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Fiche : Ma vie chez Fiat
 
 
   
 
PROLOGUE

Fils d’immigrés



À vingt ans, j’avais l’éternité devant moi.
Aujourd’hui, j’apprécie les jours qui passent et les étés qui restent.
Alors, avant que la nuit ne me recouvre de son voile perpétuel, ma mémoire tente de reconstituer une vie dont beaucoup se seraient satisfaits mais qui a pour moi un goût d’inachevé.
Et pourtant, que de chemin parcouru depuis ce jour de ma naissance, en septembre 1925 dans un hôpital du VIIIe arrondissement de Paris, où mon destin paraissait tout tracé. Fils d’ouvrier j’étais, ouvrier je serais.
Le sort en a décidé autrement, mais c’est une longue histoire…


Je suis l’aboutissement d’une histoire commencée de longs mois auparavant, en Italie, sous le fascisme naissant. Mon grand-père maternel, Demetrio Pelloni, était maire socialiste de Soragna, une petite ville des environs de Parme. Il était également président de la coopérative locale, une institution spécifiquement italienne et très développée à l’époque. Son engagement politique et ses diverses activités lui valurent quelques problèmes avec les chemises noires qui usèrent à son égard des bastonnades quotidiennes et de l’huile de ricin, bien connue pour son goût agréable et ses qualités thérapeutiques !
J’ai le souvenir d’un homme assez grand et corpulent, au nez particulièrement proéminent en forme de pomme de terre. Ce nez me fascinait tant, qu’un jour, alors qu’il était venu nous voir à Paris (je devais avoir trois ou quatre ans), je lui en fis la remarque en riant. Une gifle magistrale fut sa seule réponse. Je me gardai bien, par la suite, d’aborder ce sujet beaucoup trop sensible…
Ma grand-mère maternelle, toujours de noir vêtue, toujours silencieuse, se manifestant rarement, semblait vivre dans l’ombre de son mari, mais je conserve d’elle un souvenir plein d’émotion et d’affection.
Ils eurent huit enfants : Arnaldo, Armand, Anita, Olga, Arturo dit Nino, et ma mère, appelée Maggiorina en l’honneur du 1er mai (maggio en italien), bien que née en juin, et deux autres mort-nés.
En 1924, donc bien avant ma naissance, les brimades infligées par les fascistes eurent raison de leur résistance, et presque toute la famille, comme des dizaines de milliers d’autres Italiens, émigra vers la France, quelques jours après l’assassinat de Matteotti. Seule Anita resta en Italie où elle épousa un chemisier, Savi, et lui donna deux enfants ; je ne les vis qu’une seule fois au cours d’un voyage à Parme.
Mes grands-parents et Nino s’installèrent à Toulouse où ils tinrent une épicerie au 100 de la rue Riquet. Toulouse devint d’ailleurs un lieu de forte immigration italienne qui joua un rôle très important durant la Résistance.
Arnaldo, Armand, Olga et ma mère – accompagnée de son futur mari, mon père – choisirent Paris et la région parisienne.
Olga épousa Pierre Mattei – un Corse, comme son nom l’indique –, peintre en bâtiment qui travaillait à ses moments perdus. Très gentil mais le visage bourré de tics, une chanson de Tino Rossi toujours sur les lèvres et un long poil dans la main, il allait, venait, repartait, revenait, disparaissait, réapparaissait d’on ne sait où : un vrai courant d’air…
J’aimais beaucoup Armand. C’était mon préféré. Il venait souvent nous voir, à bicyclette, seul ou quelquefois avec une de ses conquêtes. Il déjeunait et regagnait Paris sur son vélo non sans nous avoir donné, de temps à autre, à mes sœurs Ada, Jeannine et à moi, une pièce de monnaie pour aller au cinéma. Il connaissait tout des bicyclettes qu’il réparait avec un soin particulier. Il avait la réputation d’être un bon professionnel. Lui, en tout cas, a toujours travaillé.
À part Olga et Armand, que nous rencontrions relativement souvent avant guerre, les échanges avec les autres frères et sœurs de ma mère étaient essentiellement épistolaires. Plus particulièrement ceux avec Anita qui, ayant épousé son chemisier et ayant une bonne à demeure, était considérée comme une bourgeoise. D’ailleurs, elle ne paraissait pas souhaiter une plus grande proximité, peut-être sous l’influence de son époux.
Quant à ma famille paternelle, qui habitait Cortile San Martino, un petit village près de Soragna, je n’en sais pas grand-chose, vraisemblablement parce qu’elle est restée tout entière en Italie. Quelques lettres arrivaient de temps à autre, la censure ayant été instaurée par le régime mussolinien. Papa en parlait peu ; j’aurais dû l’interroger, mais nous étions tous les deux plutôt taciturnes. Les lettres étaient si rares que la réception de chacune d’elles nous remplissait d’anxiété, dans la crainte d’une mauvaise nouvelle…
Mon grand-père paternel, décédé très jeune, était cheminot, tout comme mon père avant son départ pour la France. Ma grand-mère maternelle, appelée « la Gemma », devait s’occuper de toute sa nombreuse famille et leur rendre visite était difficile pour deux raisons : le coût du voyage en train car nous ne roulions pas sur l’or, c’est le moins que l’on puisse dire ; et mes parents n’auraient certainement pas obtenu le visa des autorités italiennes en raison de leur opposition au régime.
Cela peut paraître étrange d’avoir laissé ainsi se distendre des liens familiaux qui ne demandaient certainement qu’à s’épanouir. En dehors de ces contingences, je dois avouer n’avoir pas ensuite ressenti le besoin de remonter dans le temps à la recherche de mes racines. Ce besoin ne me vint qu’en vieillissant. À cette raison s’ajoute sans aucun doute un autre élément. Avant et pendant la guerre, les contacts étaient problématiques. Après la Libération, j’étais trop engagé, d’abord dans la politique et puis dans ma carrière professionnelle, ce qui se traduisait par une vie agitée très prenante. Je ne sais donc pratiquement rien de mes origines et je le regrette aujourd’hui…
Pourtant, il m’est arrivé de rêver. Maman nous racontait parfois l’épopée d’un Pelloni devenu bandit de grand chemin qui rançonnait les riches pour distribuer aux pauvres. Une sorte de Mandrin ou de Robin des Bois. J’ai souvent pensé à cette histoire qui, vraie ou fausse, est trop belle pour que je la passe sous silence.
Je dois reconnaître n’avoir conservé que peu de souvenirs de ma petite enfance, mis à part quelques anecdotes comme chacun d’entre nous en garde dans un petit coin de sa mémoire…
Dans les années 1929-1930, je me revois, haut comme trois pommes puisque ma tête arrivait juste à hauteur de la table, levant les bras pour saisir une voiture de pompier qui s’y trouvait. J’ai su par la suite qu’il s’agissait de mon cadeau de Noël : à l’époque, mon père achetait Le Peuple, quotidien de la CGT, et avait découpé chaque jour pendant le mois précédant Noël une vignette figurant en haut à droite du titre du journal, puis avait envoyé le tout au quotidien qui, en retour, m’avait adressé la superbe voiture…
Il y eut également l’épisode du petit cheval maigrichon conduit par le laitier auquel j’intimai – en l’absence de son maître – « Hue cocotte » pour voir si c’était efficace ou bien si c’était un mot magique seulement utilisable par le laitier. Naturellement, vous devinez le résultat, je me fis sévèrement tancer par ce dernier et m’enfuis en pleurant dans les jupes de ma mère.
À la maison, la vie n’était pas vraiment facile. Émigrés, parachutés sans connaître la langue du pays d’accueil dans un environnement inconnu, mes parents n’avaient de ressources qu’en eux-mêmes.
Dès que cela leur fut possible, ils se firent naturaliser français et ne parlèrent qu’en français à leurs enfants, pour leur donner les meilleures chances d’intégration. À cette époque, les émigrés ne se regroupaient pas, comme aujourd’hui, en fonction de leur nationalité, mais tentaient de se fondre dans la masse des gens au milieu desquels ils vivaient.
De plus, nous vivions chichement. Les feuilles de paie de mon père correspondaient à celles d’un smicard d’aujourd’hui, et ma mère, retenue à la maison par sa famille qui s’agrandissait plus vite que le logement, joignait avec peine les deux bouts.
Notre plus beau domicile fut le troisième. Nous emménageâmes à Houilles vers 1930, tous nos effets contenus dans une charrette à bras. Nous devions y rester plus de vingt-cinq ans, jusqu’à la fin des années cinquante, mes parents et moi, ma sœur Ada puis, successivement, Jeannine et Monique.
Une courette exiguë, que maman s’évertuait à transformer en jardin fleuri à notre grande admiration, précédait l’accès à la maison. Un petit couloir menait à la pièce commune du rez-de-chaussée; c’était la seule pièce chauffée par un poêle à charbon. Au fond, la cuisine où trônait une gazinière antédiluvienne et… l’évier en grès avec eau froide courante. Ce dernier était la pièce maîtresse du lieu si l’on considère les bagarres provoquées par la toilette matinale de quatre, puis de cinq personnes. À l’étage, nous avions deux chambres et, au-dessus, le grenier, éclairé par une petite lucarne, où je finis par atterrir lorsque ma deuxième sœur grandit. Il y faisait une chaleur torride l’été et un froid glacial l’hiver, mais il fallait bien que je m’endurcisse!
Enfants, nous ne nous sentions pas malheureux grâce à l’affection de notre mère. Sans elle, jamais je n’aurais pu m’en sortir. Elle veillait à tout, attentive, aimante, toujours prête à nous remonter le moral le cas échéant. Elle déployait des trésors d’ingéniosité et avait même réussi à obtenir quelques rouleaux de papier peint qu’elle se mit en devoir d’encoller, juchée sur un tabouret, à ma grande frayeur étant donné sa forte corpulence. Elle s’arrangeait pour que nous fassions toujours «bonne figure» et jamais aucun d’entre nous ne se sentit moins présentable que les autres gamins du quartier.
Il m’est arrivé malgré tout d’envier un bon camarade, Robert Brillant, dont le père était chauffeur de taxi; il passait à la pâtisserie tous les mercredis soir pour s’acheter un gâteau à vingt sous, luxe que je n’aurais, bien entendu, jamais pu me permettre…
Et puis, à ma grande honte, il m’est arrivé de «craquer» lorsque j’avais huit ans. Maman m’avait envoyé à l’épicerie du coin pour y faire quelques achats. J’y avais souvent remarqué certaines barres de chocolat bien tentantes, mais j’avais jusqu’alors réussi à en détourner les yeux. Cette fois-là, je ne pus y résister. Profitant d’un moment où l’épicière était dans l’arrière-boutique, je m’en saisis rapidement et l’enfouis dans ma poche. Ni vu, ni pris. Oui, mais, dès mon retour, maman, avec sa sensibilité à fleur de peau, comprit qu’il s’était produit quelque chose. «Qu’est-ce que tu as? Qu’est-ce que tu as fait?» Comment avait-elle deviné? Je l’ignore, mais, devant mon silence, elle m’intima l’ordre de vider mes poches. Je reçus une telle fessée qu’elle m’a ôté à jamais le goût de recommencer…
Il est possible, néanmoins, que notre condition plus que modeste ait aggravé mon naturel particulièrement timide: je ressentais profondément les moqueries traditionnelles des autres écoliers et je subissais leurs brimades sans oser me rebeller.
Il y eut ce jour mémorable où ma mère, me voyant grandir, décida de m’emmener à «La Maison rouge» pour m’acheter un vrai costume. C’était, j’en étais conscient, un gros sacrifice pour le budget familial. Confiant dans le goût de ma mère – en l’occurrence pressée par la fermeture imminente de la boutique –, je n’émis aucune objection quant à la couleur verte de mon nouvel habit. Mais, soit j’avais l’allure d’un scarabée, soit je faisais penser au «Prosper yop là boum» de Maurice Chevalier. Toujours est-il que les gamins, ravis de l’aubaine, me saluaient d’un retentissant «Hé Prosper!» qui me transformait chaque fois de vert en rouge tomate…
Mais, plus grave encore pour moi, il y avait ce ridicule prénom de mon grand-père paternel dont mes parents m’avaient affublé: Cyprien. Il provoquait irrésistiblement la risée des autres en dépit de ma réplique d’élève instruit: «C’est le nom d’un empereur romain»… Défense malgré tout dérisoire. Et puis, pendant les récréations, j’étais très souvent entouré par un petit groupe mené par des jumeaux dont le nom m’échappe. Ils formaient une sorte de danse du scalp en scandant : «Demandez des petits Brianti importés d’Italie dans des caisses à fromage!» Allez savoir pourquoi…
Ces deux épisodes de ma vie scolaire m’ont particulièrement marqué. Je me suis juré de changer un jour de prénom. Je fus exaucé à la Libération, alors que je travaillais au Populaire. Je réussis à me procurer un passeport au nom de Marc Brianti – mon nom de plume journalistique – et ma carte d’identité précisait: «Cyprien dit Marc». Plus tard, j’obtins un jugement favorable du tribunal d’instance qui me permit officiellement et définitivement de m’appeler: Marc Brianti.
Quant aux jumeaux de mes cauchemars, les événements me
permirent de leur jouer un tour à ma façon. Les retrouvant en 1945 dans le train de Houilles à Paris, où ils travaillaient à la Banque de France, après les quelques mots d’usage lorsqu’on est bien élevé, je leur demandai: «Au fait, vous vous souvenez du petit Brianti dans les caisses à fromage? J’ai bien envie de vous le faire payer.» Ce disant, j’enfouis la main dans ma poche d’imperméable et, comme dans les films policiers, je «pointai» en leur direction ce qui ne pouvait être qu’un revolver. Décomposés, ils m’assurèrent que ce n’était qu’une plaisanterie idiote de gosses, et ils descendirent précipitamment à La Garenne-Colombes. Ils avaient certainement eu la frayeur de leur vie, et moi, je savourai ma petite revanche… en allumant ma pipe-revolver.
Avec le recul, et contrairement à de nombreuses personnes, je me souviens de ma prime jeunesse comme d’une période plus pénible que celle de mon adolescence. Mais cela a peut-être été l’aiguillon qui m’a aidé à m’en sortir…
En dehors de la présence de ma mère, personne effacée et merveilleuse de compréhension et d’abnégation, j’ai eu la chance immense de rencontrer des êtres de valeur. Ils ont su me donner le «petit coup de pouce» opportun aux moments cruciaux. Ils m’ont aidé à sortir de cette ornière dans laquelle je semblais être condamné à rester, pour prendre peu à peu confiance en moi. C’est ainsi que j’ai ressenti le besoin de me raconter, pour rendre hommage à ceux qui m’ont soutenu de leur confiance.
Alors que papa parlait relativement bien le français, l’expression de maman était beaucoup plus approximative. Je me souviens encore qu’une fois, en rentrant des courses, elle nous dit: «J’ai rencontré Mme Bonnet, et elle m’a dit que son fils était un nagiste. Je lui ai répondu qu’elle avait bien de la chance d’avoir un fils qui sache nager. Pourtant, elle a eu l’air tout surpris.» Ce qui, bien entendu, provoqua l’hilarité générale avant que nous lui expliquions que le fils en question était membre des auberges de la jeunesse et que cela n’avait rien à voir avec la natation!
Le dimanche était un grand jour. Mes parents recevaient leurs amis socialistes italiens et la langue maternelle reprenait alors le dessus. Des discussions passionnées, voire orageuses, s’engageaient sur les moyens de mettre un terme à la dictature de Mussolini et d’aider l’Espagne républicaine. Chaque semaine Boschi, Taroni, De Simoni, et bien d’autres dont les noms m’échappent, remettaient le monde en question. Pour maman, ces après-midi-là étaient jours de fête. Elle était aux anges et servait un café que tous trouvaient excellent, en en redemandant sans cesse malgré son goût certainement très différent de celui de l’espresso d’aujourd’hui. Ce sont ces rencontres dominicales qui m’ont permis de comprendre l’italien sans savoir le parler, et elles ont fait naître chez moi un intérêt jamais démenti pour la politique.
Durant les vacances de 1936, le 17 juillet précisément, un quarteron de généraux mené par Franco s’insurgea contre la République espagnole et occupa rapidement la moitié du pays, mais la résistance s’organisa grâce notamment à la distribution d’armes aux milices formées spontanément par les ouvriers. Madrid et Barcelone restèrent aux mains du Front populaire, mais la situation se renversa en raison de l’arrivée de troupes du Maroc espagnol et de la mobilisation des fascistes de la phalange. Mes parents m’avaient confié à deux Allemandes qui avaient fui le régime nazi. Elles habitaient une maison à Orsay et accueillaient quelques enfants pendant les vacances. Peu après mon arrivée, je les revois toutes les deux en larmes et me disant: «Franco a fait un coup d’État en Espagne»; et moi, du haut de mes onze ans, je leur affirmai: «Vous verrez, ce sera bientôt fini.» Hélas…
Léon Blum, alors président du Conseil, proposa à l’Allemagne et à l’Italie un pacte de «non-intervention». Celui-ci ne fut pas respecté par ces deux pays qui envoyèrent en Espagne une partie de leur aviation pour bombarder les positions républicaines. De l’autre côté, des brigades internationales furent créées parmi lesquelles on notait des hommes de premier plan, tel André Malraux. Papa avait fixé sur l’un des murs de la pièce commune la photo de De Rosa, socialiste italien mort au combat.
1936 a été une grande année du fait du Front populaire et des congés payés. À ce propos, je me souviens d’un soir où ma mère était très inquiète car papa, qui rentrait toujours à la même heure de son travail, avait beaucoup de retard – ce qui était d’autant plus incompréhensible que deux membres de la section socialiste avaient rendez-vous avec lui à la maison. Après une très longue attente, il finit par arriver et nous comprîmes, à sa démarche quelque peu titubante, qu’il s’était passé quelque chose. Lui, qui ne buvait jamais, nous expliqua d’une voix pâteuse avoir fêté avec l’ensemble du personnel leurs premiers congés payés qui commençaient le lendemain. Entre-temps, les deux socialistes étaient repartis bredouilles.
En 1937, j’obtins mon certificat d’études. Le matin, maman m’avait préparé deux jaunes d’œufs avec beaucoup de sucre, affirmant que cela me stimulerait. Avant de connaître les résultats en fin d’après-midi, j’étais inquiet car il y avait une épreuve de chant et je dus chanter: «Ami, toi qui chancelles, imite la sarcelle, va prendre tes ébats, tra la la la…» La maîtresse m’interrompit: «Mais tu ne chantes pas, tu récites.» J’avais utilisé cette ruse pour qu’elle ne se rende pas compte que je chantais faux. Finalement, je fus reçu. Ma mère était folle de joie et, quand papa rentra de son travail, il m’emmena chez un bijoutier, le père de mon copain Ruiz, pour m’offrir ma première montre.
Mes vraies premières vacances, je les ai passées cette année-là en Normandie, toujours grâce à la municipalité.
Les distractions étaient rares à la maison: nous ne rations jamais le feu d’artifice du 14 Juillet. Ma mère et mes deux sœurs, Ada et Jeannine, revêtaient leurs plus belles robes et nous nous rendions au jardin public pour assister à ce spectacle grandiose. Avant guerre, le 14 Juillet, chacun avait à cœur d’arborer les drapeaux aux fenêtres des maisons et des appartements. Certains pavoisaient avec le seul drapeau tricolore, d’autres avec le drapeau rouge, d’autres encore avec les deux, comme chez nous. Cette tradition n’a pas résisté à la guerre.
Quelquefois, très rarement, nous allions en famille au cinéma et je me souviens de notre éblouissement lorsque nous avons vu pour la première fois un film en couleurs. Il s’agissait d’un western dont j’ai oublié le nom.
Le deuxième mercredi soir de chaque mois, papa se rendait à la réunion de la section socialiste de Houilles, au sein de laquelle il était chargé de la vente des opuscules et des ouvrages édités par le parti. Il prenait ce travail très au sérieux, fier de la confiance que lui manifestait Seznec, le secrétaire de la section.
Après avoir obtenu mon certificat d’études, j’entrai en septembre 1937 en première année du cours complémentaire, où je retrouvai une bonne partie des élèves de la classe précédente. Je sympathisai avec certains d’entre eux: Roger Millot, le meilleur, qui entra à l’Institut géographique national; Jacques Millet, le plus brillant; Serge Barbedienne, que je devais revoir une trentaine d’années plus tard à la tête d’une petite entreprise, et Robert Brillant qui émigra plus tard en Argentine. En revanche, je n’avais guère d’atomes crochus avec Houdiard. Il professait des idées d’extrême droite auxquelles je m’opposais violemment. Les récréations étaient pour nous l’occasion de vives prises de bec sans fin, les spectateurs neutres comptant les points.
C’est ainsi que se forgèrent mes opinions politiques: par l’écoute des discussions dominicales, par les controverses scolaires et aussi par l’évolution des événements.
En effet, l’arrivée au pouvoir de Hitler en 1933 modifia la donne politique en Europe, concrétisée dès 1936 par l’intervention aux côtés de Franco dans la guerre civile espagnole et, surtout, en mars 1938, par l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne.
Ce n’était là qu’un début. Six mois plus tard, Hitler exigea pour les Allemands des Sudètes le droit à disposer d’eux-mêmes, avec pour conséquence prévisible l’éclatement de la République tchécoslovaque. Le président Edvard Bene? refusa son accord. Alors que Français et Anglais tentaient de parvenir à un compromis, la Tchécoslovaquie décrétait la mobilisation générale. Hitler formulait de nouvelles exigences, entraînant la rupture des négociations. Elles ne reprirent qu’à la suite d’une intervention de Mussolini proposant une conférence à quatre, excluant les Tchèques et les Soviétiques.
Ainsi furent signés les accords de Munich le 29 septembre 1938 par Hitler, Mussolini, Chamberlain et Daladier, qui mirent fin à l’indépendance de la Tchécoslovaquie, entraînant le 15 mars 1939 l’occupation de la capitale par l’armée allemande. Paris-Soir annonça l’accord avec ce titre en pleine page: « LA PAIX », alors que, lucide, le président du Conseil, acclamé le 30 septembre à son retour à Paris par une foule en délire, fit ce simple commentaire: «Les cons, s’ils savaient…» Peu de voix s’élevèrent contre cet accord, parmi lesquelles celles de Paul Reynaud et Winston Churchill. Pour sa part, Léon Blum publia un éditorial dans Le Populaire sous le titre «Lâche soulagement».
Personne ne douta plus alors que la guerre se profilait à un horizon assez rapproché et, si rien en apparence n’avait changé dans la vie quotidienne de ma famille, les réunions politiques du dimanche reflétaient une inquiétude grandissante. Après les accords de Munich, le climat social se tendit en France. En effet, Daladier, ayant succédé en avril 1938 à Léon Blum à la tête du gouvernement, nomma Paul Reynaud ministre des Finances.
Pour relancer l’économie défaillante, il fallait renoncer à toute nouvelle mesure sociale et s’engager délibérément dans la voie du libéralisme. Les décrets-lois de Paul Reynaud libérèrent donc tous les prix, instituèrent un «comité de la hache» pour supprimer des postes budgétaires dans les services publics, et s’en prirent aux quarante heures en diminuant fortement la tarification des heures supplémentaires. Pour contrôler le mouvement de protestation de la classe ouvrière contre ces décrets-lois, la CGT lança un ordre de grève générale pour le 30 novembre 1938.
Daladier réagit immédiatement et, dès le 29 novembre, les forces de police rappelées de toute la France convergèrent sur Paris et autour des usines les plus importantes. Le 30 novembre au matin, les piquets de grève étaient en place, étroitement surveillés par la police. Peu à peu, les ouvriers entraient dans les usines, par peur des sanctions. Mon père respecta néanmoins la consigne de grève et resta à la maison. N’ayant pas de TSF, nous ne pouvions pas savoir, au fil des heures, si la grève était un succès ou un échec. Un de nos voisins, Roland Lesieur, qui faisait grève lui aussi et possédait une radio, nous invita à écouter les informations. Je me souviens de leur tristesse car les nouvelles étaient mauvaises. La grève générale fut un échec total.
Mes parents étaient terriblement inquiets, ne sachant pas comment réagirait M. Waldburger, le patron de papa. Heureusement, celui-ci ne fit aucun commentaire et mon père reprit son travail normalement alors que plus de huit cent mille ouvriers du secteur privé furent mis à pied. Le soulagement fut grand à la maison et nous eûmes d’autres occasions de constater que M. Waldburger était un homme de cœur.