extrait

 
Fiche : Les derniers jours de la déportation
 
 
   
 
Ce recueil de témoignages procède d’émissions diffusées en janvier 2005 par France Culture, « À voix nue » puis « Radio libre ». Les intervieweurs étaient Raphaël Enthoven et François George. Brigitte Bouvier et Djemmaâ Djoghlal ont été des collaboratrices extrêmement précieuses.
Si l’on a respecté le style oral, il ne pouvait être question d’une transcription pure et simple. Pour parler comme à l’Assemblée nationale, il ne s’agit pas d’un intégral, mais d’un analytique.
L’association Liberté-Mémoire exprime sa vive gratitude à France Culture et tout particulièrement à Mme Laure Adler.





Édouard Axelrad 1





Édouard Axelrad, vous avez publié un livre intitulé Le Jaune, où vous évoquez les dernières semaines de la déportation…

Les déportés, parfois, pensaient que le retour serait une joie. Non, moi, j’ai porté longtemps la douleur de ce retour, il m’a fallu une vingtaine d’années pour arriver à écrire sur ce sujet. Le camp de Sachsenhausen a été évacué une dizaine de jours avant l’arrivée des Russes à Berlin. Le camp entier a été mis sur la route et a marché pendant dix jours et, pendant ces dix jours, il a perdu à peu près le tiers de ses effectifs. Les survivants se sont retrouvés dans un petit bois, à moitié morts de faim.

La marche s’était arrêtée, et il apparut rapidement que, cernés par les Alliés, nous n’irions pas plus loin. Au reste, notre état d’épuisement nous condamnait à une fin proche.
J’avais réuni autour de moi une dizaine de camarades déterminés. Notre objectif était de trouver coûte que coûte des moyens de survie et de saisir, le cas échéant, toutes les occasions de nous échapper de la colonne. Aucune ne s’était présentée.
Pourtant, le miracle survint : la Croix-Rouge avait repéré la longue cohorte des marcheurs et obtenu de nos bourreaux l’autorisation de nous ravitailler. Elle le fit, sans toutefois être autorisée à entrer en contact direct avec nous.
Le lendemain, les Allemands disparaissaient et les Russes arrivaient.
Leur accueil fut rustique et plutôt rude. Il s’agissait d’éléments d’avant-garde, francs-tireurs plus que soldats, dépenaillés et d’une incroyable brutalité, lâchés sur le pays et qui ne semblaient soumis à aucune hiérarchie. Ils nous dirent de nous rendre par nos propres moyens à un centre de regroupement situé à une quarantaine de kilomètres quelque part vers l’est.
« Pour vivre, nous dirent-ils, ne vous faites pas de soucis. Prenez ce qui vous plaît ; le pays est à vous… »
Nous nous trouvions pratiquement au point de jonction des troupes américaines et soviétiques. Un canal les séparait. Le soir même je le franchis avec mon groupe. Nous nous trouvions à Schwerin, dans le Mecklembourg, point extrême de l’avance américaine.
Une surprise nous y attendait : le typhus régnait à Schwerin et, par précaution, les Américains nous ont bouclés… dans une caserne dont le nom brillait encore au fronton : Adolf Hitler !
Russes et Américains, nous en avions assez vu.
Deux jours plus tard, nous avons fait le mur et avons gagné à pied la frontière hollandaise. De là, nous arrivons à Paris, à l’hôtel Lutétia, où il y avait une foule assez incroyable composée de gens qui venaient chercher les leurs ou voir si quelqu’un pouvait donner un renseignement concernant un déporté. Mon frère et ma mère avaient été déportés et, bonheur inouï, je vois leurs deux noms parmi les vivants. Une semaine après, j’apprenais que ma mère était morte d’épuisement pendant le retour. Mon frère était mort aussi. J’ai retrouvé des gens qui m’ont accueilli à bras ouverts, mais c’était trop pour moi. On me fêtait, je n’avais pas du tout envie d’être fêté. On voulait me faire raconter, il me semblait que ce que je pourrais dire ne serait jamais assez cruel ou dégueulasse. Grâce au colonel Passy, j’ai quitté la France et je me suis retrouvé administrateur en Indochine, faisant à peu près ce que je voulais. En deux mois je suis passé de l’extrême esclavage à une totale liberté. Mon retour à Paris avait été épouvantable, ma fuite de Paris fut merveilleuse.
Avant la guerre, j’avais intégré l’École nationale de la France d’outre-mer. Mobilisé en 1940, je refuse la défaite et je cherche à passer en Angleterre, vainement. En 1941, je retrouve une fille qui avait été étudiante avec moi et qui était communiste. J’avais ainsi rejoint un groupement qui était communiste, ce que je n’étais pas, mais je me suis fort bien trouvé avec ces camarades FTP. Cela a duré presque trois ans. J’ai été arrêté à Marseille, j’ai passé dix jours au siège de la Gestapo au bout desquels je n’étais plus en état de parler. Alors ils m’ont mis comme on dit « au frigidaire », c’est-à-dire aux Baumettes, où j’ai passé un mois tranquille, jusqu’à l’arrivée d’un envoyé d’Eichmann qui était très mécontent de la façon dont les déportations des juifs se passaient en France. Cet envoyé parcourait le pays et en particulier les prisons pour débusquer les gens qui pouvaient être juifs sans être considérés comme tels. Tous les prisonniers des Baumettes sont passés un à un dans le bureau de l’envoyé d’Eichmann.
«Bon, vous vous appelez Axelrad, où êtes-vous né? – À Paris. – Votre père? – À Paris. – Votre grand-père ? – Je ne sais pas. – Vous ne savez pas où votre grand-père est né, moi je vais vous le dire, il est né dans une région qui se trouve en Roumanie, et tous les gens qui portent le même nom que vous ont un passeport pour Auschwitz… » 900 déportés sur les 12 150 de mon convoi ont été gazés à l’arrivée. À ma connaissance, il y avait une quarantaine de survivants en 1945. La sélection était faite par Mengele lui-même. 300 déportés avaient été sélectionnés positivement, Mengele a demandé : « Y a-t-il des jumeaux ? » J’avais à côté de moi un brave type prêt à se déclarer, je lui dis: « Ne fais pas le con, quand on te demande un truc comme cela, ce ne peut être que mauvais. » Mengele faisait des recherches sur la gémellité. Après il a demandé: « Quels sont ceux qui sont atteints de paludisme ? » Je me suis dit : je n’ai pas intérêt à dire que je suis élève administrateur des colonies. Finalement, j’ai déclaré que j’étais dessinateur, et je me suis retrouvé quelques jours plus tard dans une grande salle avec tous ceux qui s’étaient déclarés dessinateurs. Chacun avait de quoi dessiner, et le sujet était un projet d’affiche pour la défense passive : une femme avec un air effrayé mais courageux, un enfant dans les bras, le ciel rouge, un ignoble avion noir, des bombes qui tombaient. J’ai été pris, pour faire partie d’un Kommando dont le patron était Mengele, que dès lors j’ai vu pratiquement tous les jours. J’avais à faire des courbes dont je ne connaissais pas l’utilité, mais j’ai su par la suite qu’il s’agissait de calculs pour permettre la climatisation du tunnel de Dora où les gens crevaient comme des mouches. Un jour, un adjoint de Mengele est arrivé derrière mon dos et il m’a dit : « Vous n’êtes pas un dessinateur. » Je lui ai répondu : « Je ne suis pas un dessinateur technique, je suis artiste peintre, Kunstmalher. – Ach so, et vous peignez quoi ? » Je réponds : « Ce que vous voulez. » Lui : « Si je vous demande de peindre Venise ? – Je vous peins Venise. »
Il est revenu avec ce qu’il fallait et il m’a dit : « Ach so, Venise ! »
J’ai passé la journée à lui faire un tableau de Venise avec un beau canal, des maisons rouges, des reflets dans l’eau. Il m’a apporté un sandwich. Je lui ai dit : « Un tableau comme celui-là exige de la symétrie, il faut son correspondant de l’autre côté de la cheminée. » Ainsi je suis devenu pour quelques mois une espèce de peintre officiel de chez Mengele. Et un jour j’ai été embarqué dans un train de voyageurs pour Sachsenhausen où la qualité de juif n’existait plus. Venant d’Auschwitz, j’ai eu une impression de libération. Les déportés n’étaient pas nécessairement des héros. Beaucoup ne savaient pas pourquoi ils étaient là. Des résistants bien sûr, et quelques malfrats, surtout une foule de pauvres types qui venaient d’horizons sociaux différents. Les Allemands avaient fabriqué une société concentrationnaire terriblement stratifiée. En bas de l’échelle il y avait l’Ukrainien, il n’y avait que les juifs au-dessous. Certains parlent de la camaraderie, de la fraternité des camps, je ne l’ai guère connue. Mais je voudrais évoquer un normalien qui était poète et qui m’a inspiré mon roman Le Jaune. On lui a trouvé une planque. Quoique très malade, il s’efforce d’écrire et son ami met jour après jour les bouts de papier dans une douille de cuivre qu’il enfonce à l’intérieur d’un mur qu’il construit car il appartient à un Kommando de construction. L’autre lui dit : « Moi, je n’en reviendrai pas, mais toi, une fois libéré, tu retourneras ici et tu récupéreras le manuscrit. » Le problème, c’est que le « jaune » publie le manuscrit sous son nom. Il obtient le prix Goncourt. Et puis il se suicide.
En réalité, le normalien a survécu et il a publié son livre. J’étais parti en Indochine, je n’étais pas au courant. Un jour, il me rencontre, me donne son livre, je lis la dédicace : « À la mémoire d’Édouard Axelrad, assassiné par les nazis. » Il était persuadé que j’avais péri.
J’en reviens à l’évacuation du camp. Les Russes, le 22 ou le 23 avril 1945, sont arrivés aux abords de Berlin. Alors on nous jette sur la route, direction Lübeck ; chacun a reçu un pain et une boîte de singe, et a été prévenu que, quelle que soit la durée de la marche, il n’y aurait pas d’autre ravitaillement. Au bout de dix jours, nous sommes entrés dans le petit bois dont je vous ai parlé, où se trouvaient déjà les femmes de Ravensbrück, elles avaient mangé jusqu’à hauteur humaine l’écorce des arbres. Elles étaient en train de crever, car il y avait là un ruisseau empoisonné, il suffisait d’en boire un petit peu pour mourir. Nous n’avions plus rien à manger. J’ai dit à mes compagnons : notre seule chance de survivre, c’est de ne plus bouger, nous nous emmailloterons comme nous pourrons, le matin nous lécherons la rosée pour nous hydrater. Nous pourrons ainsi tenir deux jours.
Le deuxième jour, la Croix-Rouge est arrivée…