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Fiche : Occasions manquées
 
 
   
 





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L’animal sur les rails



Les cris des volatiles marins irritent les passants de l’aube, travailleurs réguliers, lève-tôt, joggeurs effrénés ou maîtres animaliers. Tous s’entrecroisent vaguement autour du vieux port de La Rochelle, ville natale, ville d’atterrissage professionnelle, ville du bord de mer où il fait bon vivre, lieu idéal pour finir ses jours bronzés. Les pensées matinales, évasives, triviales, songeuses, cartésiennes ou inconsistantes flânent dans la tête de chacun au son des mouettes. C’est l’heure floue, quand l’esprit, tanguant entre sommeil et veille, hésite encore entre rêves et réveil, mais où le réel s’infiltre irrémédiablement, petit à petit. Les senteurs du port se fondent avec les pensées et remplissent l’air à mesure que la marée descend. Mélanges d’odeurs d’égouts, mixtures olfactives factices, modèles d’orgies ordinaires, ces effluves annoncent la teneur de la journée pour certains de ces êtres matinaux.
À la gare, Lézia descend sur le quai désert. Elle a voyagé la nuit à cause d’un accident qui a entraîné le décalage de tous les horaires. Une vache avait élu domicile sur les rails, et le train de marchandises qui précédait celui dans lequel elle se trouvait a eu beau freiner, il n’a pas pu l’éviter. Il a fallu appeler les pompiers qui ont dû faire venir du matériel spécial de la caserne de la ville la plus proche, située à vingt kilomètres de là. Après, ils ont pu enlever le corps de l’animal avec difficulté. Mais le train en question a été endommagé, un autre est arrivé à la rescousse pour le remorquer jusqu’à la gare la moins éloignée, située quinze kilomètres plus loin. Après quoi, le train dans lequel voyageait Lézia a pu repartir. Mais elle est arrivée une heure trente plus tard que prévu à Bordeaux, gare où elle devait avoir une correspondance pour retourner à Nantes. Elle a pris le train suivant, une heure après, et maintenant, elle se trouve à La Rochelle où elle doit attendre.
Pendant l’arrêt en pleine voie, un sommeil léger l’a reposée malgré ses voisins de compartiment ronfleurs, mais elle se sent quand même un peu fatiguée. Son prochain train part dans quatre heures trente-deux. Elle se retrouve dans la situation du voyageur en attente, elle devient l’un de ces individus ferroviaires de passage dont la richesse est le temps entre deux trains. Là, réside un vide étrange que chacun s’efforce d’emplir : temps rentabilisé par l’homme d’affaires à l’ordinateur portable, temps attendu de la pause alimentaire de la famille, temps d’exploration pour le curieux, temps perdu du pressé, temps somnolé du fatigué, temps rêvassé de ceux de la lune, temps outrepassé de l’antigréviste, temps partagé des vacanciers. Lézia, elle, décide d’aller se promener dans la ville inconnue.
Après avoir déposé ses bagages à la consigne, elle sort de la gare et, guidée par les panneaux, elle se dirige lentement vers le vieux port. Elle éprouve cette sensation bizarre d’être dans un univers parallèle, où elle ne connaît personne et où personne ne la connaît. Cette impression de l’étranger solitaire dans une cité éloignée de toute familiarité l’inquiète, mais revêt la saveur de l’aventure, ravive et suscite des fantasmes. Lézia déambule dans cette ville dont elle a souvent entendu d’élogieux commentaires. Elle aperçoit la lumière qui se faufile à travers les mâts des voiliers amarrés au port. Quelques marins nettoient des bateaux pendant que le bus de mer embarque les premiers passagers. Le commencement des livraisons donne le tempo de la journée aux commerçants, les voitures s’amoncellent progressivement sur la route, les bruits marins, les odeurs de la ville, l’air en transformation s’empilent. Puis, peu à peu, ces superpositions s’effacent et laissent place à un magma urbain tranquille. D’ordinaire méfiante envers les unanimités en tous genres, Lézia trouve cependant le spectacle portuaire à la hauteur de la rumeur.
Cette promenade lui fait du bien, sa fatigue s’estompe, et ses yeux commencent à s’ouvrir vraiment : elle émerge. Elle achète le journal et se dirige vers un bar pour aller prendre un café, le premier de la journée, inaugurant une longue série. En entrant, elle salue le serveur, seule personne présente ; il la regarde des pieds à la tête. Visiblement, il n’a pas l’habitude de voir des femmes seules venir prendre un café à sept heures du matin. Il finit par lui rendre son bonjour. Lézia choisit de s’installer sur une banquette, à une table située près des baies vitrées, d’où elle pourra observer l’agitation extérieure entre une gorgée de café et une page de lecture. Avant d’aller travailler, elle se rend souvent dans le bar près de chez elle, comme pour faire une transition entre son monde et celui de l’extérieur. C’est un endroit familier complètement différent du lieu où elle se trouve. « Son » bar est grand, toutes sortes de personnes s’y côtoient et elle peut s’isoler si elle en a envie. Ici, la taille réduite de l’établissement et l’absence de client imposent le regard du serveur désagréable, insistant, curieux. Elle en fait abstraction. La table où elle s’est placée est la plus éloignée du comptoir. Le serveur vient prendre la commande : un café serré avec un petit verre d’eau.
Lézia a froid : la fatigue se conjugue à l’effet de proximité de la baie vitrée, qui laisse passer la fraîcheur de l’air marin. Elle décide de garder sa veste. Elle ouvre son journal, histoire de se réveiller et d’avoir des mots sous les yeux. Elle ne peut pas s’en passer. Dehors, un mendiant musicien matinal chante « À mort Barabbas » au son de sa guitare : yeux d’ange, nez d’alcoolique, vêtements du pauvre, voix puissante et rauque, corps frigorifié, doigts emplis d’énergie, instrument de misère. Sans s’arrêter, il entonne les mêmes mots, « À mort Barabbas », seules paroles d’une chanson dont la mélodie se répète indéfiniment. Pourtant, Lézia n’éprouve pas de lassitude à entendre cette berceuse énergétique. Elle lit son journal mais perçoit la litanie vigoureuse : les mots se mélangent pour former un imbroglio dans son esprit : Barabbas a été élu Premier ministre en Bulgarie…
Le serveur apporte sa commande : deux euros, s’il vous plaît ! Lézia déteste cette pratique de plus en plus fréquente chez les serveurs consistant à demander au client de payer l’addition dès qu’ils apportent la consommation. D’autant plus qu’ici, il n’y a pas foule, il lui serait difficile de partir discrètement sans payer ! Énervée, elle se penche pour prendre son portefeuille dans son sac posé par terre. En s’inclinant, elle aperçoit, accolée à la banquette, une sacoche noire. Elle fait comme si elle n’avait rien vu. Elle remue les pièces dans son porte-monnaie en les faisant cliqueter, prend un billet de vingt euros et le tend au serveur avec un œil narquois. Agacé, il part vers son comptoir chercher de la monnaie, vidant son fond de caisse dès la première cliente de la journée. Puis il revient, et lui rend ce qu’il lui doit. En pièces de un et deux euros. Un partout. De retour derrière le zinc, il serre la main aux deux clients qui viennent d’entrer. Visiblement, ce sont des habitués, le serveur se met à discuter avec eux, semblant décidé à ignorer Lézia.
Elle se penche discrètement, prend la sacoche et l’ouvre. Sa curiosité agit autant que ses fantasmes : trouver le bien d’autrui dans un bar d’une ville inconnue l’intrigue.