement, si l’on fait abstraction du commerce intracommunautaire. En effet, un cinquième des achats de l’UE proviennent des ces pays, notamment les produits tropicaux.
• L’Amérique latine et les Caraïbes ont pour premier client les pays en développement. Mais si l’on raisonne en tenant compte des pays ou blocs de pays, les premiers acheteurs sont, à égalité, l’UE et Canada/États-Unis. Toutefois, la croissance récente des achats de soja de la Chine au Brésil et à l’Argentine est en train de modifier ce schéma.
• L’ensemble Canada/États-Unis a pour premier fournisseur, hors pays développés, l’Amérique latine-Caraïbes. Pour simplifier, on peut dire qu’un quart des achats de l’Amérique du Nord vient de l’Amérique du Sud.
Ces éléments montrent l’importance pour les pays en développement des marchés des pays riches : celui de l’Amérique du Nord, le marché de l’UE avec ses 450 millions d’habitants, et celui formé par le Japon et la Corée du Sud. Notons que, selon les statistiques de l’OMC, les importations agricoles de l’UE à Vingt-cinq s’élevaient (déduction faite des achats intra-UE à Vingt-cinq) à 108 milliards de dollars en 2004 contre 63 aux États-Unis, déduction faite des achats au Canada, et à 81 milliards de dollars pour Japon et Corée du Sud (les mouvements de produits agricoles entre ces deux pays sont peu importants). Les pays en développement exportent fruits et légumes, coton, sucre et oléagineux. Il s’agit pour l’essentiel de ces denrées de cultures exigeantes en eau et en travail en comparaison avec les céréales qu’exportent l’Amérique du Nord et l’Australie.
Par ailleurs, la carte des flux géographiques met en évidence les liens entre l’Afrique et l’Europe, ainsi qu’entre Amérique du Nord et Amérique du Sud. Le Japon et la Corée du Sud n’ont pas de relations privilégiées avec un continent ou un groupe de pays. Leurs importations ont des origines beaucoup plus dispersées. Ces liens économiques reflètent des relations anciennes souvent matérialisées par des accords commerciaux, et des systèmes tarifaires différents. Ainsi les droits de douane sur les fruits et légumes sont beaucoup plus élevés dans l’UE que dans les deux autres grands groupes de pays riches.
Ce panorama montre à quel point les échanges internationaux sont une nécessité pour assurer un certain équilibre entre l’offre et la demande au plan mondial, et contribuer ainsi à la sécurité alimentaire et à la réduction de la pauvreté. D’ailleurs, l’intensité des échanges, appréciée par le rapport entre l’importance du commerce et la valeur ajoutée, a augmenté des deux tiers au cours des trois dernières décennies. Cet accroissement n’empêche pas une baisse continue de la part des produits agricoles dans l’ensemble des marchandises : de 30 % au début des années 1960 à 8 % aujourd’hui. Baisse due, évidemment, à l’envol des échanges des produits manufacturés.
Mais ces échanges agricoles ne représentent pas une part considérable de la production, exception faite du blé pour lequel le commerce mondial constitue près de 18 % (rapport entre exportations et production). Céréales secondaires et maïs sont aux environs de 11 %, et le ratio des ventes de produits laitiers et du total des viandes sur leur production s’établit autour de 7 % avec un maximum de 10 % pour la viande bovine et les volailles, et un minimum de 5 % pour le porc. Cette fraction relativement faible et le fait que les flux sont alimentés par des pays soutenant fortement leurs agriculteurs expliquent les débats sur la signification des cours mondiaux. En effet, les prix constatés sont en général inférieurs au coût réel de production, ce qui conduit à une forme de dumping par rapport aux agriculteurs des nations défavorisées.
Vu sous un autre angle, face à une demande rigide, le moindre accident climatique ou politique – comme l’embargo sur le soja décrété par les États-Unis en 1973 – tend l’offre. Il en résulte une hausse des prix internationaux préjudiciable aux nations importatrices dont les finances sont fragiles. Par ailleurs, cela induit une instabilité des cours. Cet état de fait est souvent avancé pour justifier la mise en place, ou le maintien, de politiques agricoles plus ou moins protectrices, les seules susceptibles d‘assurer aux pays la maîtrise de leur production et de leur approvisionnement. Une telle situation est plus ou moins admise puisque l’OMC prévoit à travers le traitement spécial et différencié la possibilité pour les pays en développement de bénéficier de certaines formes de protection (voir chap. 9).
Dans cette course entre production et consommation, l’Afrique subsaharienne est la grande perdante tandis que l’Asie de l’Est tire son épingle du jeu. L’objectif numéro un du Millénaire pour le développement défini par l’ONU prévoyant une baisse de moitié d’ici 2015 de la proportion de la population souffrant de la faim, et de la population ayant un revenu inférieur à 1 dollar par jour, est d’ores et déjà hors de portée. Des projections effectuées par le département de l’Agriculture des États-Unis6 (USDA) donnent à penser que cette réduction de moitié pourrait être atteinte en Amérique latine, la situation restant inchangée en Asie avec le même nombre de personnes souffrant de la faim, tandis qu’en Afrique subsaharienne on aurait en 2015 une augmentation de 34 % par rapport à 2002-2004.
Même si produire assez ne garantit pas l’éradication de la faim, il est évident qu’il s’agit d’une condition nécessaire. Un survol de la production agricole met en évidence de fortes disparités de niveaux d’offre entre les continents. Mais il faut raisonner en termes de degré d’auto-approvisionnement, celui-ci variant selon les denrées considérées. Pour les céréales, les capacités exportatrices se concentrent en Amérique du Nord et en Australie. Pour les oléagineux, ce sont les États-Unis, le Brésil et l’Argentine qui dominent la scène mondiale. Les excédents de viande se trouvent en Amérique du Nord et du Sud, et en Australie et Nouvelle-Zélande. Ces deux derniers pays sont également les plus gros exportateurs de lait et produits laitiers, suivis par l’UE. En face, l’Asie et surtout l’Afrique sont déficitaires en produits alimentaires de base. Ce sont les produits tropicaux et les biens non alimentaires, comme le bois ou le coton, qui permettent, par exemple, à l’Afrique subsaharienne d’équilibrer ses échanges agricoles.
Le commerce agricole s’intensifie à l’intérieur des continents, l’Union européenne constituant en cela l’exemple phare. Cette intensification se constate également entre pays en développement. Malgré cela, il est évident que les marchés des pays riches restent essentiels pour les nations défavorisées. Deux grands blocs se dessinent : une zone Europe-Afrique et une zone Amérique du Nord-Amérique du Sud où les échanges agricoles entre partenaires sont relativement plus intenses.



1. Le ratio entre pauvres et affamés qui était de 1,5 en 1990-1992 s’établissait à 1,4 en 2001-2003. La FAO espère le voir chuter à 1,2 en 2015.
2. FAO, L’État de l’insécurité alimentaire dans le monde : éradiquer la faim dans le monde. Bilan 10 ans après le somment mondial de l’alimentation, Rome, 2006.
3. World Bank, Repositioning nutrition as central to development. A strategy for large-scale action. A survey, 2005, p. 15.
4. World Bank, ibid., p. 9.
5. Les matrices des importations et des exportations agricoles élaborées à partir de la base de données COMTRADE des Nations unies permettent cet exercice, voir La Situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture, collection FAO, Agriculture, n° 36, Rome, 2005.
6. B. Meade, S. Rosen et S. Shapouri, Food assessment 2005, Outlook report, n° GFA 17 ERS-USDA, mai 2006, 58 p.