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Fiche : Mes Présidents
 
 
   
 
Dans quatre ans, la Ve République aura cinquante ans et connu cinq présidents, soit une durée moyenne de dix ans pour chacun d’entre eux.
D’excellents biographes et historiens ont raconté de Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing, Mitterrand ou Chirac.
Certains d’entre eux ont écrit leurs Mémoires ou des livres où apparaît l’essentiel de leurs convictions.
Cet ouvrage tient compte de ces travaux, articles, réflexions du passé. Mais mon ambition est différente: à partir de souvenirs personnels vécus, de notes conservées, et en considérant naturellement aussi des ouvrages déjà publiés, tracer le portrait de chacun le plus fidèlement possible avec ma propre appréciation, et synthétiser l’essentiel de l’apport de chacun d’entre eux à la Ve République.
J’ai eu, en effet, l’occasion exceptionnelle d’être aux premières loges pour apprécier leur action.
En 1958, je terminais mes études de droit et Sciences-Po.
En 1961, j’étais sous-préfet et, dès 1963, chef de cabinet de ministres.
En 1967, sous de Gaulle, je devins chef de cabinet de Jacques Chirac puis, en 1968, député.
En 1973, à trente-sept ans, j’entrais au gouvernement sous Georges Pompidou et y participais ensuite jusqu’en 1990 sous Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand.
Quant à Jacques Chirac, je fus son premier chef de cabinet sous de Gaulle en 1967 et membre de son gouvernement sous Valéry Giscard d’Estaing.
De surcroît, je les ai approchés tous les cinq dès mon enfance. J’avais rencontré de Gaulle grâce aux activités de résistant de mon père lorsque j’avais huit ans.
Je connus François Mitterrand, mon père étant devenu préfet, à treize ans, Georges Pompidou par mon amitié avec son fils Alain, à seize ans, Jacques Chirac par un ami commun, Jacques Friedman, à dix-sept ans et Valéry Giscard d’Estaing à vingt-cinq ans, alors que, jeune sous-préfet, j’entrais dans les cabinets ministériels.
Les ayant approchés tous les cinq étant enfant puis jeune homme, j’ai travaillé ensuite avec chacun d’entre eux comme parlementaire puis comme membre du gouvernement.
S’ils se sont bien connus tous les cinq, si, à certains égards et dans certains domaines, il y a de la continuité dans leur action, ils ont des personnalités très différentes.
Je m’efforcerai d’expliquer comment le général de Gaulle a été le dernier héros de l’Histoire de France, Georges Pompidou un brillant fils du terroir de France, Valéry Giscard d’Estaing une formidable machine intellectuelle, François Mitterrand le dernier des Médicis, Jacques Chirac un hussard de la République.
Si je devais, à l’instar de La Fontaine, écrire sur eux une fable, de Gaulle serait l’éléphant, Pompidou l’ours, Giscard la panthère, Mitterrand le renard, Chirac le tigre.
Dans leur diversité, tous ont en commun la passion de la chose publique, de la République, ont ardemment désiré la charge suprême, ont voulu marquer l’Histoire de leur empreinte.
Ils ont surtout passionnément recherché autour de leur personne l’unité de la nation, parce qu’ils se sentaient quelque part les héritiers et les successeurs des rois de France.
De Gaulle avec le Rassemblement du peuple français (RPF), Georges Pompidou avec sa farouche volonté de hisser le pavillon France en tête dans tous les domaines, Valéry Giscard d’Estaing avec sa devise «deux Français sur trois», François Mitterrand avec sa volonté d’ouverture, Jacques Chirac en réunissant les Français contre le fascisme, ont voulu dépasser les clivages traditionnels des partis politiques et catalyser autour de leurs personnes les énergies et les capacités de tous.
Mais, malgré leurs efforts, ils n’ont pas pleinement réussi, leur quête d’unité se heurtant souvent, on le verra, aux pesanteurs des partis politiques.
En tout cas, cette volonté permanente de rassemblement de tous les Français, qui les a tellement mobilisés, explique, et je crois justifie, que j’ai pu les servir tous, répondant à leur appel.
Pour ma part, j’ai été, en effet, profondément marqué par la conviction du général de Gaulle, que la nation française est constituée par un rassemblement et non par un antagonisme des forces de droite et de gauche.
Ma participation à un gouvernement de gauche de 1988 à 1990 a été le résultat d’un long cheminement qui a commencé en 1981 parce que je n’admettais pas le manichéisme de la droite qui rejetait toutes les réformes sous prétexte qu’elles émanaient de la gauche (tout en sachant par ailleurs que la gauche avec la même ardeur sait parfaitement repousser toutes les réformes de la droite).
J’avais approuvé l’abolition de la peine de mort, la suppression des tribunaux militaires, la politique suivie en Nouvelle-Calédonie.
J’avais surtout été choqué par l’alliance de la droite et de l’extrême droite aux élections municipales de Dreux en 1994 pour conserver la mairie avec le silence approbateur des grands partis de droite d’alors.
Mais ce fut essentiellement la personnalité de François Mitterrand que je rejoignis, l’homme de grande culture, le Français qui recherchait le rassemblement par l’ouverture, l’homme d’État européen.
Certains ont cru voir alors dans mon ralliement un opportunisme, ou pire, une trahison. Je voulais, en fait, sans renier mes choix et mes convictions, me prouver à moi-même que lorsque les présidents souhaitent réellement réunir les hommes de bonne volonté, d’où qu’ils viennent, il est un peu facile de toujours dire non. L’avenir me montrera que la démarche est hasardeuse, difficile, probablement impossible, et pourtant toujours nécessaire.
C’est en la mettant en application que j’ai soutenu Jacques Chirac en 1995 et en 2002, car sa lutte contre la fracture sociale, puis sa volonté de rassembler tous les républicains contre l’extrême droite, allaient dans la bonne direction.
S’ils ont tous cherché à rassembler, en revanche, comme des fauves ils se sont combattus. J’ai assisté de près à leurs affrontements, à leurs duels et y ai souvent participé.
Cette expérience unique, puisque je suis le seul, excepté Jacques Chirac, à avoir été ministre de quatre d’entre eux, je voudrais la faire partager.
Je l’entreprendrai avec bienveillance mais sans masquer les faiblesses de chacun.
Cette longue marche de près de cinquante ans, dont j’ai été le témoin actif, m’autorise à essayer de pressentir, même si la tentative peut paraître hasardeuse à trois ans de l’échéance, celui qui sera le sixième président de la Ve République.
Je l’imagine comme marquant à la fois une continuité et notamment dans la recherche permanente de l’unité mais aussi une certaine rupture avec les cinq monstres sacrés qui l’auront précédé et suis convaincu, en effet, qu’après eux, les Français souhaiteront un homme d’une nouvelle génération, adapté au siècle qui commence.
Je ne pense pas qu’il sera de gauche, car celle-ci est encore tournée vers le passé et n’a pas fait sa mutation intellectuelle et doctrinale vers la modernité, même si son succès aux élections régionales et européennes lui redonne une crédibilité politique.
Le candidat de gauche sera vraisemblablement François Hollande qui a eu le mérite de reconstituer patiemment la gauche après la déroute de 2002.
Ni Laurent Fabius ni Dominique Strauss-Kahn n’ont désormais, selon moi, ses atouts et sa légitimité.
D’autant qu’il sera aidé par sa compagne, Ségolène Royal, dont la sincérité et la fraîcheur ont conquis les électeurs de la région Poitou-Charentes, séduit bien au-delà, et lui confèrent une véritable dimension politique. Une incertitude demeure, l’éventualité du retour de Lionel Jospin. Devant l’incapacité des trois candidats à la candidature de s’affirmer, l’ancien Premier ministre pourrait être tenté de prendre sa revanche. Après tout, François Mitterrand et Jacques Chirac s’y sont pris à trois fois pour être élus.
À droite, je pense que les trois personnalités qui ont l’envergure de la fonction sont Alain Juppé, Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin.
Alain Juppé a été écarté de la course, sans doute de façon injuste, par les péripéties judiciaires du RPR.
Dominique de Villepin n’est pas prêt, n’ayant encore jamais été soumis à l’épreuve du suffrage universel, et de ce fait ayant encore l’image d’un technocrate, même brillant.
Reste Nicolas Sarkozy.
Sa personnalité s’impose par sa réelle popularité dans tous les milieux, fondée sur son énergie, sa capacité de convaincre et de s’exprimer clairement, sa recherche d’un langage de vérité, son art de maîtriser les situations les plus difficiles, son pari de se fixer des objectifs ambitieux dans des délais courts et de les atteindre, son vrai talent de contradicteur, mais aussi sa formidable ambition que les Français interprètent comme une condition et une garantie de réussite.
Sans le capital que ce dernier a acquis, les chances d’élection de François Hollande seraient réelles.
Si je reprenais la fable, à la manière de La Fontaine, Sarkozy serait le jeune lion toujours prêt à bondir.
J’en ferai donc le portrait exactement comme pour les cinq présidents mais naturellement je n’en décrirai pas comme pour les autres l’héritage, puisqu’il n’a pas encore été en fonction, laissant à l’Histoire le soin d’en écrire les pages.
Hommes de chair et de passion, ces six hommes ont marqué et marqueront la vie de notre pays.
Globalement, la France d’aujourd’hui, et en partie grâce à eux, a sensiblement progressé depuis cinquante ans.
Contrairement aux analyses pessimistes d’un Nicolas Baverez, je pense que d’un pays rural, centralisé et en déclin, la France est devenu un pays d’innovation, de haute technologie, d’exportation, dynamique et prometteur.
Certes, de nombreux conservatismes restent à abattre, et en particulier le poids excessif de la bureaucratie étatique, justifié naguère quand il s’agissait de construire la nation autour de l’État, mais aujourd’hui décalé par rapport aux réalités.
Mais je pense qu’il est nécessaire d’avoir une vision positive de l’Histoire à venir, que tout dépend de l’espoir qu’il faut savoir susciter. On n’entraîne pas les peuples en leur masquant la réalité ou en les désespérant : c’est une des leçons que j’ai retenues de ma vie publique.
Si la France ne jouera plus le rôle dominant qui fut le sien au XVIIIe et au XIXe siècle, le pays compte et pèse encore dans l’évolution mondiale et conserve un rôle majeur dans la construction européenne, moyen pour les Français d’être partie prenante de l’un des pôles du XXIe siècle, avec les États-Unis d’Amérique, la Chine, l’Inde, le Japon et la Russie.
Édifier l’Europe en préservant le génie propre de notre peuple, assurer le respect du droit international à l’échelle du monde, poursuivre la transformation de notre société par des réformes hardies, sociales et économiques, telles sont les missions que les futurs présidents auront à accomplir pour poursuivre l’œuvre des cinq premiers.
Puisse ce livre aider à comprendre et, peut-être, préparer cet avenir.