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Fiche : Anges et démons
 
 
   
 

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La fiction manipulée


Même si vous vivez sur une île déserte, il y a gros à parier que vous avez entendu parler de Dan Brown et de ses best-sellers, Da Vinci Code et plus récemment Anges et Démons. Difficile d’échapper à ce phénomène de société planétaire !
Lancé prudemment en 2003 aux États-Unis, au printemps 2004 en France, Da Vinci Code est devenu un immense succès de librairie, porté davantage par les promesses d’un titre énigmatique et le bouche-à-oreille des lecteurs que par les critiques, dubitatives dès l’origine.
La controverse qui s’est peu à peu créée au sujet du contenu du roman continue de faire les choux gras de la presse : les lecteurs sont fascinés par les « révélations » du livre tandis que les spécialistes d’art et d’histoire crient à la charlatanerie commerciale. En mars 2005, l’archevêque de Gênes, Mgr Tarcisio Bertone, exhorte les catholiques à ne pas lire Da Vinci Code « parce qu’il contient des erreurs ».
Autre conséquence remarquable : la publication de livres d’analyse du roman, la plupart d’entre eux apportant des compléments et signalant les erreurs les plus criantes, sans toutefois stigmatiser les procédés du romancier.
Enfin, Hollywood s’empare du filon et prépare une adaptation cinématographique de ce best-seller, réalisée par Ron Howard, avec Tom Hanks dans le rôle principal.
Traduit en cinquante langues, Da Vinci Code a déjà été vendu à plus de 20 millions d’exemplaires dans le monde. En France, il atteint le chiffre prodigieux de 2 millions d’exemplaires à l’été 2005, alors que la version poche vient de paraître. Le roman et les ouvrages dérivés expliquent, à eux seuls, la progression de 6 % du marché de l’édition française en 2004 !
Ce succès planétaire relance l’intérêt pour les romans précédents de Dan Brown. Ainsi, la première aventure du héros de Da Vinci Code, intitulée Anges et Démons, publiée confidentiellement aux États-Unis en 2000 (seulement 12 000 exemplaires vendus), retrouve une seconde jeunesse dans le monde entier. Le roman a paru en France le 3 mars 2005 : deux semaines plus tard, 550 000 exemplaires avaient été vendus !


Un succès aux conséquences inquiétantes

Ce formidable engouement s’explique par la combinaison de plusieurs ingrédients qui composent finalement une recette aussi productive que préoccupante.
En premier lieu, des techniques littéraires efficaces, marques de fabrique de l’école américaine de best-sellers1, ensuite, une thématique flattant le goût prononcé du public pour le secret, les théories du complot et les grands mystères cachés de l’histoire. Le credo de Dan Brown s’affiche sur son site Internet : « Tout le monde aime les complots. » Enfin, le contexte de l’époque, trouble et incertaine, marquée par le poids croissant des religions, dans laquelle toute explication, même la plus incongrue, pour donner un quelconque sens à un monde qui en manque cruellement reçoit un accueil enthousiaste.
Phénomènes littéraires hors normes, Da Vinci Code et désormais Anges et Démons ont déclenché une ruée touristique vers Paris et Rome. Dans les deux capitales, on assiste aux mêmes pèlerinages de visiteurs américains, japonais et européens sur les lieux de l’intrigue. Il suffit d’aller observer les hordes d’excursionnistes fascinés qui s’agglutinent autour de la pyramide inversée du Louvre pour avoir une idée de la puissance d’endoctrinement du roman. Et comment ne pas légitimement s’irriter de constater que si des légions de visiteurs se prennent d’intérêt pour les toiles de Léonard de Vinci à Paris ou les sculptures du Bernin à Rome, c’est en raison d’un salmigondis de thèses fantaisistes inspirées par un obscur mythomane antisémite (Plantard, l’inventeur du Prieuré de Sion) et une secte ésotérique (les Illuminati) qui a disparu à la fin du XVIIIe siècle ?


Une entreprise de désinformation ?

Cet enthousiasme littéraire démesuré nous conduit à nous interroger sur l’effet de ces ouvrages sur le grand public. Si une partie des lecteurs parvient à faire la part des choses, à ne voir dans les deux romans que des œuvres de pur divertissement, combien s’avouent ébranlés dans leurs convictions par des affirmations troublantes qui dépassent le cadre de la simple fiction ? Sans parler de ceux, plus nombreux qu’on ne le pense, qui prennent pour argent comptant les thèses de Dan Brown, persuadés que les deux romans véhiculent un authentique message sur des secrets dissimulés depuis des siècles ?
Lorsqu’une œuvre foisonnant d’erreurs et d’approximations déclenche ainsi une commotion parmi non pas des centaines ou des milliers, mais des millions de personnes à travers le monde, elle n’est plus un épiphénomène jouant avec la crédulité du public, mais s’impose comme une entreprise de manipulation à grande échelle. D’autant que la démarche intellectuelle du romancier ne vient en rien ruiner ce soupçon de désinformation.


Un parti pris trompeur

Certains lecteurs sont étonnés qu’on puisse considérer les éléments des romans comme des faits avérés. Après tout, pourquoi critiquer le contenu historique et scientifique d’une œuvre qui prétend seulement nous distraire ?
Cela seulement ? En est-on si sûr ? Voici ce que nous dit Dan Brown sur son site officiel : « Mon objectif, c’est de toujours rendre les personnages et l’intrigue si captivants que mes lecteurs ne réalisent pas à quel point ils apprennent des choses en cours de route. » Au-delà du récit de distraction, il y a bien une volonté pédagogique du romancier.
À propos de Da Vinci Code, Dan Brown confie aussi : « Dans mon livre, je révèle un secret qui est murmuré depuis des siècles. Je ne l’ai pas inventé. C’est la première fois que ce secret est dévoilé dans un thriller à succès », et il ajoute : « Depuis la nuit des temps, l’histoire a toujours été écrite par les vainqueurs. » Dan Brown serait-il un révisionniste ?
L’auteur d’Anges et Démons va plus loin puisqu’il fait précéder son roman d’une note dénuée de toute ambiguïté, affirmant que tout ce qu’il écrit est factual (« reposant sur des faits », sous-entendu « avérés »). Tout ce que raconte Dan Brown serait donc authentique, ce qui justifie qu’il n’ait pas cru nécessaire d’insérer l’avertissement classique selon lequel son ouvrage relèverait de la pure fiction.
Sans cette note, Anges et démons ne serait qu’un thriller théologique comme tant d’autres, ayant pris comme toile de fond le Vatican. Sauf que les ingrédients de cette fiction sont présentés comme des vérités historiques.
Dès lors que Dan Brown outrepasse sa fonction de romancier pour s’ériger en spécialiste de faits historiques, il devient pertinent, pour ne pas dire légitime, de soumettre son œuvre à un examen critique approfondi.


Polémique et traduction

Face à la polémique déclenchée par Da Vinci Code, l’éditeur français a modifié l’avertissement initial de Dan Brown dans Anges et Démons, probablement pour le rendre plus acceptable. On peut lire dans la version française :
« Tous les tombeaux, sites souterrains, édifices architecturaux et œuvres d’art romains auxquels se réfère cet ouvrage existent bel et bien. On peut encore les admirer aujourd’hui. Quant à la confrérie des Illuminati, elle a aussi existé. »
La version américaine est quelque peu différente :
« References to all works of art, tombs, tunnels, and architecture in Rome are entirely factual (as are their exact locations). They can still be seen today. The Brotherhood of the Illuminati is also factual. »
Deux éléments varient dans la traduction française : il n’est pas fait mention des emplacements des monuments, censés être réels (Dan Brown se montre sur ce point plutôt présomptueux) et surtout la confrérie des Illuminati n’est plus présentée comme une réalité, elle est juste considérée comme ayant existé. On conviendra que ce n’est pas la même chose !
Au fil de notre analyse, nous avons comparé autant que possible la version originale de Dan Brown avec la version française. De manière générale, hormis la simplification de la note de l’auteur, il nous faut adresser nos compliments au traducteur qui, confronté à un volumineux fatras d’incohérences, est parvenu malgré tout à améliorer le roman en éliminant un grand nombre d’erreurs factuelles (imprécisions historiques, vocabulaire italien fantaisiste, anomalies artistiques…).


Une documentation discutable

Les velléités d’authenticité de Dan Brown pourraient être admissibles si elles s’accompagnaient d’une démarche documentaire rigoureuse. Or, c’est loin d’être le cas. L’auteur d’Anges et Démons affirme sans plaisanter consacrer, pour chacun de ses romans, deux années à effectuer des recherches et à réunir de la documentation. Au vu du résultat, non seulement c’est humiliant pour tous ceux qui se lancent dans des travaux de recherche de longue haleine, hautement plus productifs, mais encore on lui conseillerait volontiers de mieux employer son temps !
Sur son site officiel, le romancier précise qu’il a eu l’idée d’Anges et Démons lors d’un séjour à Rome. En visitant le passage « secret » qui relie la cité du Vatican au château Saint-Ange, il aurait entendu un guide évoquer l’un des ennemis les plus redoutés du Vatican, une fraternité secrète connue sous le nom d’Illuminati : « Alors, lorsque le spécialiste a ajouté que quantité d’historiens contemporains pensent que les Illuminati sont encore en activité et qu’ils forment l’une des forces invisibles les plus puissantes de la politique globale, j’ai su que j’étais accro… Je devais écrire un thriller sur les Illuminati. »
Toujours sur son site officiel, Dan Brown donne quelques pistes sur ses méthodes de recherche : « Le Freedom of Information Act est une ressource géniale, surtout parce qu’il peut conduire à des personnes qui s’y connaissent dans une discipline particulière et qui sont prêtes parfois à en parler. Dans de nombreux cas, naturellement, ces contacts préfèrent rester anonymes, mais il arrive, selon ce qu’ils vous ont dit, qu’ils apprécient le fait d’être cités dans le livre. »
Si l’on peut admettre le secret des sources dans le cadre d’une enquête journalistique (une activité que Dan Brown n’a jamais revendiquée), que penserait-on d’un historien qui présenterait ses réflexions sans aucune référence ou en se retranchant derrière l’anonymat de ses sources ? Certes, Dan Brown n’a d’autre prétention que d’être un romancier, mais cela ne l’exonère pas d’un minimum d’honnêteté intellectuelle.
Un peu plus loin, il ajoute : « De temps à autre, la documentation consiste seulement à identifier la ressource imprimée correcte. Par exemple, dans Anges et Démons, la description détaillée des rituels du conclave du Vatican […], je l’ai tirée en grande partie d’un livre publié aux éditions universitaires de Harvard par un spécialiste des Jésuites qui a interviewé plus de cent cardinaux, ce que je n’aurais jamais pu faire, par manque de temps ou de relations. »
Outre que la description de l’élection du pape est largement connue (elle figure par exemple dans la dernière édition du Quid), Dan Brown se garde bien de donner sur son site comme dans son roman le nom de ce spécialiste et les références de son ouvrage…


Une inspiration sans crédibilité

Plusieurs enquêtes approfondies2 ont montré que Brown puisait l’essentiel de ses idées dans des ouvrages ésotériques, pour la plupart dépourvus de la moindre fiabilité, voire pour certains issus d’un corpus aux relents nauséabonds. Ainsi, pour Da Vinci Code, Dan Brown s’est inspiré de l’ouvrage contestable Holy Blood, Holy Grail de Richard Leigh, Henry Lincoln et Michael Baigent. Il y fait d’ailleurs allusion dans le roman puisque l’ouvrage figure en bonne place dans la bibliothèque d’un des héros qui le commente ainsi : « Les auteurs ont mêlé quelques éléments douteux à leurs analyses, mais le fond est parfaitement sérieux. »
Dans un entretien donné au Monde le 18 mars 2005, le toujours ironique Umberto Eco, l’auteur du Nom de la rose et du Pendule de Foucault, s’est gaussé en déclarant : « Dan Brown copie des ouvrages qu’on trouvait, il y a trente ans, dans les boutiques de la rue de la Huchette à Paris. »
Est-ce parce qu’il craint que ses méthodes fantaisistes ne soient mises à mal que Dan Brown ne dévoile jamais ses sources et ne propose aucune bibliographie digne de ce nom ? Dans Anges et Démons comme dans Da Vinci Code, tous les prétendus secrets sont annoncés par des phrases similaires telles que : « On dit que… », « les spécialistes pensent que… », « les historiens ont toujours cru… » Dan Brown affirme écrire un roman révélant des vérités historiques inconnues tout en bafouant les principes de base de la recherche documentaire. Ce faisant, il place croyances obscurantistes et faits attestés sur le même plan. N’a-t-on pas là tous les éléments d’une imposture ?


Une question d’honnêteté intellectuelle

Si l’on examine la démarche de quelques auteurs de best-sellers contemporains, la différence avec la position de Dan Brown saute aux yeux.
Dans le remarquable roman de Robert Harris Pompéi3, il est clairement indiqué en page de garde qu’il s’agit d’une œuvre de fiction et que bien que certains personnages, péripéties et dialogues reposent sur des témoignages historiques, le roman dans sa globalité est un produit de l’imagination de l’auteur.
Même son de cloche chez John Grisham, le spécialiste américain des fictions judiciaires qui reconnaît volontiers qu’il se permet de modifier quelques textes de lois pour qu’ils collent mieux à ses intrigues. À la fin de son roman La Transaction4, il explique dans une note qu’il est « tentant de créer des lieux ou des entités fictives pour ne pas à avoir à enquêter sur les vrais. Et je confesse que je fais tout pour éviter d’avoir à vérifier les détails […]. Quiconque est à la recherche d’authenticité perd son temps ».
Autre écrivain à succès, Michael Crichton, l’auteur de Jurassic Park et le créateur de la série télévisée Urgences, fait toujours preuve d’une appréciable honnêteté à l’égard de ses lecteurs. Par exemple, dans La Proie5, un thriller efficace sur les nanotechnologies, il précise bien qu’il s’agit intégralement d’une œuvre de fiction et que toute ressemblance avec des personnes vivantes ou décédées, ou des événements est une complète coïncidence. De plus, il fait précéder son roman de quelques pages d’explications donnant toutes ses sources (articles, livres) figurant en notes de bas de page.


La rupture du contrat romanesque

En définitive, l’aspect le plus critiquable dans le travail de Dan Brown, c’est de ne pas respecter la règle du jeu tacite de la fiction. Il existe en effet entre tout romancier et ses lecteurs une sorte de contrat moral selon lequel le lecteur doit avoir conscience que le récit est une histoire inventée sans songer un seul instant que l’auteur lui raconte des mensonges. Le romancier fait semblant de raconter la vérité et le lecteur fait semblant de croire que ce qu’il raconte s’est réellement déroulé. Dans son essai sur les rapports entre lecteur et histoire et entre fiction et réalité, joliment intitulé Six promenades dans les bois du roman et d’ailleurs6, Umberto Eco nous rappelle que le poète anglais Coleridge définissait cette convention par une belle formule, « la suspension de l’incrédulité7 ». Lui préfère parler de « pacte fictionnel8 ». L’auteur de La Guerre du faux nous explique ensuite que « jusqu’à quelques dizaines de milliers d’exemplaires […], on touche en général un public connaissant parfaitement le pacte fictionnel. Après, et surtout au-delà du premier million d’exemplaires, on entre dans un no man’s land où il n’est pas sûr que les lecteurs soient au courant de ce pacte ».
On pourrait répondre à Eco qu’un roman comme Anges et Démons peut inciter les lecteurs à se documenter, à consulter d’autres sources fiables et à se bâtir leur propre jugement, mais sincèrement combien d’entre eux ont, sinon la volonté, du moins le temps et les moyens d’entreprendre une telle recherche ? Assez peu, hélas. D’autant que le préambule de Dan Brown sur la véracité de ses écrits est de nature à dissuader quantité de lecteurs perplexes de s’aventurer au-delà du roman.
À moins qu’il soit en train de composer une œuvre surréaliste, le romancier devrait soit décrire les éléments tangibles tels qu’ils sont ou qu’ils étaient, ou bien expliquer pourquoi il ne le fait pas. Si un roman décrit par exemple Paris en 2005 sans la tour Eiffel, le lecteur doit savoir pourquoi, dans l’univers du récit, la grande tour métallique n’existe pas. Lorsqu’un auteur utilise dans son intrigue des personnes, des événements historiques ou des trouvailles scientifiques mais ne les décrit pas correctement ni n’explique pourquoi il en fait une présentation inexacte, il engendre deux sortes de distorsions. Les lecteurs qui ne sont pas familiers avec un sujet mal décrit seront désinformés tandis que ceux qui maîtrisent bien ce sujet seront expulsés du récit, obnubilés par les déclarations excentriques du romancier.
De même, lorsqu’un personnage affirme ce qui semble être un fait établi dans le monde réel, si l’auteur n’ajoute rien pour le contredire ou indiquer que les assertions de son personnage ne sont pas fiables, alors il assume les propos de sa créature de papier.


La trahison du roman historique

Autant dire que Dan Brown ne s’embarrasse pas de telles considérations. Si personne ne croit a priori aux événements d’un roman, lui incite ses lecteurs à le faire, sans la moindre distanciation. Les personnages d’Anges et Démons assènent en permanence de grandes vérités infondées sans que rien vienne atténuer ou corriger leurs propos.
En cela, le romancier dénature le genre du roman historique auquel semblent appartenir ses ouvrages. Tout roman historique doit en effet respecter des règles rigoureuses. D’abord, l’auteur ne doit pas insérer dans son récit des personnages ou des événements de nature à nier la réalité historique établie par les historiens. L’intrigue doit dérouler ses méandres dans l’ombre de l’histoire officielle ; ses rebondissements ne peuvent aller à l’encontre des faits historiques.
Les personnages de romans historiques sont souvent des créatures secondaires. Le romancier peut utiliser des personnages historiques majeurs mais ne pas leur faire dire ou faire des choses en totale contradiction avec ce que l’on sait d’eux. Si l’histoire s’appuie sur des documents et des témoignages avérés, la fiction met en scène des péripéties narratives imaginées. Tout l’art du romancier consiste à fusionner les deux genres sans qu’ils se réfutent.
Passe encore que le romancier, pour dynamiser son récit, s’accorde quelques libertés avec la réalité des événements ou des lieux, mais cela devient très ennuyeux lorsque ce sont des concepts ou des faits avérés qui sont manipulés et modifiés au nom de l’intrigue. Qu’une statue se trouve dans la chapelle droite au lieu de la chapelle gauche d’une église n’est pas dramatique en soi, mais lire que le sacrement de la communion a été inspiré aux chrétiens par les Aztèques, une civilisation plus tardive qui connut son âge d’or entre le XIIIe et le XVIe siècle, est proprement aberrant. Surtout, pourquoi affirmer cette thèse, dans un intermède parfaitement inutile à l’histoire, si c’est pour énoncer une énormité ?
En prétendant que tout est exact dans Anges et Démons, Dan Brown projette une vision altérée de la réalité. De même que Da Vinci Code confrontait l’Opus Dei (réel) et le Prieuré de Sion (imaginaire), Anges et Démons met en scène deux organisations antagonistes, le Vatican et la fraternité des Illuminati. Sauf que la mise en opposition des deux entités est franchement contestable. L’une, le Vatican, est authentique. Même si Dan Brown la vulgarise en tentant de donner de nombreux détails concrets, on ne peut nier son existence. L’autre est une confrérie quasi légendaire dont tout porte à croire qu’elle a disparu depuis des siècles. En amalgamant deux réalités qui ne sont pas du même plan, Dan Brown crée un postulat qui relève de la pure mystification. Drôle d’éthique pour un professeur d’université !


Le monde de la « vérité alternative »

Avec ses romans qui mélangent allègrement l’érudition et le délire, Dan Brown s’impose comme l’un des chefs de file d’un nouvel univers parallèle, le monde de la « vérité alternative ». C’est un monde où il est permis d’inventer à peu près n’importe quoi, dès lors que ce que l’on raconte va à l’encontre de la version officielle donnée par les spécialistes (historiens, scientifiques, théologiens), les gouvernements ou les médias. Les grands de ce monde seraient des reptiles extraterrestres, les Américains n’ont jamais mis le pied sur la Lune, aucun avion ne serait tombé sur le Pentagone le 11 septembre 2001, le tsunami de décembre 2004 aurait été provoqué par une arme secrète et… la confrérie des Illuminati serait l’un des grands pouvoirs invisibles de la planète.
Bienvenue dans l’âge d’or de la conspiration, où les thèses les plus fantaisistes servent à éclairer les tragédies inexplicables, à remettre de l’ordre dans le chaos et à rendre plus rationnel un monde tellement déconcertant. Lorsque se produit un événement dramatique, une crise qui nous dépasse, c’est aussi souvent l’occasion de raviver de vieilles haines et de désigner des boucs émissaires. Dans l’Antiquité, Néron avait alimenté des rumeurs pour attribuer l’incendie de Rome aux chrétiens. Plus près de nous, Hitler a accusé les Juifs d’avoir offert au monde le communisme, l’art moderne, le jazz et la pornographie.
A priori, donner un autre point de vue que l’opinion établie et y ajouter une pointe d’esprit critique n’est pas négatif en soi. Régulièrement, certaines thèses arrêtées sont remises en cause, certains scandales dévoilés, mais c’est au terme d’enquêtes approfondies menées par des journalistes d’investigation dont le métier est de vérifier des faits douteux et d’apporter la preuve de leurs révélations.
En revanche, justifier des délires infondés par le fait qu’il y a toujours eu des vérités cachées dans le monde (« On nous a déjà caché quelque chose, donc on nous cache tout ») relève de l’escroquerie démagogique.
Ce monde de la « vérité alternative », si critique dès qu’il s’agit de sujets officiels, tend d’ailleurs à se rétracter en un espace paranoïaque dès lors que l’on s’essaye à questionner la validité de ses théories. Oser douter de la pertinence de telle ou telle spéculation bizarre, c’est devenir immédiatement un partisan des thèses officielles, c’est être rangé immédiatement dans le même camp que ceux qui ont déclaré en son temps que Galilée était un hérétique !
Pourtant, dans cet essai critique, nous nous appuierons sur les écrits de Dan Brown pour démonter une approche qui nous semble pernicieuse, pour ne pas dire dangereuse, sur le plan idéologique. En apportant le plus d’éléments concrets possible au lecteur, nous espérons lui permettre de se forger une opinion éclairée.

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