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Fiche : Caverne Cosmos
 
 
   
 
DE L’INAPERÇU



Je vins à Athènes et j’y demeurai incognito, dit Démocrite. C’est le fait d’un sage que de se réjouir de se soustraire à la gloire.
CICÉRON.



Passer inaperçu n’en est pas moins passer. C’est pourquoi qui ou ce qui est passé inaperçu pourra être reconnu a posteriori. L’inaperçu existe donc, libre de l’aperception. Mais n’aurait-il pas été aperçu en quelque manière, subreptice pour ne pas dire clandestine ? Sans même invoquer Freud, capable de nous parler d’un inaperçu inaperçu exprès, aperçu avant d’être inaperçu, autrement dit refoulé. Mais en vérité toute perception comprend de l’inaperçu, car une perception ou une aperception exhaustive est impossible. Je ne vois jamais que quelque chose de la chose, d’où j’infère la chose même.
Soit maintenant un tableau que je connais bien, ou crois connaître : je découvre soudain un détail qui m’avait échappé – et d’un bon peintre on peut attendre qu’il introduise des chiffres –, mais n’était-il pas inclus dans ma perception de l’ensemble ? Ce qui est passé inaperçu a été aperçu, sans l’avoir été pour lui-même. L’enquêteur a presque bouclé son dossier, sans être parvenu à la vérité, soudain lui revient en mémoire une déclaration à laquelle il n’avait pas prêté attention, et qui le met enfin sur la bonne voie. Si elle n’avait pas été implicitement enregistrée, comment cette déclaration lui reviendrait-elle en mémoire, prenant alors tout son sens ? On peut même imaginer que sa trace, pour ainsi dire, a travaillé avant de germer. Mes ouvrages sont passés inaperçus, se plaint l’auteur. Mais, peut penser l’auteur ressaisi par l’optimisme, en fait ils ont été refoulés, et il est de la nature du refoulé, dit-on, de faire retour. Mon œuvre est une particule dont, si élémentaire qu’elle soit, l’importance sera reconnue dans le futur tableau de la vie de l’esprit au XXIe siècle.

SPÉLÉOSOPHIE



Il est difficile et quelquefois ennuyeux et désagréable de garder dans ses expressions une exactitude trop rigoureuse.
MALEBRANCHE.

Voilà un con qui déambule comme ça de travers dans les ténèbres.
L.-F. CÉLINE.



Une image résume la philosophie et avant la lettre la métaphysique, celle de la caverne. Métaphysique, puisque la nature est assimilée à de l’ombre, l’ombre des vraies réalités qui sont intelligibles. Métaphysique qui se révèle relativement conciliable avec la théologie chrétienne, mais qui sera aussi à la base de la physique moderne qui, à partir de Galilée, explique le réel par l’intelligible. On peut définir la modernité par le renversement, la subversion claironnante de Nietzsche, mais Jankélévitch découvre des ascendants, comme Baltasar Gracian (qui oppose la circonstance à la substance, qui revendique les droits du paraître), en même temps qu’il souligne ce mot dans le texte grec : skiagraphie, « écriture de l’ombre ».
À « l’obscur de notre jour » ne peut s’opposer que le clair de la nuit. Et Jankélévitch se réjouit que Claude Debussy intitule l’une de ses compositions Reflets dans l’eau, car précisément Platon situait ces phénomènes au plus bas échelon de la hiérarchie de l’être, ta en udasi phantasmata. Relevons « fantasme », même si le sens en évolue, car, autre signe de modernité, ce qui jusque-là était jugé négligeable prend chez Freud valeur constituante. Cette fois, même, ce sont les ombres qui commandent. Le clair renvoie à du plus obscur, à des images qui ne sont que des puissances, des foyers occultes de comportement. Pour y comprendre quelque chose, il ne faut pas progresser mais plutôt régresser.
Renversement exprimé par Wordsworth déclarant : « L’enfant est le père de l’homme. » Freud cite la formule et lui donne toute sa portée. Mais, où vous pourrez voir qu’ici on ne fait rien d’autre qu’une histoire de la philosophie, fût-elle personnelle, un courant venu d’ailleurs converge, celui de la phénoménologie, tendance qui conduit Husserl à cette provocation : « Umsturz der kopernische Lehre – Die Erde als Ur-arche bewegt sich nicht » (Renversement de la doctrine copernicienne – La Terre en tant qu’arche originaire ne se meut pas). Et Merleau-Ponty suivant ce sillage propose de revenir à la rivière, à la montagne telles que nous les a révélées le paysage, avant que la géographie ne nous les enseigne – retour à l’enfance des phénomènes, à l’enfance enseignante.
Des Idées les ombres sont projetées dans le temps, professe Platon. Ombre est ici métaphore, puisque désignant l’ensemble de notre monde, lumière comprise – soit métabase ou métabole. Renversement notamment chez Bergson, ombre désigne sous sa plume ce qui n’est pas perçu sous l’aspect de la durée. De notre vrai moi lui-même nous n’apercevons que l’ombre, projetée dans l’espace qui nous obsède et oblitère notre vue. D’où le destin des Idées : elles connaissent une déchéance à être pensées par nous, dont elles ne se remettront pas. Nietzsche écrit que, Bouddha mort, on montra encore pendant des siècles son ombre dans une caverne. Tels que sont les hommes, ajoute-t-il, peut-être en ira-t-il de même de Dieu. D’une caverne l’autre, dirait Céline. Mais soyons sérieux, acceptons de passer de l’Idée à la presqu’idée, celle dont Freud guette l’émergence, ou encore celle que Jankélévitch déchiffre par exemple dans l’œuvre de Claude Debussy. Presqu’idée, les Six apparitions de Lénine sur un piano de Salvador Dali, commentaire en un sens indépassable du XXe siècle.
En un mot, le postulat de l’être est renversé, devient un effet des signes. Nietzsche de l’être avait déjà fait une momie.

V

Scialytique : appareil qui supprime les ombres portées dans les salles d’opération. La chirurgie réalise le désir de Platon.

V

L’enfance est partagée entre la richesse des perceptions et les limites des possibilités d’expression. Du fait de la pauvreté, de la rigidité du langage, un sacrifice est nécessaire. Infans, aussi du fait de l’énormité de ce qu’il y aurait à dire. Enfance : polymorphisme, mais il faut que soit institué un système de formes.
Ce que suggère Descartes, c’est qu’Adam est l’homme créé adulte, capable de comprendre la parole de Dieu. Mais il est donc condamné à l’enfance, il est l’homme condamné à sa propre genèse. Descartes, formulant son projet technicien, n’en devient pas pour autant malhonnête, il reconnaît qu’il y a de l’incompréhensible – nous devrions lui être fidèles. Il est, comme a dit Jean Laporte, le philosophe pour qui la confusion existe.
Leibniz va suggérer l’identité du sensible et du confus. Ceux qui se rapprochent du rivage perçoivent un murmure nécessairement confus. Du sensible rien de proprement distinctif ne peut être énoncé. Sont confuses autant que claires les choses qu’on ne peut apprendre qu’en les voyant : la reconnaissance s’opère ici sans modèle. Tel est l’ordre du je-ne-sais-quoi, qui est ce qui ne peut être compris que par soi-même, qui est le simple, dont il n’est pas de discours. Et confusion n’est pas seulement indistinction : à l’élucider se perd un presque rien ou un je-ne-sais-quoi.
Confusion, dit Jankélévitch à propos de Schelling, quand des éléments discordants qui ne peuvent s’unir ne peuvent pas non plus se séparer. Certes, la psychanalyse peut s’évertuer, mais irréductible est la confusion des sentiments. Reste la musique, Gabriel Fauré tient le discours intraduisible de l’enchevêtrement versicolore. Il fait musique de ce bruit confus de l’imagination qui nous trouble et qui nous séduit, que Malebranche reconnaît pour nous mettre en garde.

V

Selon le tour d’esprit révolutionnaire qui est le sien, Bergson traite de la confusion comme qualité positive. La localisation, qui suppose un espace déployé, la dissipe comme le langage auquel elle est associée. En vérité un lieu est vaguement l’espace, un mot vaguement tout le vocabulaire. Idée-image prégnante chez Bergson, la nébuleuse. Il défend les origines. Exemple de perception : j’entends un bruit de pas dans la rue, et je vois la personne qui marche, mais confusément – autant dire un fantôme, un fantasme. Et la vérité n’est pas surlumière ou hyperclarté – scialytique –, elle s’obtiendra plutôt par la régression, l’approfondissement. Arrêtons-nous donc à cette dimension, la profondeur. « Une hypothèse profonde et obscure », dit Bergson, doutant donc de la compatibilité de la clarté et de la profondeur. Il admet que l’esprit ne se connaît pas lui-même.

V

Empruntons une remarque psychologique à Proust : nous appelons claires les idées qui se trouvent au même degré de confusion que les nôtres.

V

Au-dessus de Clausewitz, José Lupin plaçait le roi Ubu pour avoir formulé ce précepte stratégique : « Tirez dans le tas afin d’augmenter la confusion. » Du reste, c’est bien ainsi que le polémique Guy Debord a compris Clausewitz.

V

Nous écoutons de la musique, nous ne prêtons pas attention à des rapports mathématiques. Nous les percevons confusément.

V

Passe-t-on des sensations et des images aux idées sans perte ? Malebranche nous donne sa réponse : notre communication avec Dieu est brouillée – et les artistes la leur.

V

La Fronde, événement irréductiblement confus, n’a pas de postérité. De la Révolution française, qui en elle-même n’est certainement pas moins confuse, il fut des interprétations claires, dont l’humanité souffre encore. Mythe de la Révolution française. Trotsky, dans La Révolution trahie, parle du « thermidor soviétique », pour désigner la prise du pouvoir par Staline, et l’aggravation de la terreur bolchevique. Confusion significative, c’est en thermidor que chez nous a cessé la Terreur (celle de Robespierre). La Révolution française est le Janus de notre histoire. Sur une face les droits de l’homme, sur l’autre la Terreur. Elle fonde la démocratie, elle annonce le totalitarisme.
En déclarant que l’histoire est celle de la lutte des classes, Marx la simplifie et du coup en accroît la confusion. Trotsky croit que la lutte des classes est la clé de sa rivalité avec Staline, alors qu’il ne s’agit que du conflit joué d’avance entre un gangster et un idéaliste. La grille de lecture rend la réalité illisible. Trotsky aurait été mieux inspiré d’étudier le phénomène Al Capone.

V

La vue claire et distincte n’est que mise au point. Un panorama n’est clair qu’en première intention. Qu’un personnage de roman se réduise à une idée claire et distincte, cela est un effet de style, celui de Victor Hugo décrivant en Javert l’homme-surmoi. Mais, à une telle exception près, on admettra que la bonne littérature représente une existence où les distinctions se brouillent, où le pur se mêle à l’impur. Tel héros de Faulkner est-il raciste, même pas. Et en histoire, j’y insiste, clarifier, simplifier, schématiser ne va pas sans péril. Leçon de morale aussi. Admirons donc l’artiste qui restitue la confusion en la maîtrisant. Et admettons que l’obscur ne se réduit pas à du clair occulté, ni le confus à du distinct encore indémêlé.

V

« Comment se fait-il que rien ne soit plus obscur que la lumière, qui nous fait connaître clairement toutes choses ? » Ainsi Marsile Ficin formule-t-il l’ombre de la lumière, comme d’ailleurs Platon avait fait de la lumière l’ombre de la vérité. Du point de vue de l’intelligible, la lumière est obscure – obscure image de la lumière intelligible. Notre lumière peut être ramenée à la privation d’obscurité. Ainsi démontrerai-je ce qui suit par la lumière la plus claire qui soit, la lumière de minuit.

V

Si je ferme les portes des sens, je ne suis plus que mémoire.

V

La Caverne est un labyrinthe.

V

Dans la Caverne vide, personne.