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Fiche : Sous le ciel de l'opéra
 
 
   
 
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L’accident



D’aussi loin que je me souvienne, dès ma plus tendre enfance, j’ai toujours voulu être danseuse et religieuse.
Au cours de nos sorties dans Vienne, quand nous croisions les sœurs d’un couvent, je suppliais ma mère: «Maman! Achète¬-moi une robe longue exactement comme celles-ci!» Contrariée, ma mère se contentait de soupirer: «Cette enfant est décidé¬ment étrange! Elle veut toujours s’habiller comme sa grand-mère!»… C’est qu’alors une grand-mère était une très vieille dame qui portait, dans notre milieu de grande bourgeoisie sur¬tout, de longues robes noires dont la traîne balayait le pavé…
Les gens de mon entourage, parents ou amis, qui m’enten¬daient formuler ce double projet, tâchaient de me convaincre, avec patience et… délicatesse, que les existences de danseuse et de religieuse étaient choses incompatibles…
C’est pourtant dans une église qu’a commencé ma carrière. Je ne devais pas avoir plus de trois ans: au mariage de ma tante, je devais, marchant devant le couple, éparpiller des pétales de fleurs pris dans une petite corbeille suspendue à mon bras. La répétition se passa pour le mieux. Le grand jour venu, alors que retentissait à l’orgue la marche de Lohengrin, auto¬mate réagissant à la musique, je me mis soudain à virevolter, jetant mes fleurs à droite et à gauche de l’allée centrale, comme une petite bacchante. Une fessée magistrale mit fin à la repré¬sentation mais, dans mes larmes, je tentai d’expliquer que la faute en incombait à la musique: «Quand il y a la musique, il faut danser!»
Ma petite sœur Charlotte faisait déjà preuve de sens pratique quand, à l’insu de nos parents, nous donnions ensemble des spec¬tacles sur le sable blanc des plages nordiques. À cinq ans, ou six peut-être, j’étais la danseuse étoile, et ma sœur, plus jeune encore de deux ans, était l’imprésario: avec une sébille, elle passait dans les rangs des spectateurs amusés, recueillant quel¬ques sous qui nous procuraient non seulement des boissons à la liqueur (strictement interdites aux enfants!) mais aussi des maux de ventre impitoyables…
Quant à ma mère, elle finissait par pleurer en m’écoutant: si, pour elle, une danseuse devait fatalement terminer ses jours dans le ruisseau, la perspective d’une fille cloîtrée était tout aussi contraire aux projets d’avenir que des parents pouvaient former pour une aussi jolie petite fille!
Pourtant, bien plus tard, au début des années 30, un certain jour de répétition au Staatsoper où j’avais amorcé, déjà, une carrière brillante, ma vie de danseuse devait brusque¬ment prendre fin, et commençait mon existence de «religieuse», disons de recluse, même si cette vie de renonciation et de sacri¬fice due à l’invalidité passait presque inaperçue du monde extérieur…
Que s’était-il passé?
Chorégraphe et metteur en scène, je dirigeais une répétition de l’Orphée de Gluck. Dans la première scène, comme on s’en souvient, Orphée pleure la mort d’Eurydice; puis, sur les conseils d’Éros, il décide de descendre au royaume des Ombres pour réclamer son épouse bien-aimée. Ma mise en scène repo¬sait sur un effet dramatique qui liait ces deux scènes: le pla¬teau mécanique se divisait en deux parties qui, s’écartant, lais¬saient monter des dessous une grande plate-forme portant les groupes, entrelacés comme celui du Laocoon, des Érinyes.
J’étais descendue dans la salle pour pouvoir mieux observer de loin l’effet de cette apparition de l’Enfer. Soudain, mon esprit critique et… mon tempérament impulsif me poussèrent à bondir sur la passerelle qui, enjambant la fosse, relie pendant les répétitions l’orchestre au plateau: il fallait corriger je ne sais quelle erreur de détail. J’avais seulement oublié que le signal de la manœuvre du plateau mécanique était déjà donné, un peu avant son exécution, comme il se doit.
Je sentis sous mes pieds, comme dans un tremblement de terre, le sol se fendre: un abîme s’ouvrait, dans lequel je fus précipitée. En un éclair, je me dis: «C’est la fin.»
Devant les chœurs, le ballet, les figurants qui peuplaient le fond de la scène, pétrifiés d’horreur, je disparus dans l’obscu¬rité des dessous, tout comme Eurydice dans ses ténèbres. On me raconta plus tard que mes longs cheveux blonds se gon¬flèrent alors autour de ma tête comme une auréole méduséenne. Était-ce la peur glaciale qui m’avait envahie, ou le souffle mon¬tant des profondeurs du sous-sol?
J’atterris sur des éléments métalliques (qui devaient me lais¬ser zébrée pour longtemps!), puis ce fut le noir…

Je revins à moi dans les bras d’un Orphée qui me remontait à la lumière: c’était l’illustre Victor de Sabata, alors à Vienne pour diriger une série de concerts, et qui était venu assister à ma répétition. Il s’était précipité au sous-sol avec les autres témoins de ma chute. Aujourd’hui encore j’entends sa voix bouleversée qui murmurait avec tendresse: «Ah, madame! J’aurais voulu mourir à votre place…»
On m’étendit avec ménagement sur une planche qu’on installa à ma demande sur deux tabourets près de la rampe. Je ne res¬sentais aucune douleur, et j’entendis, à ma grande surprise, ma propre voix commander tranquillement: « La répétition continue! »
Mais, pour une fois, mon ordre ne fut pas suivi: sur le pla¬teau, tous restaient figés et me regardaient dans un silence de mort, lourd d’effroi redoublé. Ils avaient manifestement l’air de gens qui viennent d’entendre parler un revenant: comme je n’avais pas poussé un seul cri, on m’avait crue tuée sur le coup!
À ce moment arrivèrent les médecins du théâtre, puis mon mari, et Bruno Walter (qui dirigeait l’opéra), tous blancs comme linge: on leur avait annoncé une tragédie.
Un serveur de la cantine m’apporta un cognac. Mais, en voyant leur expression effondrée, il s’écria dans son dialecte viennois: «Prenez-le vous-même, Herr Professor! Parce que la Frau Professor, elle, elle n’en a plus besoin!» Tant il est vrai qu’à Vienne, même dans les moments les plus dramatiques, on n’oublie pas l’étiquette des titres! Tout le monde éclata de rire, moi y compris…
Je devais moins rire dans les mois qui suivirent: je m’étais, en réalité, fracturé les deux hanches et, une année durant, je ne quittai pas mon fauteuil roulant. Dans l’état de la chirurgie de ce temps, les médecins m’avaient d’ailleurs affirmé que je ne marcherais jamais plus.
Je devais marcher des milliers de kilomètres, toutes les années à venir, sur toutes les scènes du monde…
J’ai même réappris à danser, dans un autre style, inspirée par les philosophies hindoues. Pendant mon inactivité physique forcée, j’avais commencé à étudier le sanskrit…
Mais cela est une autre histoire.