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Fiche : Histoire du Nil
 
 
   
 
Introduction



On a toujours rêvé de descendre le Nil. Pourtant, c’est en le remontant que les hommes ont essayé de le comprendre. Pourquoi, par exemple, à l’opposé des autres fleuves, la crue qui fertilise ses rives se produit-elle en été, alors que le fleuve se régularise en hiver ? Cette question qui touche à la survie des populations ne trouvant aucune explication, la plus simple des solutions fut longtemps de s’en remettre aux dieux. Pour un pays comme l’Égypte, cela n’avait rien de surprenant. En effet, les Africains ont fait de chaque être, de chaque plante et de chaque manifestation de la nature un génie qu’il convient de satisfaire et à qui il faut rendre hommage. Maintenir l’équilibre de la nature et en remercier les dieux n’est-il pas le meilleur garant de la survie dans un environnement difficile ?

Égypte, terre sacrée. Pendant des siècles, le mystère de l’Égypte fut d’abord celui du Nil, car aux interrogations sur l’origine des sources s’ajoutaient d’autres constatations troublantes. Contrairement aux autres fleuves qui coulent du nord au sud, voire d’est en ouest ou vice versa, le Nil allait du sud au nord, du midi au septentrion. On sut plus tard qu’il existait des cas similaires, comme ceux de la Léna ou du Iénisséi, mais ces fleuves parcouraient les étendues glaciales de la Sibérie et se jetaient dans l’océan Arctique, alors que le Nil traversait des déserts écrasés de soleil.
Pour les conquérants émerveillés par l’Égypte, les pyramides et les temples de pierre qui s’élevaient sur ses rives toujours vertes, la mainmise sur le Nil était le couronnement de leur entreprise. Mais ils en voyaient la grandeur sans en comprendre la spiritualité. Les peuples antiques de l’Asie (Hyksos et Perses) et de l’Europe (Grecs et Romains), puis ceux du Moyen Âge, de la conquête arabe et de l’époque des Croisades qui s’emparèrent de l’Égypte ne firent qu’entériner l’affirmation célèbre d’Hérodote selon laquelle l’Égypte était « un don du Nil ».
Au milieu du XIXe siècle, alors que l’Europe était encore fascinée par les découvertes de Champollion, une entreprise plus pragmatique jetait les nations européennes à l’assaut de l’Afrique. Le prétexte avancé de cette conquête était l’exploration de régions mal connues ou ignorées. La connaissance géographique de tels territoires devait parfaire les exploits accomplis par les navigateurs qui avaient parcouru toutes les mers du globe en évitant de pénétrer à l’intérieur des contrées mystérieuses.
En réalité, personne ne se faisait d’illusions. L’explorateur et chirurgien britannique Mungo Park, qui avait réussi à atteindre le Niger à Ségou, en 1796, n’affirmait-il pas, par exemple, que son but était de « mieux faire connaître à ses compatriotes la géographie de l’Afrique » mais aussi « d’ouvrir à leur ambition, à leur commerce et à leur industrie de nouvelles sources de richesses » ?
L’Afrique se révélait difficile à pénétrer et les sources du Nil se dérobaient comme un rêve inaccessible. Pour concrétiser des ambitions aussi contradictoires, il fallut attendre le milieu du XIXe siècle et une impérieuse nécessité : celle pour l’Angleterre de compléter l’ouverture du canal de Suez en 1869 par la conquête de l’est du continent pour fonder un empire qui s’étendrait «du Cap au Caire ». Ce projet concernait aussi l’ensemble de l’Afrique et les autres pays européens qui désiraient s’approvisionner à moindres frais en matières premières.
Pour conquérir l’Afrique, on comprit qu’il fallait abandonner l’idée très européenne de remonter les fleuves depuis leur embouchure, et gagner directement par voie terrestre les sources du Zambèze, du Congo, du Niger, et surtout du Nil. On connaissait très mal la topographie du continent, et surtout de cet ensemble de cuvettes et de deltas intérieurs dont les fleuves s’échappaient par des chutes et des rapides infranchissables. L’exploration des sources du Nil fut l’œuvre d’explorateurs aussi dissemblables que John Speke, Robert Burton, David Livingstone et Henry Stanley. C’est en comprenant qu’on ne remonte pas le cours d’un fleuve africain, mais en le descendant, qu’ils purent mener à bien cette entreprise, en contradiction, souvent, avec leurs contemporains. Plus tard, on commença aussi à réaliser qu’une meilleure connaissance des origines de l’Égypte ancienne était peut-être à chercher dans le cours supérieur du fleuve, c’est-à-dire au cœur de l’Afrique et non pas au Proche-Orient où l’on faisait naître toute civilisation.
L’étude des paysages et des sols, des zones arides et des climats anciens ne prit un réel essor qu’après la Seconde Guerre mondiale et favorisa une évidence que bien des Européens débarqués directement à Alexandrie avaient implicitement occultée : l’Égypte était bien en Afrique ! Par la suite, les photos satellites prises à très haute altitude donneront du cours du Nil les images globales qui manquaient, principalement pour le bassin du Nil moyen (le Soudan), le delta et la région du Fayoum. Elles révéleront l’image d’un passé lointain et la lente dégradation du climat qui recouvre de sable les affluents d’autrefois, effaçant aux yeux des profanes l’influence du Sahara dans l’essor des civilisations de la région. On peut à juste titre décliner le Nil en trois parties dissemblables reliées par un long cordon de verdure : le Nil des sources, qui s’arrête à la frontière soudanaise, le Nil du désert et des savanes qui s’arrête vers la troisième cataracte, et le Nil d’Égypte.
C’est en descendant ce Nil un et multiple que nous voyons en quoi le fleuve est, plus que tout autre, un don de l’Afrique. Un don de l’Afrique à l’Égypte, et un don à l’humanité. Au bord de ses sources anciennes, dans les grandes failles créées par les colères de la terre, des primates ont suivi une longue évolution avant de devenir des hommes. Le fleuve leur a ensuite offert une voie triomphale jusqu’à l’orée du continent pour se répandre en Asie, puis sur le reste de la planète.
Providence, les dieux du vent et de la pluie ont réglé le régime des sources pour donner à la basse vallée du fleuve l’eau nécessaire, en quantité, en qualité et en durée pour que les hommes s’installent sur les rives qui leur étaient concédées. Ils purent ainsi bâtir pour leurs rois des monuments qui se voulaient aussi des hommages à leurs lointains ancêtres. Le Nil a fait les hommes qui ont bâti ses civilisations, ou plutôt sa civilisation, car des sources au delta, un même esprit a habité le pharaon de la Basse Égypte et le mwami des Montagnes de la Lune, le prêtre des temples de Thèbes et les devins du lac Victoria, le pasteur perché sur une jambe des rives du Bahr el-Ghazal et le paysan du Fayoum. Ils n’auraient rien été sans les limons arrachés au cœur de l’Afrique.