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Fiche : Parthénia 2050
 
 
   
 
L’Assemblée a brûlé trois longs jours. Les pompiers de dix-huit casernes, appelés en renfort, ont baissé les bras devant la fournaise. Il semble qu’il ne reste rien, hormis le chapiteau et les colonnes du temple effondré. On en fera peut-être le Baalbek du prochain millénaire. Le ministère des Affaires fédérales se trouve dans un état comparable. Tout le quartier est en cendres, qui finissent dans nos poumons.
Les toits sont surmontés d’un couvercle anthracite. J’ai eu beau calfeutrer les issues, bricoler des filtres avec draps et serviettes, la fumée a pénétré partout. Elle est âcre et dense! J’ai vidé pour rien quelques recharges d’oxygène. Je multiplie les lessives, je fabrique des chiffons, aussitôt maculés, puis roulés dans mes valises, en attendant de pouvoir les jeter. Je ne m’imaginais pas chiffonnier, mais c’est arrivé. Faute de vent ou de pluie, il faudra des jours avant de voir et de respirer.
Les révoltes de 2023 et 2034 avaient épargné l’écrin de l’ancienne République, par chance ou par erreur; désormais, ce n’est plus qu’un souvenir. Il faut croire que nous étions arrivés au terme…
Je parcours l’Archipel avec frénésie, à la recherche de témoignages directs sur l’incendie. Un navigateur signant «Le Dogue de Chaillot» prétend que la Garde présidentielle n’a rien fait pour entraver les pyromanes — que la satisfaction de ses chefs ne se dissimule même pas derrière une émotion. Un autre, du nom de Casque d’or, assure que les députés encore libres de leurs mouvements ont pris soin de s’éloigner de leur maison de tolérance et se terrent depuis plusieurs jours dans des caves, les menaces physiques s’étant multipliées contre eux. Aucun n’aurait succombé dans le brasier. J’imagine leurs visages défaits se succédant sur les écrans de la Télépathie: choqués sans doute, mais plus encore soulagés que la mascarade ait pris fin.
Le régime a rendu l’âme en direct. Preuve qu’il l’avait vendue à la manière des «matches de football» d’autrefois. Mais cette ruine arrange tout le monde. Quant à moi, je ne pleure que les bibliothèques disparues de ces bâtiments officiels. Nul ne s’est soucié d’en sauver le contenu!
Mon appartement est comme un mirador. Je n’attends plus les Tartares — ils sont là, partout, arrivés subrepticement. Peut-être même sont-ils d’ici? Grimés, transformés, inféodés à l’un de ces officiers sans scrupule qui ont juré de faire main basse sur Parthénia. Ils sont dans la rue, quadrillant le quartier par petits groupes de six à huit, se succédant à intervalles métronomiques. Équipés d’un masque à gaz, d’une combinaison intégrale et de l’AK 2020, une arme de poing ancienne, mais toujours efficace. Ce sont des professionnels, bâtis sur un seul modèle, bien différents des Autonomes qui déferlèrent sur la ville pendant l’été. On ne voit rien de leur visage, mais leur entraînement se mesure à la détermination qu’ils affichent. Parfois, ils se font passer pour des Fédéraux, ce qui ne risque pas d’améliorer leur réputation. Ils bousculent les passants, leur font plier genou en mimant une exécution sommaire, raflent les cartes magnétiques qu’ils ont en poche, puis les chassent à coups de crosse en les menaçant d’un sort plus funeste s’il leur arrivait de les croiser à nouveau. C’est qu’ils tiennent à leur couvre-feu. Ils ne tolèrent pas âme qui vive au ras du sol!
Éloigné de mon balcon, je suis devenu infiniment attentif aux détails. J’essaie de comprendre ce qui se passe au moindre frémissement. Je ne néglige ni le papier qui s’envole, ni le cynodon égaré qui lève la patte. Je passe la journée à scruter l’extérieur, ainsi que la nuit, jusqu’à ce que mes yeux implorent grâce. Prévoyant comme un castor, j’ai téléchargé avant les événements les derniers procédés kappanumériques. C’est que je ne me contente pas de regarder, sous chacun des angles offerts par mes fenêtres, la fosse des avenues et la plaine des toits. J’enregistre, je fixe, j’agrandis, je colle, je déplace, j’extrapole, je note les heures, les apparitions, leur lieu, leur retour. J’inscris tout ce qui vient dans la ligne de mire sur mes anabases de données.
Je veux ne rien laisser au hasard. Les salopards m’empêchent de mettre le nez dehors, mais je les ai en boîte, et de cette boîte ils ne sortiront pas. Personne n’a jamais mené pareille investigation — même à l’époque des «journalistes», la grande tribu victime de «l’éradication» de 2024. Jamais l’un d’entre eux n’eût manifesté pareille obstination face à un sujet aussi dangereux et insaisissable!
Ma meilleure amie est la Tour. Avec mes jumelles à capteur sonore extraverti, je la caresse des yeux comme un amant transi. Dynimplosée à cinq reprises en vingt-trois jours, elle ne vacille pas, la vieille dame. Les Tartares qui luttent pour la maîtrise du périmètre ont tout essayé afin de s’en emparer. Ils commencèrent par des assauts d’alpinistes, soutenus par des escadrilles de Chinocoptères propulsant leurs hommes-araignées sur ses flancs. Ils continuèrent avec un assemblage de grues gigantesques en cheval de Troie, faisant comme une tour dans la Tour, de sorte qu’aucun accès n’en fût plus protégé. Mais rien n’y fit, aucune percée ne dura plus de quelques heures, même au prix d’un carnage, car les Fédéraux ne sont pas délogés du sommet et contrôlent encore les antennes. Pire, depuis que le Nuage s’est formé, on ne voit plus le premier étage, naguère le plus beau balcon de la ville, comme aux brouillards de novembre. Si bien que, maintenant, ils se battent dans une vraie mine… et qu’à l’occasion, je vois un pantin cette crasse trouer et d’un cri effrayant sa chute accompagner. «Ce sont des moments d’émotion», disaient les marchands du temps passé.
La Tour voilée, le désir aboli, j’en ai pris mon parti. Je regarde donc tout sans distinction, ce que nul reportage au sens ancien ne pouvait m’apprendre — car l’on n’y trouvait jamais ce que l’on espérait —, mais aussi avec des yeux qui voient plus loin que l’ensemble des caméras de la Surveillance informatique rapprochée introspective ubiquitaire et systématique — la fameuse SIRIUS généralisée en 2028, et dont les mouchards jalonnent chaque immeuble de Parthénia.
Je vois avec des yeux qui voient plus loin que la nature. Je sais comment échapper aux ondes empoisonnées, aux images venimeuses, aux musiques cholestériques diffusées par la Télépathie. J’observe ceux qui observent. Les autres. Ceux qui observent des gens qui en observent d’autres qui eux-mêmes n’observent rien, ou seulement le fond de leur gorge — pensant qu’ils sont seuls, qu’ils ont ainsi obtenu exclusivité, que leur «information», aussi grotesque soit-elle, ils pourront la négocier sans délai auprès de l’Office de délation citoyenne, rue de l’Ancienne-Fraternité.
Tous ceux-là sont observés par moi, qui ne suis observé par personne.
Mes sédentophones ne sonnent plus. Non pas rarement, mais plus du tout. Au point de se demander si Le Fil d’Ariane s’est enfin résolu à passer aux actes, après les mises en demeure répétées des derniers mois. Le Fil d’Ariane: élégant habillage d’une stratégie farouche de domination des réseaux… De temps en temps, je prends un appareil, j’écoute la tonalité: le fil est toujours là. Elles sont généreuses, nos compagnies privées, elles connaissent l’indulgence. Du temps du «secteur public», ça ne se serait pas passé comme ça! Mais elles sont plus subtiles que les Télécoms de la fin du XXe siècle: elles aiment les débiteurs, ravies de les multiplier. Les réserves qu’elles se sont créées après la Grande Déréglementation de 2017 représentent plus de vingt ans de facturation: de quoi voir venir… Alors, plutôt que d’être payées, elles préfèrent contrôler. Parce que le vrai risque, qu’elles ne veulent pas courir, c’est qu’il reste des non-abonnés, des électrons libres.
La vérité est simple, le mystère inutile: personne ne me «téléphone» plus. À cela, il est plusieurs raisons superposées. Comment les démêler?
La première, c’est qu’il n’y a plus rien à dire. Il n’y a plus rien à dire, en général, et à moi, en particulier. On objectera: le téléphone était le médium favori de ceux qui n’avaient rien à dire. Il prospéra grâce à eux, légion heureuse, sans cesse renouvelée. Ores, pourquoi disparaîtraient-ils soudain? Même s’ils sont victimes d’une pandémie fatale, il en subsistera quelques-uns pour appeler, à l’occasion… Mais cela est illusoire! Naguère, si vide que fût la caboche de celui qui empoignait le poste, son geste n’était pas dénué de sens. Il suffisait qu’il pianotât sur l’instrument, puis crût établir le contact, pour que quelque chose fût dit qui ne l’eût pas été autrement. Aujourd’hui, c’est différent: nous avons tari le gisement des messages possibles. Les nappes de pétrole sont presque épuisées, mais celles de parole absolument sèches. Se taire ainsi est devenu nécessité pour tous. Et pour moi, c’est un choix plus ancien.
Ensuite, trouverait-on encore quelque chose à dire qu’il n’y aurait plus personne pour le faire. Mes voisins n’ont pas seulement idée de ce que pouvait jadis être un discours qui s’élance, tâtonne, hésite, retombe ou se maintient, persiste pour se faire entendre. Les images aujourd’hui supposées tout exprimer, d’elles-mêmes et sans le moindre commentaire, elles passent en continu sans aucun trouble-fête, fleuve impressionnant au débit inflexible, qui ramène chaque chose à son contour. Ainsi le film de l’incendie fut-il pris par une seule caméra figée, dont personne ne put faire dévier le regard. Son point de vue sur l’événement est irréfutable. Le technicien qui l’a présenté sur le Canal 118 n’a fait que souligner sa parfaite objectivité en empruntant à l’Autoroute des bruitages (après s’être bien sûr acquitté de son péage auprès de la Banque des Grilles de feu M. William) quelques passages de La Damnation de Faust et du divin Corrette, aussitôt fusionnés. Nous sommes informés comme jamais nous ne l’avons été. Le dernier présentateur de «JT» de l’époque héroïque a trouvé la mort dans un camp de loisirs forcés l’été dernier; crise d’épilepsie, dit-on — toujours est-il qu’il avala sa langue, le malheureux. On comprend que les volontaires ne se bousculent pas pour reprendre le flambeau. D’ailleurs, même s’ils existaient, ces volontaires, le tour de main est perdu, les expédients inutiles. Qu’ajouteraient-ils aux images, eux qui ne savent même plus construire une phrase? Les Parthéniens, lorsqu’un son s’échappe encore de leur bouche, n’émettent que borborygme ou onomatopée. Toute forme de langage articulé est un crime passible de bagne intergalactique. C’est ce que stipulent les ordonnances prises par Nevermore en 2038. On comprendra donc ma prudence.
La troisième raison du silence téléphonique est factuelle: c’est que l’on m’a oublié. J’ai disparu de tous les répertoires en même temps qu’ils furent détruits. L’annuaire des annuaires fut dévasté voici un an par un virus birman, et j’en ai profité pour m’échapper comme un djinn des cerveaux de tous ceux qui prétendaient me connaître, du plus proche au lointain. Ce n’est pas qu’ils me fuient, que je les gêne, qu’ils refusent de me voir — seulement, je n’existe plus dans leur mémoire. Oh! je ne détiens d’ailleurs pas l’exclusivité de pareille éviction. Elle est devenue la règle. Les bouleversements que nous avons vécus ont irréversiblement endommagé les consciences. Depuis l’interdiction universelle de l’histoire et de la philosophie en 2024, les neurones des habitants de la Fédération ont été privés de toute véritable stimulation. Dépourvus de muscles et de vitamines pendant une génération, ils se sont montrés incapables de réagir à l’agression. L’émeute endurée quotidiennement, les barricades au seuil des immeubles, la débâcle de l’administration, le chaos des transports, la panique des hôpitaux, l’absence de consignes, le mutisme des chefs, cette situation somme toute ordinaire pour qui a lu des livres fit sauter leurs derniers fusibles. Pauvres gens, je les retrouve atterrés… Obsédés par la survie de leur écorce, les cheveux blanchis par une turbogrenade évitée de justesse, ils ne se soucient plus que d’engouffrer des nourritures. Des biscuits, du tofu et du rak de synthèse… Ce sont des enfants. Ils ne savent pas encore et déjà plus parler.
Les seuls à se souvenir ont choisi de réciter, chaque matin, au réveil, un poème — pour moi, c’est La Jeune Parque —, afin que le temps soit tenu de les servir, et non l’inverse. Ceux-là ne peuvent oublier. Je ne les connais point mais les appelle «volcanologues», parce qu’ils regardent l’ancien monde couler comme la lave de l’Etna, étouffé par ses scories, bientôt noyé dans la mer où il achève de se vaporiser.
On m’a oublié. C’est un bienfait des dieux; j’ai l’impression de commencer ma vie. Je regarde par la fenêtre, je vois ce qu’ils ne voient pas et nul ne m’aperçoit. Mon bonheur est une prière d’assister à un tel tremblement. Je ne suis plus exposé qu’aux mauvais numéros des emmerdeurs attitrés et aux pannes des satellites, tracasseries supportables à l’aune du désert qui m’a ouvert les bras. On m’a oublié, joie!
Les autres raisons? Il suffit Le sédentophone est muet. Tant mieux, sa sonnerie m’incommodait.
Nous sommes informés comme jamais nous ne le fûmes.
Le Nuage ne bouge pas. Ni vent ni pluie ne sont venus le balayer; il s’est gonflé d’autres pollutions. Stagnant au-dessus des immeubles, il ne laisse plus percer qu’à l’aube et au crépuscule une lumière fugitive dont les teintes varient du jaune au sépia, et qui donne un relief éprouvant à tout ce qu’elle touche. Son apparition suffit à provoquer la nausée, et c’est bientôt de la bile qui s’échappe des lèvres. L’incendie ne s’est pas contenté de consumer des matériaux de construction, des meubles d’apparat et des complexateurs — il y a autre chose. Il y avait dans les caves de l’Assemblée quelque chose qui, une fois cerné par le feu, le relança subitement, avec une vigueur inouïe. Cela, je le perçus distinctement aux explosions puissantes qui se succédèrent vers dix-sept heures le premier jour, et à la gerbe violette, haute d’une centaine de mètres, qui leur fit suite. Ce n’étaient certes pas des archives qui la nourrissaient, non plus que des munitions ordinaires. Peut-être alors des armes métachimiques? Cette hypothèse figurait en hypercodex sur l’Archipel. Elle émanait d’un groupe de fonctionnaires masqués signant «Les Templiers». S’ils disent vrai, qu’en déduire? Serait-ce l’assaut meurtrier du Bundestag voici huit mois qui incita les députés à se «protéger» aussi déraisonnablement? Il est vrai que la décimation de la jeune garde néo-prussienne par un commando de la Hache bavaroise affola les parlements d’un bout à l’autre de la Fédération… Mais de là à piéger leur repaire et la population avec…