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Fiche : Spanglish America
 
 
   
 
INTRODUCTION


Le latinisation des États-Unis ne sera pas
un « choc des civilisations »



« Pourquoi le spanglish ? Parce que nulle métaphore n’exprime mieux ce que signifie une culture de race mixte qu’un langage hybride, un code informel… Le spanglish est ce que nous parlons, mais c’est également ce que nous, Latinos, nous sommes, et comment nous percevons le monde. »
Ed MORALES, Living in Spanglish (2002).

« Partout je rencontre des Anglo-Américains saisis par la peur de nous, de l’Autre… d’une langue espagnole incomprise… d’une menace sexuelle, de l’activité des gangs, de la drogue, des “sans-papiers”. Ils ne comprennent pas que la peur a été implantée en eux comme une forme de contrôle politique, et qu’elle est la source même de la violence endémique qui affecte cette société depuis ses origines. La culture de la frontière peut contribuer au démantèlement des mécanismes de la peur. C’est un processus de négociation en vue de l’utopie, en l’occurrence la coexistence pacifique et la coopération fructueuse. »
Guillermo GÓMEZ-PEÑA,
« The Multicultural Paradigm : An Open Letter to the National Arts Community » (1989).


Ce qu’on peut appeler, faute d’un terme idéal, la « latinisation » des États-Unis est un phénomène de métamorphose culturelle, linguistique, sociale, économique et politique tout à la fois, qui n’en est qu’à ses débuts, mais qui produira, à long terme, des changements en profondeur dans cette société. La présence de plus en plus dense, publique et visible de ceux qu’on appelle les Latinos ou les Hispaniques dans la société nord-américaine est un fait connu qui commence à s’installer dans les consciences à l’échelle internationale. Les données démographiques sont spectaculaires : les ressortissants des pays latino-américains et leurs descendants, ayant augmenté en nombre de 58 % pendant les années quatre-vingt-dix, étaient plus de 35 millions selon le recensement de 2000, soit 12,5 % de la population nationale, et seraient aujourd’hui 39 millions environ, soit plus de 14 %. Ils constituent désormais la première « minorité » du pays, plus nombreuse que les Africains-Américains. On sait déjà que leur poids démographique est significatif dans un grand nombre de métropoles telles que Los Angeles (où ils constituent aujourd’hui environ 50 % de la population), Miami (57 %), New York (environ 27 %), mais leur présence augmente également dans beaucoup de zones rurales, en Georgie ou en Iowa par exemple, d’où ils étaient totalement absents il y a dix ans. Leur provenance géographique est plus variée que jamais : si, il y a vingt ans encore, ils étaient dans leur vaste majorité originaires de trois pays – le Mexique, Porto Rico et Cuba –, aujourd’hui les Salvadoriens, Dominicains, Équatoriens, Colombiens, etc., sont assez nombreux pour se faire remarquer.


Discours de refus et d’accueil

Que signifie cette présence plurielle du Sud dans le Nord ? Quelles en sont les implications concrètes ? Pour une minorité bruyante de xénophobes ou de théoriciens du « choc des civilisations », la montée démographique des Hispaniques relève de l’« invasion » et annonce un désastre, une « dénaturation » culturelle de la nation. Il y a la version médiatique, que l’on voit à l’œuvre dans les rubriques d’une éditorialiste comme Georgie Anne Geyer, qui répand la version la plus banale (et dangereuse) de l’hystérie anti-immigrée, dénonçant les « hordes » venus du Sud1. Il y a la version parlementaire à l’œuvre dans les prestations d’un élu comme Tom Tancredo, Républicain du Colorado, qui s’acharne contre les immigrés illégaux en laissant transparaître son dédain des immigrés en général (bien qu’il soit lui-même d’origine mexicaine). Quant à la version extra-parlementaire, nul besoin de regarder plus loin que Patrick Buchanan, qui a quitté le Parti républicain dans les années quatre-vingt-dix pour se consacrer à plein temps à un prêche néopopuliste et xénophobe qui n’est pas sans rappeler celui de Jean-Marie Le Pen. (Buchanan s’est rendu célèbre pour sa petite phrase adressée collectivement aux Mexicains : « José, tu ne traverseras pas la frontière. ») Il y a, enfin, la version savante, incarnée aujourd’hui par le politologue Samuel Huntington, dont les prophéties sur le caractère inévitable du conflit « langue contre langue » et « culture contre culture » ont défrayé la chronique en 2004 (nous y reviendrons). Tous ces discours visent à légitimer une action urgente et « musclée » consistant à « fermer la frontière », réprimer davantage les immigrés clandestins, les priver de services sociaux, décourager et réduire l’immigration légale, et, dans un autre domaine, bannir l’usage de l’espagnol dans la sphère publique pour faire régner une norme culturelle exclusivement « anglo2 ».
Il existe une version plus modérée et légaliste de cette xénophobie qui coexiste et entretient parfois des liens suspects avec la version plus virulente. Elle évite de stigmatiser ouvertement les Latinos (et d’autres peuples jugés indignes de partager la prospérité et l’appartenance nationale) et manifeste quelques soucis d’universalisme dans le discours. Cela se traduit néanmoins par une conception de l’intégration des immigrés qui ressemble à l’assimilation au sens fort. Il s’agit, par exemple, de remettre en cause toutes les formes de classification ethnoraciale3, quelles qu’en soient les conséquences pour les groupes (Africains-Américains, Latinos, peuples indigènes, femmes) – qui peuvent bénéficier de l’existence de ces catégories pour lutter contre la discrimination. À propos de l’éducation bilingue, l’argumentation développée par les animateurs des campagnes xénophobes légalistes et « respectables » évite tout raisonnement « ethnique » et ouvertement ethnocentrique, en s’appuyant de préférence sur des arguments « éducatifs » tendancieux mais plus universalistes en apparence (voir chapitre 3). Si l’approche est plus subtile, l’espagnol, langue historique des Amériques, n’en sera pas moins traité comme un handicap socioculturel, ou comme un patois à garder discrètement en famille, plutôt que comme une richesse culturelle et le moyen d’expression de nouvelles sphères publiques qui s’installe dans le paysage étatsunien.
Les citoyens dans leur majorité perçoivent la latinisation comme un processus diffus : ils sentent qu’elle implique des changements importants pour la société dans son ensemble, mais ne sont pas toujours en mesure d’en articuler les enjeux. La « musique de fond » des médias grand public à propos de la présence des Latinos reste dans une grande mesure consensuelle et optimiste, tolérante et rassurante, quitte à gommer les réalités les plus dures à contempler. Le discours « lisse » se résume à peu près ainsi : bienvenue aux Hispaniques ou Latinos (au choix), ces nouveaux Américains venus des pays voisins, qui s’intègrent dans des conditions qui ne sont certes pas toujours idéales, mais… « ils » en veulent, ils aspirent au succès, ils s’appuient sur des solidarités familiales fortes, c’est la nouvelle vague du « melting-pot ». Leur intégration réussie prendra peut-être du temps, mais elle est en bonne voie et finira par apporter quelque chose d’original au pays : un « je ne sais quoi » de plus « vibrant », de plus « chaud », des rythmes plus syncopés et dansants, si bien que, tout en se fondant dans le creuset nord-américain, ils y ajouteront quelques ingrédients culturels nouveaux : une assimilation « plus ». Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, les magazines Newsweek et Time ainsi que bon nombre d’autres médias grand public proclament régulièrement la « latinisation » ou « hispanisation » des États-Unis, en mettant en valeur le succès spectaculaire de tel chanteur, de telle actrice, de tel boxeur ou héros du terrain de base-ball, etc.4 (les ligues professionnelles de base-ball comptent aujourd’hui des centaines de joueurs d’origine portoricaine, cubaine, vénézuélienne, etc.). C’est le visage forcément optimiste, « glamour », upbeat, du phénomène qui est mis en valeur. Ce discours est relayé par les grandes entreprises multinationales installées sur le territoire étatsunien, qui affichent toutes leur volonté de recruter et de vendre « hispanique ». Pour leur part, les industries du spectacle s’alimentent de plus en plus d’images et de sons « latins » ou réputés tels. Sans oublier les partis politiques qui rivalisent de tactiques pour « séduire » l’électorat hispanique (voir chapitre 4). Tout se passe, médiatiquement, comme si l’inclusion des Latinos/Hispaniques dans la grande famille nationale était en bonne voie. C’est en partie vrai, mais le discours, nous le verrons, occulte autant qu’il révèle.


« Hispanique » ? « Latino » ?

Impossible d’éviter la question du nom à donner à cette catégorie de la population. Je m’expliquerai plus longuement sur les différences réelles et imaginées entre les deux termes « hispanique » et « latino » au premier chapitre. Pour le moment, signalons simplement que ni l’un ni l’autre ne sauraient être pris pour des termes objectifs qui désignent scientifiquement leur objet : comme tous les ethnonymes, ceux-ci sont des constructions sociales, des produits de l’histoire, qui reflètent des choix politiques d’un moment. Ni « Latino » ni « Hispanique » ne reflètent la diversité réelle des populations latino-américaines, issues en général de métissages entre peuples indigènes, européens et africains. Mais puisque, par commodité, il faut finir par choisir un terme pour désigner la catégorie en question, j’avoue ma préférence pour « Latino », tout simplement parce qu’il est davantage dans l’air du temps et surgit davantage de l’expérience propre des intéressés que « Hispanique », dont les origines sont plutôt officielles et bureaucratiques. J’apprécie également le fait que « Latino » soit un mot d’espagnol transposé en anglais, et donc l’exemple concret de ce métissage linguistique dont il sera beaucoup question dans ce livre et qui me paraît être un vecteur clé de la latinisation. Cependant, je respecte le choix des nombreux auteurs qui emploient les deux termes indifféremment et refusent de choisir.
Dans « latinisation » et « latino », il y a « latin ». Cependant, je n’ai pas l’ambition dans ce livre de démontrer ici une influence de la « civilisation latine », ou « gréco-latine », aux États-Unis à travers l’immigration latino. Une telle influence existe sans doute, mais il faudrait être un historien de la longue durée et de plusieurs aires culturelles à la fois pour en parler avec autorité. Cependant, point n’est besoin de se référer à la latinité historique, ou à une Latinité (avec un grand L) internationale en marche, à la manière des militants contemporains de l’Union latine5, pour comprendre que les changements qui touchent les États-Unis, et l’ensemble des Amériques, ont une portée « civilisationnelle ».


Le péril hispanique selon Huntington

Mais pour reconnaître l’existence de changements de cet ordre, on n’a pas non plus besoin de penser comme Samuel Huntington, théoricien – et promoteur, qu’il le veuille ou non – du « choc des civilisations », que la latinisation des États-Unis annonce fatalement des malentendus culturels, des conflits linguistiques et des ruptures entre « civilisations » distinctes et incompatibles. La recherche pour ce livre était en cours depuis longtemps lorsque le politologue de Harvard a publié, en mars 2004, un article qui a fait scandale internationalement en annonçant que le contact des Latinos – notamment des Mexicains – avec la culture « anglo-protestante » propre aux États-Unis ne pouvait déboucher que sur une lutte « langue contre langue », « culture contre culture6 ». Il est vrai que des thèses similaires étaient déjà énoncées dans Le Choc des civilisations (19967), lorsque Huntington suggérait que les Mexicains sont aussi étrangers à la culture étatsunienne que « les musulmans » le sont, à ses yeux, à la « civilisation occidentale ». Ce n’était pas mon intention au départ de m’opposer explicitement à la vision huntingtonienne, mais l’article de 2004 ne m’a guère laissé le choix… et il se trouve que la vision de la latinisation que j’ébauche dans ce livre s’oppose terme à terme à celle de l’auteur du Choc des civilisations8.
En suivant Huntington, on arriverait rapidement à la conclusion que la latinisation constitue un danger stratégique pour les États-Unis : les Mexicains du sud-ouest du pays seraient ainsi des irrédentistes, des croisés d’une « reconquête » qui se prépare silencieusement dans les « enclaves » où, selon Huntington, ils s’enferment tout seuls. Le conflit serait, à terme, quasi inévitable, sauf dans la mesure où les gouvernants étatsuniens se décideraient à prendre des mesures musclées. Huntington se garde bien de les préciser (préférant laisser cette responsabilité aux autres). Elles consisteraient vraisemblablement à « verrouiller la frontière » États-Unis-Mexique, et à mettre en place un dispositif d’assimilation culturelle forcée pour les immigrés déjà admis sur le territoire. Comme je le suggère aux chapitres 2 et 4, il n’est pas certain que de telles mesures soient politiquement viables, même à l’époque des Républicains conservateurs au pouvoir, puisque ceux-ci ne sont pas les derniers à convoiter les voix des Latinos. Les thèses de Huntington n’en sont pas moins dangereuses, puisque leur objectif est de cautionner et de fournir un vernis intellectuel aux idées xénophobes qui font leur chemin au sein de certains courants d’extrême droite ainsi que dans certains médias.


Contre le choc, le métissage

La latinisation telle que je m’efforce de la déchiffrer dans la société étatsunienne aujourd’hui, est plutôt bien armée pour résister à toutes les prévisions de conflit culturel. Cette affirmation ne résulte pas seulement d’une orientation choisie par moi, mais aussi d’une analyse, qui fera la substance de ce livre, du paysage culturel et linguistique, socio-économique et politique des États-Unis depuis plusieurs années.
Dans le domaine culturel, ce que j’observe est un processus qu’on peut qualifier globalement de métissage. Les théoriciens (latinos ou non) sensibles à ces changements proposent différents termes pour décrire ce qu’ils voient : à part « métissage » (ou souvent mestizaje, en espagnol dans le texte), on entend également « hybridité », « syncrétisme », « la frontérisation de la société », « la culture de l’entre-deux » et quelques autres9. Certains s’efforcent d’exprimer une idée similaire avec le vocabulaire plus traditionnel du melting-pot (creuset) : le métissage en cours serait une forme d’assimilation plus sensible que d’habitude à la rencontre des cultures, bref une sorte d’assimilation réciproque, où le nouveau reste aussi saillant que l’ancien10. Cependant, il est plus courant, parmi les intellectuels qui se prononcent sur ces questions, d’articuler la notion de métissage sur celle de « multiculturalisme » (voir chapitre 2).
Le phénomène du spanglish – le mélange, dans des conditions presque toujours inattendues et cocasses, des langues anglaise et espagnole11 – me paraît être à la fois un des vecteurs les plus importants de la latinisation et une extraordinaire métaphore des changements en cours sur le plan culturel, linguistique et, dans une certaine mesure également, sur le plan des rapports ethno-raciaux. Autrement dit, le spanglish qui m’intéresse ici n’est pas seulement celui du mélange des langues, sous différentes modalités selon les régions, les origines nationales ou le milieu social des locuteurs : c’est également le spanglish auquel se réfère le critique de musique Ed Morales dans son remarquable essai Living in Spanglish12.
Que signifie « vivre » en spanglish ?
Morales entend par là une attitude qui consiste à aborder les différences ethnoraciales, culturelles et linguistiques non plus seulement comme des polarisations mais aussi comme des phénomènes de « frontière », de contact et de rencontre, dans une « zone frontalière » qui n’est pas limitée à la région où le Mexique et les États-Unis se touchent, mais qui s’étend à l’ensemble de l’espace social. Les frontières entre « cultures », ainsi que celles entre groupes ethnoraciaux, sont plus floues qu’on l’imagine souvent (surtout si on part des postulats huntingtoniens, qui érigent les frontières en clivages culturels et stratégiques à la fois !). Morales invite « les Latinos et tous ceux qui veulent les accompagner dans ce voyage » « à trouver leur âme spanglish, à refuser la pureté raciale, à trouver soulagement dans les eaux rafraîchissantes du métissage13 », à « se libérer de la dichotomie », voire la « tyrannie », « du blanc et du noir14 ». Morales soutient que les Latinos sont particulièrement bien placés pour promouvoir une telle évolution des mentalités, puisque le métissage ethnoracial est pratiqué depuis des siècles par les peuples dont sont issus les Latinos des États-Unis. (Il convient, bien entendu, de relativiser cette thèse : il n’échappe pas à Morales que différentes formes de racisme sont pratiquées par des Latinos vis-à-vis d’autres Latinos…)
Le spanglish est donc, pour Morales, « l’état actif du mélange », « le terrain fertile où l’on négocie de nouvelles identités ». Sur un mode plus lyrique, il écrit : « Le spanglish, c’est ce qui arrive quand vous allez voir un orchestre de bossa nova ou un quintet de jazz et vous ne remarquez pas que la moitié du groupe est noir et l’autre moitié blanc, ou “brun”, ou asiatique15. » Au fond, donc, le spanglish est « un état très universel de l’être : c’est un déplacement d’un endroit à l’autre où l’on se sent chez soi aux deux endroits, sans être vraiment chez soi à l’un ou à l’autre [si bien que] le seul choix que l’on a est d’embrasser l’état transitoire (lire : le transnational) de l’entre-deux16 ».
L’« état actif du mélange » ne concerne pas seulement la différence ethnoraciale, mais aussi les héritages et les pratiques culturels. En tant que critique de musique et de lettres, Morales consacre une partie importante de son livre à l’exploration des diverses formes de rencontre et de mélange qui enrichissent la scène artistique contemporaine et pousse la société étatsunienne à devenir pleinement américaine, tant il est vrai que le nom « Amérique » appartient à tous les peuples de l’hémisphère et non aux seuls Étatsuniens. Dans le monde du cinéma, les acteurs et quelques réalisateurs latinos luttent pour dépasser les images stéréotypées et apporter à l’écran une sensibilité authentiquement spanglish, tel l’acteur Benicio del Toro, ce Portoricain qui, en jouant le rôle du policier (mexicain) dans le film Traffic de Steven Soderbergh, « touche – selon Morales – le lieu de rencontre entre Nord et Sud17 ». Dans le domaine musical, il n’est pas difficile de démontrer que les rythmes dits latins sont présents aux États-Unis depuis longtemps, parfois sous la forme de fades réappropriations commerciales, mais aussi en tant qu’éléments constitutifs, depuis le départ, du rock et du jazz. Sans parler des musiques latinos contemporaines elles-mêmes, qui s’imposent bien au-delà des milieux « ethniques » hispanophones, invitant les Nord-Américains anglophones à vivre des expériences sensuelles et esthétiques nouvelles tout en découvrant des affinités insoupçonnées avec leurs voisins des Amériques.


Intégration et inégalités

Naturellement, il ne s’agit pas d’être naïf : ce processus global de métissage dont je fais l’éloge en écho aux auteurs comme Ed Morales se produit dans des conditions de profonde inégalité sociale, d’où les connotations ethnoraciales sont loin d’être absentes. Le métissage se produit, mais il ne constitue pas toute l’histoire. Les inégalités sociales, dont les Latinos souffrent de façon disproportionnée dans la société étatsunienne (voir le chapitre 1), constituent un terrain dangereux qui pourrait finir, à terme, par favoriser les apprentis sorciers du conflit culturel, si, entre-temps, les luttes politiques aux États-Unis ne conduisent pas vers une remise en cause du modèle social néolibéral et des divisions ethnoraciales et sexuelles du travail incorporées dans le système économique depuis longtemps.
Autrement dit, les enjeux de la latinisation sont loin d’être seulement culturels et linguistiques : ils sont, en même temps, et inextricablement, d’ordre socio-économique et politique. Or, contrairement à ce que Huntington voudrait faire croire, les Latinos ne sont pas intéressés par un projet sectaire et ethniciste de « reconquête » – à supposer qu’une telle chose soit possible. Comme j’essaie de le démontrer (voir chapitre 4), ils aspirent, selon toutes les indications qu’on peut avoir en observant le terrain politique, à une citoyenneté pleine et entière, en n’hésitant pas cependant à importer dans le débat politique étatsunien quelques paramètres nouveaux, quelques préférences plus marquées dans le domaine des droits sociaux et une tendance à défendre avec détermination les droits civiques et politiques acquis en droit.
Il ne s’agit pas, bien entendu, de transformer les Latinos en un nouveau sujet collectif de l’histoire et de les investir d’une mission historique de transformation sociale radicale. Mais il se trouve, plus modestement, qu’il y a, en effet, beaucoup de travailleurs latinos qui aspirent à un ordre social plus égalitaire et à un État plus présent pour assurer les grands équilibres sociaux, et qui trouvent le moyen d’exprimer ces aspirations dans le champ syndical et politique étatsunien. Il se trouve aussi qu’on peut observer parmi les citoyens latinos une relative unité politique qui pourrait leur permettre de peser, dans les années qui viennent, dans le sens d’un système plus socialement équilibré, d’un État plus attentif aux besoins sociaux, une politique étrangère plus attentive aux pays du Sud (voir chapitre 4).
Or, si les Latinos sont porteurs, comme le suggèrent Ed Morales et d’autres, d’une prédisposition au métissage ethnoracial ; s’ils aspirent, dans leur majorité, à plus de justice sociale ; s’ils revendiquent, silencieusement ou en élevant la voix, une reconnaissance de leurs modes (pluriels) d’expression linguistique ; si leur présence se traduit par la formation d’une nouvelle sphère publique hispanophone qui s’intègre à sa manière dans la sphère publique nationale tout en représentant une vision plus transnationale et « américaine » (au sens propre) du monde ; peut-on dire, dans ces conditions, que la latinisation est porteuse d’un nouveau « modèle de citoyenneté », ou, pour employer un vocabulaire plus familier en France, un nouveau « modèle d’intégration » ?
Derrière la simplicité apparente de cette question se cache un problème d’analyse d’une redoutable difficulté. Au premier chapitre, je suggère que la question se pose rarement sous une forme aussi claire aux États-Unis. Pour diverses raisons historiques, le système politique étatsunien est dans l’incapacité, à l’époque contemporaine, d’articuler un modèle d’intégration quelconque : ce sont plutôt des modèles rivaux en puissance qui s’affrontent dans une guerre de tranchées sans fin. Bien que la notion de « multiculturalisme » soit souvent évoquée pour décrire la réalité étatsunienne, je soutiens que les éléments de multiculturalisme dans le système étatsunien sont très loin de former une logique cohérente de « modèle » : il s’agit plutôt, comme le suggère Michel Wieviorka, d’un « multiculturalisme éclaté18 ». Bien entendu, aucun « modèle de citoyenneté » ou « modèle d’intégration » n’existe à l’état pur : il y a toujours un décalage plus ou moins important entre la théorie proclamée d’un modèle, les discours par lesquels les acteurs sociaux l’expriment, et les pratiques de ces acteurs sur le terrain. On peut penser cependant que certains systèmes nationaux sont plus cohérents que d’autres, et que le système étatsunien fait partie des moins cohérents du « monde développé » en matière de traitement des différences culturelles et linguistiques ainsi que des questions d’inégalités ethnoraciales, socio-économiques et de genre. On trouve une plus grande cohérence dans ce qu’on peut appeler le modèle social ou socio-économique étatsunien : le fort enracinement du libéralisme économique se reflète dans un État-providence à la fois peu développé historiquement en comparaison de ceux de l’Europe occidentale et en atrophie depuis les années quatre-vingt.
Dans ce contexte, il faudrait beaucoup d’audace pour oser affirmer que les Latinos sont porteurs de quelque chose d’aussi ambitieux qu’un nouveau « modèle d’intégration », mais on peut dire, plus modestement, que leur présence dans la société étatsunienne peut contribuer à une clarification du débat public à propos du traitement des différences ethnoraciales, des différences culturelles et linguistiques et des inégalités socio-économiques. Il ne s’agit pas d’une prophétie, mais d’un pari.


Pour une nouvelle décolonisation

La latinisation que j’observe me semble être à bien des égards la préfiguration d’une autre société, plus ouverte au pluralisme linguistique, plus ouverte aux cultures du monde, en commençant par celles des Amériques… et, peut-être, plus égalitaire. Il ne s’agit pas nécessairement d’une société où régnerait un système baptisé « multiculturaliste » : je ne suis pas loin d’être persuadé que ce terme, dans son irréductible polysémie, contribue davantage dans le contexte étatsunien à une polarisation perpétuelle qu’à l’émergence d’un consensus possible sur le traitement concret des questions de différence ethnoraciale et culturelle. Je suis réticent par ailleurs à l’idée d’introniser par une reconnaissance officielle des « cultures », dont les frontières sont par définition poreuses ; leur contenu, tout en contribuant sans doute à la diversité globale d’une société, n’est pas toujours compatible avec l’égalité des droits des individus19. Je constate cependant que la société étatsunienne connaît une multiculturalité irréductible, qui se développe avec les flux transnationaux de personnes et il me paraît rétrograde de se voiler la face par rapport à cette réalité – et beaucoup plus prometteur de réfléchir sur les formes nouvelles d’une citoyenneté transnationale dissociée en partie de l’appartenance à un État-nation donné. (De nouvelles pistes de recherche sur ce point sont poursuivies par des membre du courant critique que j’examine vers la fin du chapitre 2.)
Je pense donc, avec Ed Morales, qu’il est « grand temps pour les États-Unis de commencer le processus d’intégration dans l’hémisphère des Amériques20 » en prenant d’abord acte de la présence de la langue espagnole – langue d’origine coloniale comme l’anglais, mais qui est pratiquée dans les Amériques depuis plus longtemps que l’anglais. Il est temps, autrement dit, que les États-Unis commencent à promouvoir un bilinguisme qui ne ferait qu’exprimer la vérité linguistique des Amériques et serait peut-être le début symbolique d’une véritable décolonisation de la région. Je me rends parfaitement compte à quel point cette vision est en décalage avec la réalité actuelle, à l’heure où au moins 27 États sur 50 ont adopté des résolutions ou des lois (pour la plupart symboliques dans leur portée), qui reconnaissent l’anglais comme « langue officielle » (voir chapitre 3). Mais je ne saurais me résigner à l’idée que l’espagnol serait une langue étrangère aux États-Unis : l’idée est parfaitement ridicule pour qui se promène dans la plupart des grandes villes du pays, ou à la frontière, ou pour qui allume un téléviseur ou une radio. Et je ne laisserai sûrement pas sans réplique les propos d’un Huntington qui voudrait faire de l’anglais une forteresse contre tout ce qui ne ressemble pas assez à son goût à cette « culture anglo-protestante » qu’il tient pour l’essence culturelle des États-Unis.
En évoquant plus haut l’idée d’une « décolonisation » des Amériques, je me référais à une forme de domination coloniale qui n’est pas réductible au colonialisme classique. Le sociologue péruvien Aníbal Quijano a forgé le concept de « colonialité du pouvoir » pour désigner le système de domination raciste institutionnalisée des Blancs d’origine européenne par rapport aux peuples indigènes dans les pays latino-américains, deux siècles après les indépendances formelles, dans le cadre de ce qu’il appelle le « système-monde moderne/colonial21 ». Agustín Laó-Montes22 et Ramón Grosfoguel23, entre autres, ont transposé cette notion sur la réalité nord-américaine, pour rendre compte d’une forme de domination qui relève également d’une domination ethno-raciale institutionnalisée – des « Anglos » par rapport aux Latinos – dans le cadre plus global des inégalités systémiques entre Nord et Sud, et notamment, en l’occurrence, entre les États-Unis et les pays de leur périphérie sud. Bien qu’il y ait beaucoup de débats possibles à propos de la définition d’un projet social et politique « décolonisateur » – j’en reparlerai dans la conclusion –, je voudrais en tout cas que ce livre s’inscrive dans la lutte de longue haleine pour faire des États-Unis un pays où les distinctions inégalitaires liées au phénotype, à l’origine nationale, à la forme d’expression linguistique, ou au genre n’auraient plus cours et où les inégalités économiques – hélas plus criantes que jamais – entre les États-Unis et ses voisins du Sud pourraient se résorber grâce à une réinvention des rapports entre la « superpuissance unique » et le reste du monde. (À l’époque de l’administration de George W. Bush et Richard Cheney, ces considérations me semblent encore plus pertinentes que d’habitude…)
En attendant le mûrissement des mouvements « décolonisateurs », je me console en constatant que la promesse de la latinisation se réalise en partie déjà, modestement, à travers l’introduction dans l’espace culturel des États-Unis de nouveaux styles musicaux et littéraires qui enrichissent considérablement le tableau. Que seraient aujourd’hui les États-Unis sans le Teatro Campesino et l’œuvre cinématographique de Luis Valdez ? Sans l’incomparable Spanish Harlem Orchestra, sans l’insolence du groupe de musique californien Ozomatli ? Sans la vision de la « nouvelle métisse » exprimée avec grâce et éloquence par Gloria Anzaldúa24 ? Sans les hurlements géniaux de Guillermo Gómez-Peña, poète et performance artist possédé par la vision de « toute une génération en chute libre vers un avenir sans frontières » dans cette « vaste zone frontalière intercontinentale25 » ?


L’auteur-sujet et son objet

Le moi est peut-être haïssable dans des travaux à prétention scientifique, mais il est néanmoins essentiel pour tout chercheur de pouvoir définir le rapport qu’il entretient avec son objet d’étude. Pour le lecteur qui voudrait comprendre pleinement la cohérence du point de vue que je cherche à développer ici, il est indispensable de comprendre mon rapport à la latinisation des États-Unis en fonction de mon expérience personnelle. Je n’ai aucune gêne à admettre que ce sujet constitue, pour moi, non seulement un objet de recherche mais aussi un objet de fascination et un objet qui m’engage. La latinisation des États-Unis est un processus dont je me sens partie prenante. Il n’est sans doute pas indifférent de savoir que l’auteur de ces lignes est né aux États-Unis et, tout en vivant en Europe, maintient un contact étroit avec son pays d’origine. Je le précise non pour affirmer une autorité privilégiée par rapport à mon objet – car on n’a évidemment pas besoin d’être ressortissant d’un pays pour pouvoir l’étudier26 –, mais pour souligner à quel point cette recherche s’inscrit dans une vision de changement (il serait prématuré de parler d’un « projet » de changement) pour un pays dont je suis citoyen et un « hémi-sphère » – celui des Amériques – auquel je m’identifie… tout en étant français, européen, et citoyen du monde (il n’y a là rien de contradictoire).
Ce livre n’est pas le fruit d’un « travail de terrain » au sens où les chercheurs l’entendent habituellement : j’ai abordé le sujet à partir de 1999 avec une connaissance du terrain déjà relativement développée, de par mes années de vie passées aux États-Unis et mes nombreux séjours (deux ou trois fois par an) depuis la fin des années soixante-dix. Le lecteur s’apercevra, en lisant notamment les chapitres 5-7, que mes origines dans le nord-est des États-Unis conditionnent mon traitement du sujet : les populations portoricaines et dominicaines de New York, Hartford, Boston et Springfield-Holyoke (Massachusetts) me sont plus immédiatement familières que les Mexicains du Sud-Ouest ou les Cubains du sud de la Floride. Cependant, des séjours en Arizona (2002) et en Californie (2002, 2004) et mes contacts avec de nombreux chercheurs spécialisés dans les questions des Mexicains-Américains m’ont permis d’élargir mes perspectives. J’ai également effectué un court séjour à Miami en 1997.
Pour des raisons de place, je ne fournis qu’une bibliographie sommaire en fin de volume, mais la préparation de ce livre m’a fait traverser l’œuvre d’un grand nombre d’auteurs qui contribuent depuis vingt ans à l’essor transdisciplinaire des Latin studies. Je leur rends hommage dans des notes en bas de page, qui fourniront de multiples pistes aux lecteurs qui voudraient aller plus loin.
Bien que ce livre soit conçu comme un ensemble, il est possible de lire les chapitres indépendamment les uns des autres. On y trouvera cependant une progression dans l’exploration de la latinisation des États-Unis, que je résume brièvement ainsi : au premier chapitre, j’examine les populations latinos dans leur diversité en essayant de dégager les logiques socio-politiques induites par leur présence de plus en plus nombreuse et visible dans l’espace social. Le chapitre 2 se situe dans le prolongement de ces analyses en examinant les termes des grands débats contradictoires sur la signification de la latinisation. Le chapitre 3 aborde la question linguistique (le rapport anglais-espagnol) dans sa dimension politique. Le chapitre 4 est consacré aux Latinos en tant que citoyens engagés et électeurs. Les chapitres 5 à 7 forment un sous-ensemble consacré au caractère transnational ou, pour certains, « diasporique » des populations latinos, et tout particulièrement celles d’origine caribéenne vivant à New York, cette « ville-monde » qui est un des principaux carrefours des peuples latino-américains et caribéens. En conclusion, je m’efforce d’examiner les enjeux politiques actuels et futurs liés à la latinisation des États-Unis, en m’intéressant en particulier à la possibilité de définir un nouveau « modèle de citoyenneté » qui ne serait plus seulement national mais également transnational, et qui représenterait une « décolonisation » de la citoyenneté nationale.