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Fiche : Jacques Vergès l'anticolonialiste
 
 
   
 
Le militant anticolonialiste



– Quelles motivations vous conduisent aujourd’hui à débattre sur le thème de la défense pénale et politique pendant la guerre d’Algérie?
– Cette période est pour moi extrêmement riche et m’a beaucoup appris sur le plan personnel et professionnel. C’est une expérience que je souhaite partager avec ceux qui n’ont pas connu cette époque.

– Vous êtes né en 1925 et la guerre d’Algérie débute en novembre 1954. Quel lien faites-vous entre cette période et votre jeunesse?
– Elle ne se sépare pas de ma jeunesse, elle en est le couronnement. Pour bien saisir ces années cinquante, il faut se souvenir que la Seconde Guerre mondiale s’est achevée en 1945 et que la guerre d’Algérie a éclaté en novembre 1954, soit dix ans après.
Lorsque la guerre d’Algérie a éclaté, j’étais secrétaire de l’Union internationale des étudiants, dont le siège se trouvait à Prague. J’ai été porté à ce poste à la demande du Comité de liaison des étudiants anticolonialistes de Paris, dont j’étais à l’époque le secrétaire. C’était un organe informel qui assurait, sans être fédéral pour autant, la liaison entre toutes les organisations représentatives des étudiants ressortissants de ce que l’on appelait encore «l’Empire colonial français». On y trouvait, par exemple, l’Association des étudiants musulmans nord-africains, l’Association des étudiants d’origine malgache, la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France, l’Association générale des étudiants vietnamiens, l’Association des étudiants khmers, l’Union des étudiants réunionnais en France, etc.
En 1950, toutes ces organisations ont assisté au congrès de l’Union internationale des étudiants à Prague et ont proposé que je sois élu à son comité exécutif. Puis, en 1952, après une mission en Inde, je suis devenu secrétaire de l’Union internationale des étudiants à la demande de la Fédération pan-indienne des étudiants jusqu’en 1954, année de ma démission. J’ai démissionné pour une raison simple: j’avais 29 ans et s’il était possible de rester «dirigeant-étudiant» jusqu’à l’âge de 40 ans dans les pays de l’Est, en revanche, dans les pays de l’Ouest, on aurait fini par me demander si je n’étais pas le doyen de la faculté.
Je suis donc rentré à Paris en 1954. Je m’étais auparavant engagé dans les Forces françaises libres 1 en 1942, à l’âge de 17 ans, avant d’être démobilisé en 1945. J’ai donc été admis comme étudiant «boursier» en ma qualité d’ancien combattant. J’ai commencé une licence d’histoire et de géographie et me suis inscrit, en même temps, aux Langues orientales. J’ai étudié l’hindoustani et le malgache. Parallèlement à ma vie étudiante, j’ai débuté une vie militante intense au sein des mouvements anti-colonialistes, laquelle m’a conduit à Prague de 1952 à 1954.

– Vous êtes donc un «ancien combattant»?
– Oui, mais je ne suis pas de ceux qui disent: « Je suis un grand résistant, je suis un grand combattant.» Je vous parle de ma vie, de ces trois années de ma vie, qui sont parmi les plus belles années de mon existence. Parce que, de 17 à 20 ans, j’ai quitté l’adolescence en faisant du «tourisme guerrier» dans une armée victorieuse. J’ai laissé la Réunion pour Madagascar, puis suis passé en Afrique du Sud. Peu après, j’ai fait mon entraînement à Camberley dans les environs de Londres, pour aller ensuite en Algérie, puis au Maroc, où j’ai terminé cet entraînement pour devenir sergent. Affecté à une unité algérienne, le 65e régiment d’artillerie basé à Mouzaïa-Ville, j’ai rejoint l’Italie avant de débarquer dans le Sud de la France. Puis j’ai rallié les Vosges, où j’ai été muté de la 1re armée et de la 3e division d’infanterie algérienne vers la 10e division de Paris formée de FFI 1. J’ai terminé la guerre d’abord sur l’île d’Oléron, et enfin en Allemagne, parmi les forces d’occupation. J’ai donc conservé un très bon souvenir de cette époque, mais ne suis pas de ceux qui disent: «Moi monsieur, j’ai fait la guerre!»

– Mais alors, rien ne vous destinait à la carrière judiciaire puisque vous débutez des études d’histoire?
– Si, tout de même! J’avais fait en 1941 ma première année de droit à la Réunion, avant de m’engager. Après la guerre, j’ai poursuivi mon cursus de droit à Paris, en parallèle avec mes études d’histoire. Mais, vous savez, dans la vie, les décisions sont toujours prises avec des motivations qui ne sont jamais très simples.
Je me souviens parfaitement, par exemple, juste après la guerre, de l’histoire d’une étudiante de Lille qui avait tué son ancien amant, étudiant à Paris. Cette affaire avait donné lieu à un procès retentissant auquel j’avais assisté parce que je connaissais la victime pour l’avoir croisée quelquefois à la faculté. Or, durant le procès, c’est la meurtrière qui m’a passionné! J’ai été immédiatement frappé et très interloqué, au cours des audiences, par l’incommunicabilité dans un procès. Manifestement, le procureur, le président du tribunal et l’avocat de la partie civile ne comprenaient pas cette jeune fille. Elle avait été la maîtresse du colonel allemand qui dirigeait l’hôpital militaire de sa ville et les «bonnes âmes» en avaient fait tout naturellement la «collabo type». Pourtant, elle n’avait pas plus de 17 ans à cette époque. On lui reprochait son comportement en lui jetant à la figure que si elle avait été la maîtresse de ce colonel, c’était à cause de son grade! Je me souviens que son avocat avait alors rétorqué qu’il y avait également un amiral et que, à suivre leur raisonnement, c’était lui qu’elle aurait dû séduire et pas le colonel.
Après la condamnation, je suis sorti du tribunal avec le sentiment que le procès se résumait à une sorte de chasse à l’homme et la meurtrière avait été la seule personne qui, à mes yeux, s’était montrée digne. Ce jeu macabre dans l’acharnement m’avait fasciné et cette impression a peut-être joué par la suite.
J’avais également assisté au procès de mon frère, à Lyon en 1947. On lui attribuait un meurtre, mais il avait été condamné pour ce prétendu meurtre à cinq ans avec sursis et, là aussi, je me suis posé beaucoup de questions. Ce procès me paraissait cette fois-ci comme «une cote mal taillée», où même en l’absence de doute sur l’innocence de l’accusé, on souhaitait condamner quand même, sans pour autant condamner de trop.
Donc, dès cette époque, la justice m’a intrigué!
Pourtant, pendant cette période, je poursuivais des études de langues orientales et d’histoire. Manifestement, si quelqu’un m’avait dit alors qu’il avait pu, grâce à son influence, m’obtenir une bourse pour étudier pendant vingt ans l’étrusque, j’aurais accueilli cette proposition comme une excellente nouvelle. Seulement, personne ne m’a fait une telle proposition et il me fallait trouver un travail pour gagner ma vie. Je penchais alors pour le métier de professeur qui m’aurait permis de rejoindre la Réunion, mon pays d’adoption et quasiment natal, même si je suis né en Thaïlande. Toutefois, je me disais que je dépendrais d’une hiérarchie et que, si je déplaisais, je serais nommé à Plougastel. Il me fallait donc trouver une profession libérale. La plus rapidement accessible à cette époque, c’était l’avocature. Par ailleurs, l’idée d’avoir des gens à défendre me séduisait en même temps qu’elle ne m’apparaissait pas inutile.
Aussi, j’ai décidé d’achever mon droit. J’ai obtenu mon certificat d’aptitude à la profession d’avocat et me suis inscrit au barreau de Paris en 1955. Malgré tout, je suis arrivé au barreau avec un sentiment de méfiance à l’endroit de la justice. Mais, alors que j’étais encore stagiaire, ma première commission d’office consista à défendre un petit immigré. Je m’en souviens encore dans les moindres détails. Il était là, assis en face de moi, devait avoir à cinq ans près mon âge. Je le regardais et me demandais: «Ce qu’il a fait, n’aurais-je pas pu le faire?» À cet instant, je compris alors que c’était ma vocation!
Je me suis présenté à l’automne 1955 au concours de la conférence du stage, prestigieux prix d’éloquence organisé chaque année par la profession au barreau. Par une très grande chance, j’ai été reçu premier secrétaire, ce qui en tant que jeune avocat m’assurait des commissions d’office intéressantes, notamment criminelles. Au cours des vacances de Pâques 1957, j’ai proposé aux avocats de gauche qui formaient un collectif pour défendre les Algériens emprisonnés d’aller plaider pour eux en Algérie et, comme les gens ne se précipitaient pas, ma proposition a été acceptée.
Je suis arrivé à Alger en avril 1957 et, le destin est étrange, j’ai été désigné quelques semaines plus tard pour défendre une jeune Algérienne. Cette jeune femme que j’ai défendue avec passion et que j’ai épousée dès sa sortie de prison, alors que j’étais inscrit au barreau d’Alger, s’appelle Djamila Bouhired 1. À ce moment-là, ce fut pour moi un coup de cœur, un coup de foudre, une passion qui s’explique aussi par mon enfance.
Je suis né en Thaïlande, d’un père réunionnais, issu d’une famille venue de France et fixée dans cette île depuis deux siècles. Mon père était consul de France au Siam, la Thaïlande aujourd’hui, mais lorsqu’il a épousé ma mère qui était vietnamienne, sa hiérarchie lui a demandé de «dégager». Il a donc «dégagé» pour revenir à la Réunion s’installer avec sa famille. J’avais 3 ans quand ma mère est morte. J’ai donc grandi et vécu à la Réunion, qui était à l’époque une vieille colonie. Durant cette enfance, j’ai eu l’occasion d’aller à Madagascar, où sévissait un régime colonial «pur et dur», et je ressentais déjà lors de ces visites un grand sentiment de solidarité à l’égard des colonisés malgaches.

– Ceux qui sont nés après les guerres coloniales ne peuvent plus mesurer ce qu’étaient les colonies, leur réalité quotidienne, par exemple, et ignorent la vision que les autres – je pense aux «colonisateurs» et aux métropolitains – en avaient à cette époque…
– Je veux vous décrire une image que j’ai gardée de mon enfance. Alors que nous étions justement à Madagascar, un couple était installé dans un pousse-pousse tiré par un homme. Pour le faire arrêter, le passager donnait un coup de pied sur le brancard du pousse-pousse que le tireur prenait sur ses épaules. C’est une vision que je n’oublie pas, juste un coup de pied pour lui signifier de stopper à tel endroit, sans un mot, comme on le ferait avec un âne.
Il m’est arrivé de m’interroger sur les raisons pour lesquelles cette image m’a choqué et me choque encore aujourd’hui. D’abord, je pense que c’est un réflexe normal! Ensuite, j’y suis d’autant plus sensible que ma mère est vietnamienne et que, pour cette seule raison, nous avions été contraints de quitter l’Indochine pour la Réunion. Cette île était le lieu de tous les exils. Ainsi, mon père connaissait Abd el-Krim 1, le dirigeant de la révolte du Rif 2. J’ai mangé le premier couscous de ma vie chez Abd el-Krim et j’allais aussi au lycée avec ses enfants. Nous parlions de la guerre du Rif et il est évident que, déjà, mon cœur battait du côté des insurgés. À la Réunion, il y avait aussi deux empereurs d’Annam exilés de force: Than Thaï et Duy Tan. Ces deux hommes avaient été renversés et conduits à vivre misérablement en exil pour la simple raison qu’ils ne voulaient pas accepter la domination française chez eux.
Mon père disposait aussi d’une grande bibliothèque où je lisais, par exemple, les livres de Malraux, ainsi que les grands reportages et notamment «SOS Indochine» d’Andrée Violis, une grande journaliste de l’époque. Dans «SOS Indochine», j’ai appris que la régie de l’opium alimentait le budget colonial! Autrement dit, la Troisième République, celle des grandes libertés, encourageait les populations «indigènes» à la consommation de l’opium. Une image m’a frappé dans ce livre: celle de dockers qui, épuisés par leur journée de travail, finissaient dans une fumerie. Andrée Violis écrivait alors: « Ça sent une odeur terrible de sueur.» Pour ces hommes, fumer de l’opium était le seul moyen de réparer un peu la perte de leur force et certainement de fuir leur désespoir.

– Les livres sont très présents chez vous…
– Mon auteur de chevet était Nietzsche et cela, dès le lycée. Plus tard, à la fin de la guerre, je logeais en Allemagne. Vivait là aussi une jeune fille d’une grande beauté. Je lui demandais de me lire Nietzsche en allemand et, de mon côté, je lui en faisais la traduction française. Je lisais également Marx, Lénine et Staline, mais aussi les grands discours de l’époque. D’ailleurs, si je me suis engagé dans la France libre 1, c’est aussi parce que les discours du général de Gaulle ne me laissaient pas indifférent. Il y avait dans ses mots quelque chose d’épique qui me plaisait: «Je vous appelle à vous joindre à moi dans l’action, le sacrifice et l’espérance, jamais un peuple comme le nôtre ne se courbera sous la botte allemande, ni sous l’escarpin italien!» Tout cela me plaisait énormément. J’aime aussi beaucoup les poètes et je peux réciter des vers entiers de Baudelaire ou de Nerval, de Rilke ou de Whitman.
En dehors de ces lectures, mon père me racontait aussi les révoltes en Indochine comme celle de Yen Bai 2, et chaque fois que je revois cette scène à Madagascar, je repense à toutes ces images. Il n’y a donc pas besoin de psychanalyse: c’est ma vie qui explique ma très grande sensibilité à la question
coloniale.
Savez-vous, par exemple, que le travail forcé a existé jusqu’en 1946 dans les colonies? Il a été aboli par le gouvernement français sur une proposition de loi de Houphouët-Boigny. Or, le travail forcé, c’est par exemple la construction du chemin de fer Congo-Océan 1. Il y avait dans la bibliothèque de mon père Le Voyage au Congo d’André Gide. Dans ce livre, je trouve cette phrase sans appel: «Chaque traverse du Congo-Océan est une vie d’homme!» Et, à quoi se résume le Congo-Océan, si ce n’est à un simple échange bureaucratique? Le crime de papier, ce n’est pas Papon qui l’a inventé. C’est aussi le gouverneur du Congo qui a adressé un télégramme à la métropole, dans lequel il observait que la construction de ce chemin de fer serait un moyen de développer l’exportation, mais qu’elle signifiait la mort de 10 000 hommes. La réponse arriva de Paris, sèche, nette, précise: «Construisez le Congo-Océan!»
Je pense aussi à Léon Blum, le parangon du socialisme démocratique, qui, dans un discours devant la Chambre des députés, déclarait que les peuples supérieurs ont des droits sur les peuples inférieurs! Pour l’instant, c’est du Hitler, mais Léon Blum n’était pas Hitler, et il a ajouté «et des devoirs aussi». Ce qui lui assurait une meilleure conscience. Pour moi, la seconde partie de cette phrase est encore plus horrible que la première. Ce discours m’a toujours fait penser à cette scène que je trouve dans Les Grands Cimetières sous la lune de Bernanos, où il raconte la guerre d’Espagne. Bernanos, qui est un homme venu de la droite, de l’Action française 1, a pris position contre le franquisme. Dans ce livre, il évoque un notaire venant d’avoir des rapports sexuels avec une jeune prostituée et qui, lorsqu’elle se rhabille, lui fait la leçon en disant: «Ma fille, il ne faut pas faire ça, ce n’est pas bien!» Cette précision «et des devoirs aussi» me semble participer de ce même état d’esprit.
D’autre part, mon père avait suivi un cursus universitaire varié. Titulaire d’une licence d’enseignement de sciences physiques et de mathématiques, il avait fait des études d’ingénieur agronome et des études de médecine. Puis, il avait longtemps séjourné en Chine, dans des plantations de mûriers, et à Shanghai, à l’université Aurore, avant de devenir médecin au Laos. De ce parcours extrêmement riche, il avait conservé pour les civilisations d’Asie une très grande admiration et, dès mon enfance, je lisais dans sa bibliothèque des ouvrages sur les civilisations asiatiques. Aussi, malgré mon extrême sensibilité au sort infligé à ces populations auxquelles je me sentais appartenir moi aussi, ces lectures ont fait que je n’ai jamais «porté» pour autant ce complexe d’infériorité que l’Occident essaye d’imposer aux autres peuples. Je me disais au contraire que ces hommes étaient civilisés, bien avant que les «Blancs» vivant dans des cavernes ne découvrent l’usage des métaux.

– À vous entendre, ne traînez-vous pas avec vous un statut particulier, une véritable identité d’étranger?
– Certains confrères très connus à l’époque ont dit de moi que j’étais un «homme déchiré»! Ce n’est pas vrai: je suis un homme double. Au lycée français de la Réunion, puis à la Sorbonne durant mes études, j’étais profondément pétri de culture française. Mais j’ai en même temps une très grande sensibilité à la question coloniale – c’est l’autre aspect de ma personnalité –, et je suis extrêmement attaché à cette notion qui est pour moi plus importante encore que les droits de l’homme: la dignité humaine.
Or, pour avoir vu, enfant, cette dignité bafouée, j’ai été naturellement mobilisé sur ce combat au sein du Comité des étudiants anticolonialistes de Paris après la guerre, puis à l’Union internationale des étudiants à Prague. Lorsque Yazid 1, par exemple, a été arrêté en 1947, nous avons fait circuler des pétitions. Lorsque les étudiants de la Zitouna de Tunis faisaient la grève, nous faisions des manifestations au Quartier latin. Du fait, précisément, de cette vie militante, j’étais déjà en contact avec certains des futurs dirigeants de la révolution algérienne lorsque la guerre d’Algérie a éclaté. C’est au cours de ces années que j’ai fait la connaissance des dirigeants de l’Union générale des étudiants musulmans algériens (l’UGEMA), mais je ne pouvais pas les défendre en 1954, car je n’étais pas encore avocat. Je connaissais du Quartier latin Amokrane Ould Aoudia2, un confrère que j’ai retrouvé au sein du collectif de défense formé d’avocats du FLN 3 et qui a ensuite été assassiné par les services spéciaux français.
Dès mon premier séjour en Algérie, ces années de militantisme m’ont permis de répondre sans ambiguïté aux clandestins venus me voir pour discuter de l’insurrection et me demander ce que je pensais de leur action. Mon discours était identique au leur: «Il n’y a pas de problème, ne tournons pas autour du pot, j’approuve votre action. J’approuve entièrement votre action. Pour moi, vous êtes les frères de ceux que j’ai connus dans la France libre, qui venaient de tous les pays du monde. La France aussi était occupée et les Français aussi se sont battus – certains d’entre eux en tout cas –, pour libérer leur pays. Vous, Algériens, vous êtes occupés par les Français et, cette fois-ci, vous vous battez pour libérer votre pays. Je suis avec vous.»
Je pense aussi que mon expérience comme sujet colonial explique pourquoi j’ai basculé si vite dans la défense politique et pénale des nationalistes algériens.

– Mais, pourtant, le récit de vos années de guerre semble indiquer que parmi les hommes qui se battaient pour la France libre, les différences imposées par le statut colonial n’existaient plus, n’avaient plus d’objet, plus vraiment de sens?
– En effet, je n’ai pas ressenti ce sentiment en Angleterre. D’abord, l’idée de m’engager dans l’armée d’un général condamné à mort 1 par le régime légal me plaisait beaucoup, c’était pour moi une fierté. Nous étions tous des dissidents. Les hommes qui arrivaient en Angleterre, «rejoignaient Londres» à titre individuel pour continuer la lutte. Certains hommes venaient de France, mais aussi de Polynésie, le bataillon du Pacifique2 s’est couvert de gloire. Il y avait la Légion étrangère, la 13e demi-brigade, des hommes qui venaient d’Argentine, des États-Unis, d’Afrique, d’Asie. Nous étions tous volontaires et nous nous respections tous les uns et les autres. Cela a fait qu’au sein de l’armée française libre, je n’ai pas senti de différence. En revanche, pendant la guerre, notre entraînement s’est fait en Algérie, à l’académie militaire de Cherchell. Nous y sommes restés seulement quinze jours, car nous avons très vite été «virés» et mutés au Maroc. En effet, ceux qui étaient arrivés de Londres, comme nous, appelés les «Londoniens», n’avaient pas pour le moins la même vision de la colonisation que l’armée d’Afrique.
Tout dans ma vie, jusqu’à ma démobilisation en 1945, et depuis cette date jusqu’en 1955, me préparait à cette défense. D’ailleurs, je voudrais ouvrir une parenthèse sur l’année 1945, car je garde le souvenir des émeutes de Sétif 1, le 8 mai 1945, alors que pour tous les autres combattants, cette date signifie la fin des hostilités. Le général Duval 2, défenseur de l’Algérie française, après la répression et les dizaines de milliers de morts dans la population civile algérienne, prédisait: «Nous aurons la paix pour dix ans!» Il ne se trompait pas: 1945-1954.
Mon enfance, mon activité politique au Quartier latin durant mes études dans le combat anticolonialiste, et ma fréquentation des Algériens engagés bien avant l’année 1954, me préparaient à l’insurrection du 1er novembre 1. Elle n’a pas vraiment constitué une surprise pour moi. Il y a ici une continuité évidente, un aboutissement cohérent!

– Mais avant que vous assuriez la défense des militants du FLN, il serait intéressant de connaître votre conception de la justice et du droit à cette époque précise, juste avant votre implication dans la guerre d’Algérie…
– Pour les procès de droit commun que j’ai plaidés en France, ma vision de la justice était bien évidemment une vision très classique et habituelle. J’ai défendu des affaires de droit commun en France, étant commis d’office et parfois désigné par des clients au bout d’un certain temps. Je plaidais comme tout le monde, j’ai invoqué le droit et discuté le dossier. Vous savez, je ne suis pas un anarchiste de droite, ni de gauche, et je pense que l’ordre public est nécessaire dans toute société. Cet ordre public est toujours injuste, mais il est nécessaire.
Seulement, ce constat ne tient qu’en présence de conflits qui ne sont pas, au sein de notre société, des conflits fondamentaux. Lorsque, par exemple, un homme en tue un autre dans une bagarre, il dira pour se défendre qu’il était en colère, qu’il avait été insulté ou bien qu’il avait bu. L’homme accusé de vol dira qu’il était dans une situation dramatique à ce moment-là, qu’il était chômeur, etc. Personne ne vient remettre en cause les fondements de la société dans ce type d’affaires.
Dans ces hypothèses, je pense que notre rôle en tant qu’avocats est d’intercéder: il consiste à essayer de «faire comprendre» la transgression, car précisément, seul l’avocat qui a un contact humain avec l’accusé est en mesure de le faire. Les juges, eux, ne connaissent l’accusé qu’à partir d’un dossier. Or, un dossier est une abstraction et les juges ne le connaissent qu’à travers les questions posées et les réponses données. Ces questions et ces réponses sont toujours formulées en terme binaire: «Votre femme vous trompait? Votre compte en banque était dans le rouge? Cette lettre de menace est bien signée de vous?»
Mais un être humain ne se réduit pas à des questions: un être humain est bien plus de choses. Seul un avocat digne de ce nom, qui s’intéresse à l’humain, qui va en prison régulièrement et qui discute avec son client, non seulement du dossier, mais aussi de la vie, de l’amour, de la guerre ou de la justice, peut tenter de faire en sorte que la répression devienne intelligente, c’est-à-dire proportionnée. Je ne soutiens pas que seul cet avocat appréhende l’accusé dans sa totalité, mais je prétends qu’il le connaît un peu mieux. On ne pend pas un homme comme ça! Telle a été ma vision de la justice de novembre 1955 à avril 1957, pendant dix-huit mois environ. Mais j’ai ensuite été entièrement pris dans le tourbillon des affaires algériennes.

– Je vous trouve sévère avec les magistrats. Certes, à l’époque, ce qu’on appelle l’enquête de personnalité était peut-être moins développée qu’aujourd’hui, mais ce n’est plus le cas, l’enquête de personnalité est présente dans tous les dossiers criminels. Il y a des expertises scientifiques et psychiatriques. Aussi, peut-on encore soutenir que le rôle de l’avocat est resté le même, alors que cette profession a connu une évolution considérable? Nous sommes loin du mythe de l’avocat pénaliste, seul dans son petit cabinet…
– Absolument, et je vais revenir sur cette évolution. Mais le rôle, la fonction et l’utilité de l’avocat sont immuables et, en cela, rien n’a changé depuis mes débuts. Vous avez mentionné l’enquête de personnalité, mais elle aussi reste une abstraction. Ainsi, parmi les experts judiciaires, c’est le psychiatre le plus dangereux de tous! Pourquoi? On lui montre par exemple un dossier – qui est du reste celui de l’accusation – où M. Durand est accusé d’avoir tué Mme Dupont. Or, on se contente de demander au psychiatre si M. Durand peut tuer dans un excès de jalousie. L’expert répondra par l’affirmative, alors que tout le monde peut tuer dans un excès de jalousie. Ainsi, l’expertise qu’il rendra va jouer contre l’accusé alors qu’elle exprime une banalité.
Pour donner un autre exemple, je défendais un jour un Gitan qui était poursuivi pour vol qualifié et homicide. De quoi s’agissait-il? Un notaire honoraire octogénaire vivait seul en ville. Il avait un frère, lui aussi octogénaire, qui habitait la banlieue. Un jour, le banlieusard a téléphoné au citadin, mais le citadin n’a pas répondu. Son frère s’en est étonné, car il ne sortait pas tellement. Il a répété son appel, toujours sans réponse. Trois jours se sont passés et cet homme, qui ne se pressait pas, décida de venir rendre visite à son frère en ville. Il sonna et personne ne répondit. La porte était ouverte, il est entré, a vu que tout était en ordre, mais il a trouvé son frère ligoté par terre, mort. Le frère était mort, non pas sous les coups reçus, mais du fait d’être resté attaché et sans soins pendant plusieurs jours.
Dans ce dossier, le juge a reçu un renseignement anonyme! Ce «renseignement» conseillait de se rendre dans un pavillon habité par un Gitan et de chercher sous un pommier: «Vous trouverez une vieille vaisselle d’argent, c’est celle du notaire.» On a cherché et on a trouvé, il y avait bien une vaisselle d’argent, et c’était peut-être celle du notaire. Mais une chose a intrigué le juge: personne n’a entendu de bruit!
Alors, ce juge a eu l’idée lumineuse de dire que s’il n’y avait pas eu de bruit, c’est parce que cet homme portait des charentaises! Et sans désemparer, on a perquisitionné chez le Gitan et on a trouvé chez lui cette chose si rare en France: une paire de charentaises. Je me suis dit que la situation était en train de se compliquer et risquait de finir très mal! Mais le juge instruisait à charge et à décharge. Il a donc adressé la paire de charentaises à un laboratoire d’expertise scientifique pour étudier la poussière trouvée dessus, afin de savoir si cette poussière était identique à celle de l’appartement. La réponse est arrivée dans un document énorme avec des termes incompréhensibles, la conclusion était néanmoins très claire: la poussière était identique!
Je me suis dit qu’avec cette conclusion, j’allais droit à la condamnation et je demandai une contre-expertise qui fut confiée au laboratoire de police scientifique de Paris. Après trois mois, le rapport est arrivé, aussi gros et incompréhensible que le premier avec une conclusion identique: la poussière trouvée sur les charentaises et dans l’appartement était de composition similaire! Mais l’expert avait ajouté cette fois-ci que cette poussière n’avait rien de spécifique et qu’il était probable qu’on trouve la même dans tous les appartements de la ville et des pavillons de sa banlieue! Ainsi, l’expert initial envoyait quelqu’un à la condamnation parce qu’il avait bâclé son travail, alors que le second, qui l’avait fait consciencieusement, faisait en sorte que l’accusation tienne moins.
Concernant les avocats, il y a eu dans notre profession une évolution perceptible, car nous vivions à l’époque une période extrêmement agitée politiquement, où les problèmes de la défense pénale restaient la préoccupation centrale. Aujourd’hui, il est évident que ce climat n’existe plus. D’autre part, il y a un mouvement d’affaires qui s’est développé depuis, et les préoccupations des jeunes avocats qui souhaitent intégrer des cabinets d’affaires prestigieux avec l’espoir d’acquérir une bonne situation ne me semblent pas anormales. Cette évolution reste conforme à la marche de notre société. Elle est à son image aujourd’hui, ni plus ni moins.
À mon époque, l’association entre avocats n’était pas encore la règle. Le cabinet d’avocat était un cabinet individuel avec, au plus, quelques collaborateurs. Aujourd’hui, les cabinets anglo-saxons ont des centaines, peut-être des milliers, de collaborateurs qui sont en réalité des salariés. Il s’agit, certes, d’une situation nouvelle dans la profession, radicalement éloignée de celle des années cinquante. Mais je ne vois pas comment on aurait pu l’éviter. À ce propos, je me souviens d’une conversation avec un confrère de ma génération qui voyait en nous «les derniers diplodocus», car il n’y aurait bientôt plus que des avocats d’affaires et des fiscalistes. Je lui ai répondu pour le rassurer qu’il se trompait. Tant qu’il y aura des maris jaloux pour tuer leur femme ou des caissiers «fous» pour ficher le camp avec la caisse et qu’on les retrouvera le matin, ivres dans un bordel, il y aura de la place pour nous.
En dehors de l’anecdote, il reste que je n’aurais pas pu assurer la défense de Barbie si j’avais été conseil d’une grande société nationale, ou bien, si je l’avais défendu dans ces conditions, il est certain qu’une ligne de défense précise m’aurait été imposée et que j’aurais été contraint de l’adopter.
De même, au début de ma carrière, je me rappelle qu’un confrère et ami était venu me voir pour me dire qu’un des collaborateurs partait de chez son patron, qui me proposait de le remplacer. J’ai immédiatement accepté, mais quelques jours plus tard, il est revenu me dire que son patron avait conditionné son offre à ma décision de cesser de défendre les accusés du FLN. Alors, je lui ai expliqué que ce n’était pas possible, que je le remerciais de sa démarche et que je comprenais très bien les scrupules de son patron. Il se pouvait qu’avoir chez lui un défenseur du FLN lui posât problème. Je n’interprétais pas cette position comme une discrimination ou un scandale. En revanche, je fis le choix de refuser et de rester indépendant. Manifestement, la contrainte existe à toutes les époques, mais il reste toujours la liberté de choix.
Enfin, vous avez peut-être noté une autre évolution à propos de l’avocat pénaliste. Le pénaliste était considéré le plus souvent comme celui qui s’occupait des trafiquants de drogue, des proxénètes, quelqu’un de peu recommandable. Aujourd’hui, dans toutes les affaires financières mettant en cause des personnalités politiques, on se rend compte que la seule défense efficace est celle des pénalistes. La raison est simple: eux seuls sont habitués à ce combat du pénal. Sans citer de noms, certains de mes confrères, dont on parle beaucoup à l’heure actuelle dans des affaires très médiatiques, supportaient il y a quelques années encore d’être surnommés les «défenseurs de la pègre»!