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Fiche : Les arnaques de la téléphonie mobile
 
 
   
 
Tous les coups ne sont pas permis


Notes salées pour SMS surfacturés. Erreurs fréquentes, attribuées à des défaillances informatiques. Promotions lancées à grand renfort de publicité, puis suspendues à l’improviste, au grand dam des clients. Entorses répétées aux règles de la concurrence. Distributeurs indépendants éjectés sur fond de litiges. Afin de rentabiliser très rapidement leurs lourds investissements (près de 60 milliards d’euros en dix ans), les opérateurs de téléphonie mobile ont pratiqué une gestion musclée qui a entraîné des dérapages maintes fois dénoncés par les consommateurs et les associations qui les représentent. Même les autorités de régulation de la concurrence et des télécommunications s’en mêlent, tant certains abus sont flagrants.
Sont-ils plus à blâmer que les consommateurs ? Pas si sûr. Ces derniers, de mieux en mieux informés et protégés par la loi, ont, de leur côté, cherché à profiter des rivalités entre opérateurs, au-delà du raisonnable. Zapping intempestif d’un prestataire à l’autre, arnaques aux coffrets d’appareils, changements inopinés de formule, pertes réelles (par négligence) ou supposées de téléphones portables, détournement des couvertures d’assurance, achats sous le manteau de terminaux provenant manifestement de vols et braquages. Honnêtes citoyens ou petits escrocs, ils sont nombreux à avoir fréquenté le marché noir du téléphone portable en toute connaissance de cause, mais en feignant l’innocence. Nombreux aussi à avoir monté de petites escroqueries pour se procurer les plus beaux téléphones aux prix les plus bas et bénéficier des meilleurs services sans verser les sommes dues.
Intermédiaires entre utilisateurs et opérateurs, les distributeurs indépendants comptent aussi des moutons noirs dans leurs rangs. Ces ripoux ont tenté de faire leur beurre aux dépens de leurs fournisseurs et de leurs clients. Parfois même avec la complicité passive des opérateurs eux-mêmes, du moins de certains de leurs cadres commerciaux. Comment ? En multipliant les fausses promotions, en pratiquant le dumping et les « rachats » de clientèle professionnelle, les abonnements fictifs, les exportations sauvages, les trafics de cartes SIM (subscriber identification module), ces composants électroniques au cœur des portables et par lesquels s’établissent les liaisons entre les téléphones mobiles et les services des opérateurs. Ces indélicats ont aussi illégalement débloqué les appareils protégés par les opérateurs afin d’en réserver l’utilisation exclusive au sein de leur seul réseau.
Quant aux fabricants de terminaux, ces industriels ont profité de l’extraordinaire développement de ce secteur d’activité pour adopter une politique tarifaire à plusieurs vitesses. Les portables vendus « nus » à prix relativement élevés sont livrés aux sociétés de téléphonie mobile à des tarifs si variables que nul ne s’y retrouve. Certains d’entre eux n’ont pas hésité à jouer les banquiers au profit de leurs clients opérateurs. Dans ces conditions, les consommateurs paient-ils le juste prix lorsqu’ils s’équipent hors abonnement ? Ils n’ont même pas le temps de s’interroger : la vertigineuse rotation des modèles escamote la question. Constamment appâtés par les nouveaux appareils, les clients se laissent emporter par cette folle course.
Le boom de la téléphonie mobile s’est réalisé en partie grâce à ces multiples bizarreries qui, il est vrai, se résorbent au fur et à mesure que la législation se renforce, que les autorités de régulation acquièrent de l’expérience, que la distribution se professionnalise, que les industriels et les opérateurs revenus de la griserie économique des folles années qui ont suivi le lancement du GSM rationalisent leur modèle économique, que les associations de consommateurs accroissent leur vigilance.
Mais même avec le recul dont ils disposent désormais, aucun des acteurs du marché ne souhaite lever le voile sur les épisodes troubles, les entourloupes en tout genre qui ont émaillé la montée en puissance de cette branche qualifiée de miraculeuse. Les trois principaux opérateurs, Orange, SFR et Bouygues Télécom, ont été invités avant la rédaction du présent ouvrage à s’exprimer sur les pratiques qui leur ont été reprochées, parfois devant les tribunaux. Aucun d’entre eux n’a donné suite à cette démarche. Contactés, les distributeurs impliqués dans des combines n’ont pas été plus diserts. Pas plus que les cadres qui ont participé de près ou de loin à des opérations douteuses. Licenciés, sursitaires en observation ou « amnistiés », tous préfèrent oublier ces péripéties. Quant aux distributeurs indépendants dont beaucoup se dépeignent volontiers en victimes du système, ils se disent liés par les accords amiables conclus au moment de la rupture de leur contrat, et tenus à une stricte discrétion, quand ils ne se cachent pas derrière la crainte de poursuites judiciaires. Les plus hardis n’ont consenti à parler qu’à demi-mot et en gardant l’anonymat. Quelques autres ont une bonne raison de ne pas s’exprimer : ils sont derrière des barreaux de prison, condamnés pour faux, escroquerie et autres délits qu’ils ont commis au détriment des opérateurs. C’est dire si la collecte des informations et la reconstitution des arnaques de la téléphonie mobile, jamais tentées jusqu’à ce jour, ont été ardues. Mais on en apprend de belles, une fois plongé dans les arcanes de ce secteur d’activité décidément à nul autre pareil.